I. Les Amitiés françaises^ -p
Une grande toile dans l'église de Vaudémont représente un magnifique chevalier vêtu de son armure et qui songe. Le peintre assure qu'il a voulu peindre saint Gengoult, fort honoré jadis au diocèse de Toul. Quant à moi, j'ai dit à Philippe que c'était le paladin de Vaudémont. On peut demander à l'histoire, cette « petite science conjecturale », des services de diverses sortes ; je veux surtout qu'elle nous donne le moyen d'étendre notre sensibilité à travers les siècles et de ressentir plus d'humiliation et plus d'orgueil qu'il n'y en a dans une destinée individuelle. Qu'éprouve donc Philippe, tandis qu'avec une rougeur de joie il regarde le pseudo-paladin et qu'il compare chaque pièce de l'armure aux images qu'il garde de Roland, de Roger et de Mandricard ? Il sent qu'il y a des supériorités de par le monde, et il s'enorgueillit de contempler un chef de sa race.
Nous fîmes encore quelques tours dans le village, et presque sur chaque maison nous remarquions un débris de sculpture encastré au-dessus de la porte.
— Vois-tu — disais-je à Philippe — ces souvenirs précieux du château ? Chaque foyer lorrain est comme un reliquaire où l'on vénère quelque vestige de l'antique construction. C'est ainsi qu'en chacun de nous il y a des survivances, qui,. bien dégagées, nous donneraient du style.
Assurément, je doute qu'il m'entendit, mais lui-même faisait un monologue, et, sa main dans ma main, il paraissait plus grave. Quand fut venu l'instant de descendre vers notre voiture, que nous voyions toute petite au bas
de la côte, il me pria que nous retournions une fois encore devant le portrait du paladin.
— Gomme il a Tair triste ! — disait-il.
— C'est d'avoir perdu son beau château de Vaudémont. Je sais que d'Autriche, quelquefois, il vient jusque sous ces grands arbres, et, sans parler à personne, durant des heures il regarde la plaine. Il règne sur un royaume plus riche et plus vaste, mais qu'importe ! C'est ici et nulle part ailleurs son Vaudémont. Ainsi moi, je sais qu'il y a des petits garçons plus jolis et plus sages que Philippe, mais je ne les accepterais pas en échange de mon Philippe : et toi aussi, tu sais peut-être qu'il y a des maisons où l'on trouve de plus beaux jouets encore que chez nous, mais tu refuserais de nous quitter. Eh bien ! le pauvre paladin a dû s'exiler de sa tour abolie, mais, qu'il le veuille ou non, il demeure, ce qu'il fut à travers les siècles, le paladin de Vaudémont.
— C'est trop moral, — dit Philippe, — ce que tu dis là.
— Trop moral ? Qu'est-ce que tu veux dire, petit, par « moral » ?
— C'est moral; ça pique à la gorge, surtout quand lu fais les gestes en parlant.
Il y a du vrai dans ce que dit Philippe ; cette journée finit un peu tristement. Je voudrais bien savoir pourquoi, car le temps est magnifique, et nous sommes heureux de notre promenade. Par quel mystère, si l'on plonge sous les ombres taciturnes du passé, rencontre-t-on la vaste nappe de tristesse? Au moindre forage jaillissent des regrets ; c'est une sorte de revenez-y, comme à des existences où nous eûmes — n'est-ce pas la coutume ? — plus de désirs que de satisfactions ; et, pour nous assouvir, il nous faudrait revivre pleinement et heureusement toutes
les vies antérieures où nous fûmes excités et déçus quand nous étions encore des germes^.
A Domrémy,
Quand Philippe sera grand, je devrai, quelque jour, lui dire ce : a Va, advienne que pourra ! » Dans les meilleures préparations, il y a une part de hasard, ou plutôt une prédestination plus forte que tous nos conseils. Jeanne était née pour sauver la France. Elle ne se prêta, toutefois, à ce grand rôle que parce qu'elle s'inclinait devant les prophéties locales, devant les saints de l'Eglise et devant les sages Lorrains, qui disaient le bon droit du Dauphin. A toi aussi, modeste petit garçon, il faut que l'on enseigne d écouler tout ce qui est vénérable-.
A Wa'i'tli.
Une fois de plus, l'après-midi, nous sommes allés sur les champs de bataille où circulait une foule nombreuse. Elle portait des couronnes de chêne, qui sont en Allemagne les lauriers de la victoire. Parfois nous avons croisé des frères de notre langue, et tous regardaient Philippe ruisselant de sueur, mais enivré, ému de mille durs récits. Dans le fond de Wœrth, je l'ai reposé, rafraîchi, réjoui d'un goûter passable, puis nous avons gravi la côte vers le monument de l'empereur Frédéric. A mi-ehemin, c'est le lieu d'un drame que je veux transmettre à mon fils comme un ferment utile. Un témoin, un