I. Les Amitiés françaises, p
peuvent pas regarder sans sourire et sans dire en ouvrant les btas : a Bonjour, Philippe ; viens un peu avec moi, Philippe ! »
Dès lors il mit son orgueil à séduire ce caniche que les siècles ont préparé au parasitisme et qui dit à tout venant, avec sa queue, ce que chante Kundry, dans Parsifal : « Servir ! servif I »
Est-il mordillé ? Sans se plaindre, il donne deux, trois petites tapes au coupable, qui en profite pour faire mille grâces.
— Tu as encore fourré tes doigts dans sa gueule ? Nulle réponse, sinon, après quelques minutes, une
petite main posée sur mon bras et une réprimande d'une douce fermeté :
— Je te dirai que ça n*est pas très poli de dire « gueule )) ; ça se dit seulement d'une bête féroce.
Ainsi Philippe, qui ne sait nommer encore que très peu de choses, éprouve auprès de son chien les riches complications de sentiment que créent en s'associant la propriété et l'amour.
Cette belle éducation parut pourtant incomplète et, comme Philippe atteignait sa cinquième année,'ron fit venir d'Allemagne une Fraulein. Elle aimait les enfants, savait comment leur plaire et ne doutait point d'apprivoiser ce petit Français, encore qu'il eût de tout son corps les mêmes mouvements de méfiai^ce qu'elle-même trahissait devant le caniche.
Après trois jours de complaisance, elle obtint de son élève qu'il s*allât promener avec elle. Mais, en descendant l'escalier, il appelait : <c Simon ! Simon I » bien qu'il l'eût dans les jambes. Tel un chevalier, au début d'une chaude journée, dit à son écuyer, qui jamais ne le quitta
d'une semelle : « C'est aujourd'hui, camarade, que nous marchons botte à botte. »
Nous étions encore loin du goûter, heure fixée pour le retour, quand j'entendis la porte d'entrée,, puis la voix de Philippe^ celle du Velu, puis tous leurs pas pressés. Enfin, ils apparurent : lui, en tète, très rouge et qui trébuchait dans l'animal idiot et joyeux, suivis l'un et l'autre de la demoiselle méconnaissable, comme Perrettc quand elle eut tout son pot par terre.
— Eh! qu'y a-t-il, Fraulein ? , . . T'essouffle pas, Philippe !... A bas les pattes, Simon!
— Mais, monsieur, c'est une chose impossible...
— Ecoute, petit papa, c'est une chose que je vais te dire...
Tous les deux parlaient ensemble, comme on chante à l'Opéra, Et quels bras pathétiques! Représentez-vous, sur la plaine de Hollande, deux moulins, l'un tout proche, l'autre petit, à cause de la distance, agités par le même vent de la mer. J'essayai vainement de dompter cette tempête. *
— Le petit peut le dire, monsieur.
— Je vais te raconter... C'est à cause de Simon. Fraulein prétend que les chiens n'ont pas d'âme.
— Monsieur comprend bien : c'est une chose que je ne puis pas dire... Je sais que je ne dois pas contrarier le petit, mais les animaux, ils n'ont pas d'âme.
— Tu vois ! — criait le féroce Philippe, la désignant du doigt comme une hérésiarque, tandis que la pauvre demoiselle, infiniment digne dans cette catastrophe, semblait dire : « Je vois que monsieur admet l'âme des bêtes; je prévois que je retournerai dans la grande Germanie, mais il y a ma conscience ! »
Magnifique document sur la naissance des guerres de religion ! Une fois de plus, la répugnance à accepter une étrangère se couvrait de prétextes théologiques. J'aurais bien voulu me dérober, mais Philippe me pressait :
— N'est-ce pas que tu m'as dit qu'un chien avait une âme ?
Il fallut que j'en convinsse ; j'essayai de tout sauver par une distinction :
— Ça dépend des climats !
— Ah! ça dépend des climats, — répétait-il avec ses yeux honnêtes, pleins d'angoisse; — mais, enfin, Simon, tu es sûr qu'il a son âme ?... Vous voyez bien, Fraulein.
La maison a perdu sa paix. Philippe s'est fait expliquer « ftlimats ». Il admet qu'en Allemagne les chiens n'ont pas d'âme, mais il tourne contre l'étrangère cette pensée que je croyais conciliatrice.
— Ces Allemands ! Qu'est-ce que ça peut être que leurs chiens ? C'est moi qui ne voudrais pas aller dans leurs climats !
Parfois on rit de ses grommelages, parfois on le punit, quand il hausse les épaules et rectifie avec mépris l'accent de sa Fraulein. Ces gros événements rendent celle-ci sombre ou caustique. Elle a repoussé quelques élans du caniche — c'était un jour de boue — en disant :
— Appelez votre fidèle Simon.
Fidèle ! fidèle ! De quel ton moqueur elle a prononcé cela ! Philippe m'en fait mille plaintes.
— Mais, — lui dis-je, c'est un compliment. Fidèle, c'est pour désigner une personne qui a promis de ne jamais vous abandonner et qui se ferait tuer plutôt que de vous peiner exprès. Ainsi tu es mon fidèle petit Philippe.
— Ah ! dit-il, la tête inclinée sur l'épaule, — c'est un compliment, tu en es sûr ?
Mon affirmation le rend plus aimable, et comme l'amabilité sur le visage de Philippe est aussi conquérante que le charme d'une matinée d'avril sur un jardin de Lorraine, la Fraulein se déraidit.
— Moi aussi, dit-elle, j'ai connu de bons chiens. Dans mon pays, quand j'étais petite comme vous, il y avait un terre-neuve...
Philippe est juste. Il sait que c'est une race excellente, et toute la soirée il a questionné la Fraulein sur ce terreneuve, qui, un jour, a retiré de l'eau son petit maître. Je les crois réconciliés.
Le voilà dans son lit, la veilleuse allumée ; sans doute il commence à dormir; delà pièce voisine où je travaille, j'entends la Fraulein qui, sur la pointe des pieds, gagne la porte. Mais tout d'un coup, dans cet heureux silence, la petite voix, comique à la fois de sommeil et de colère, se lève :
— Ces Allemands I c'est stupide, qui disent que leurs chiens n'ont pas d'âme. Le terre-neuve, alors, avec quoi qu'il aurait eu sa fidélité ?
Je ne veux pas qu'on punisse Philippe pour cette réflexion. Ça pourrait le dégoûter de raisonner logiquement. Et pourtant on désirerait que la Fraulein ne se fît pas de chagrin. Or, voici qu'au matin elle a préparé sa malle. Philippe pleure sous une table, d'où sa petite figure boursouflée, ses grands yeux et ses boucles trempées de larmes apparaissent, de temps à autre, pour surveiller, presser, humilier ma complicité honteuse.
Si la politique, c'est l'art de faire vivre des gens côte à côte, voilà qu'à propos d'un chien, d'une demoiselle
protestante et d'un petit garçon, je dois résoudre un vrai problème de gouvernement. La belle occasion de relire l'édit de Nantes, qui fixait et limitait avec tant de sagesse les droits de deux grands partis !
Après le plus sombre des déjeuners, j'emmène dans mon cabinet les parties belligérantes.
— Eh bien, Fraulein ?
— Monsieur, j'en suis bien fâchée. Je n'ai rien à dire contre la maison ni contre les égards. Et le petit est doux. Mais il se bute sur l'âme des chiens. Monsieur, c'est contre ma conscience. Les bêtes n'ont pas d'âme. D'ailleurs, je n'en suis pas au premier enfant que j'élève, mais jamais je n'aurais pensé qu'un caniche me ferait tant de misères.
— Permettez, Fraulein^ vous jugez la croyance à Fâme des bêtes déraisonnable et inacceptable pour votre conscience..; Soit! mais le petit est catholique romain. Saint Thomas d'Aquin, qui déclare que notre âme est immatérielle et immortelle, accorde que les animaux possèdent une âme immatérielle; il nie seulement qu'elle soit immortelle. Vous admettrez bien que Philippe suive la doctrine de l'Ange de l'Ecole ?
— Je n'ai rien à discuter contre la religion de l'enfant; mais, moi aussi, j'ai ma conscience; il ne faut pas qu'il me presse toujours pour que j'accorde que ce chien aune âme, car cela, jamais ! jamais!
C'est une martyre, avec un fort accent.
— Vous avez mille fois raison, Fraulein. Je suis partisan de la plus absolue liberté des croyances. Vous ne serez ni obligée ni chicanée en rien pour ce qui touche l'âme immatérielle des chiens... Philippe en va prendre l'engagement et vous dire ses regrets pour vos contra-
riétés... Et toi, petit, écoute : je ne t'ai pas acheté pour que tu sois internationaliste. C'est-à-dire qu'il faut que tu cesses de t'occuper des chiens d'Allemagne. Tant pis pour ces étrangers si lenvs velus n'ont pas d'âme. Gela ne te regarde pas. Borne-toi à t'occuper des chiens français. Et mademoiselle non plus n'aura rien à faire avec Simon. Gomment parlerait-elle à son âme, puisqu'elle ignore qu'il en possède une ?
— G'est vrai, — dit Philippe, — qu'ils n'en ont pas dans ces climats.
Nous délimitons les droits et devoirs du petit garçon et de la demoiselle.
— Il appartient à toi seul de veiller au Velu,
— J'ai seul le droit de le battre alors?... Doucement, avec la main.
— G'est ton serf. G'est pour toi qu'il vit, luaîs c'est à toi d'examiner sa pâtée, de remplir son vase d'eau et d'étendre son tapis. S'il est bien coiffé et obéissant, tu en auras des compliments quand tu le promèneras; mais si tu oublies de lui essuyer le museau après ses repas^ ou les pattes les jours de boue, et s'il salit les belles robes de Fraulein, elle pourra te reprocher ton « sale chien »,
— Je le sais^ dit simplement Philippe en baissant par deux fois ses paupières sur ses grands yeux sincères et en agitant la tête de bas en haut.
— Que monsieur m'excuse, — dit l'Allemande, — mais je n'ai jamais vu quelque chose de si original.
Philippe, luij ne me trouve pas original.
C'est parfaitement vrai ce qu'il vient de me répondre : tout ce que je lui ai dit, il le savait de toute éternité. Petit-fils d'une longue suite de propriétaires lorrains, il sait qu'un caniche, petit-fils de chiens de moutons, a une
âme pour servir et pour être aimé ; il sait aussi de naissance ce principe capital : que chacun s'attache à sa bête et repousse la bêle du voisin.
On ne peut pas parler exactement d'idées innées, mais rhérédité nous transmet une disposition physique à certaines affinités. Philippe pense par nos prédécesseurs communs, et dans les raisonnements que je mets à sa portée il reconnaît des moyen» pour nommer ses ébranlements nerveux. Je .lui rends un grand service : je lui donne les mots pour les vérités qu'il a dans le sang, les mots pour dégager cette conception de l'univers « à la lorraine » qu'il porte dans les brouillards de sa conscience.
Fraulein est montée dans sa chambre pour défaire sa malle. Philippe, content qu'elle l'ait embrassé, construit sur mon plancher, avec mes livres, un long tunnel que le Velu en trépignant risque de renverser.
J'observe avec complaisance leur société. Ah ! comme un être vivant est commandé par les siècles ! Comme Philippe et le Veluy dans tous leurs gestes, dans tous leurs rapports, sont appropriés l'un à l'autre par la série de leurs aïeux ! Simon semble toujours enthousiasmé quand son petit maître se met à quatre pattes, mais celui-ci, dans cet abaissement, demeure magnifique d'autorité. Je suis très frappé de la majesté qu'il y a sur la figure des petits enfants... Philippe contenant son frère inférieur Simon forme vraiment un groupe d'expression royale.
11 a vu que je ne travaillais pas. Il s'approche. Il baisse la voix et secoue la tête comme un sage :
— Ecoute, je vais te dire une chose... En Allemagne, si les chiens n'ont pas d'âme, crois-tu que les personnes en aient ?
— Philippe !
— Ce n'est pas pour Fraulein, — se hâte-t-il d'expliquer en niant avec son doigt levé, — mais je pensais cela à cause de ce que tu a dit des climats.
Je l'embrasse, et à voix basse, moi aussi, je lui réponds :
— C'est un peu bête, ce que tu penses là, mais, que ce soit un secret entre nous, moi-même, je pense comme toi*.
{Après la lecture du ROLAND FURIEUX.)
Philippe ne rêve plus que d'enchantements et de tournois. Notre jardin et les rues de notre petite ville lorraine sont remplis de paladins, de magiciens et de belles aventurières. En vérité, ne serait-il pas dommage que de telles puissances de sentiment se dissipassent, alors que leurs vapeurs peuvent être dirigées et solidifiées sur de dignes objets qu'elles doreront pour toute sa vie ? Fixons ce bel émerveillement sur quelque chose de réel et mêlons ces images qui fuiraient à des images qui demeureront-
— Ecoute, petit, je veux te montrer le château d'un paladin, le château forteresse qu'habitait un compagnon de Roland, de Roger et de Mandricard... C'est près d'ici, dans un magnifique endroit isolé...
Rien d'aussi puissant sur l'esprit de Philippe, je 1 ai vingt fois aperçu, que les images d'isolement, de ruine, de fuite et d'abandon : il a peur et pitié, respire du ray*'tère. Mais de si belles sensations alliées à la gloire et à
T. J.es Amitiés françaises^ p. 65-86.
l'extraordinaire d'un aventureux paladin, voilà pour l'enivrer d'impatience. Aussi dois-je promettre que nous ferons Texcursion dès le lendemain. Et déjà son imagination suscitée exige mille détails ^..
{Sur la côte de Vaudéniont.)
Sur cette côte militaire, jamais ne chanta le violon des tziganes^ qui soupire, pleure et se pâme. Les terres n'y sont jamais ardentes, les nuits peu sentimentales; le rude cie> lorrain n'a pas, comme ceux d'Espagne ou d'Italie, inventé de précieuses détresses. Plaine agraire, toute herbacée, qu'arrosent d'incessants nuages. De ce silence et du repos des forces dans ces vastes espaces, faut-il conclure que les Lorrains sont morts ? La terre demeure toujours docile ; toujours elle nous propose des mœurs, une discipline, mais les chefs ont disparu. Il est passé, le temps où les hommes de notre comté parlaient avec leurs chevaliers en Terre Sainte ; le temps où ils accompagnaient Bassompierre et Charles III. Les dignes fils de ces fortes bandes poursuivent aujourd'hui çà et là des destinées individuelles. Sur ce noble cimetière où les villages eux-mêmes se resserrent,* je sens peser une spiritualité morte ; je ne vois palpiter que les longues suites de peupliers, d'arbres courbés dans une même direction et qui semblent de douces volontés, des marches, des émigrations. Au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, ils escaladent là-bas les lignes de l'horizon... Grands peupliers lorrains
i. Les Amitiés françaises, p. 107, 108.
où le vent' des routes fraîchit, vous dites sur la plaine immense au cultivateur immuable les allégresses du voyage. Au milieu des champs centenaires, vous avez toujours vingt ans. Partez joyeuses, à routes romanesques : mon fils et moi, nous demeurerons. Dans son midi, peut-être, voudra-t-il quêter ailleurs son plaisir. C'est à moi de disposer devant les regards sérieux de son aurore les fruits éternels du pays, pour qu'il n'y ait de beau jardin, selon son goût, qu'un jardin de Lorraine en septembre.
Il me souvient d'une berceuse... Je chante pour que tu t'endormes, et Je t'endors pour que tu grandisses. Tu monteras comme un bel arbre, et tu t'élargiras comme 4out un village. Dans le i^illage nul ne sera si haut^ et de tes fortes racines tu rejetteras toute une foret. , .
Si je berce le petit Philippe dans un demi-rêve de vérité et de poésie, c'est pour former en lui une disposition insensible à recevoir mon héritage comme le plus beau des héritages. Les séries d'images qui l'émeuvent ou qui l'amusent par ce doux après-midi passé gaiement en confiance avec moi, qui ne suis pas encore assombri de vieillesse, lui demeureront à jamais aimables et fécondes et quand je ne respirerai plus, mes meilleures émotions, que je place dans un être tout perméable, seront deve&ues son âme. Doucement, j'ébranle le vieil âge accumulé dans ce petit garçon. Je me confonds dans une vie toute neuve et dans un vieil héritage. Je me glisse avec mes bouquets, souvenir de ma brève saison, dans la barque de Timmortalité, en même temps que je m'assure d'occuper le cœur de mon cœur^.