XX XIX
besoin d'admiration, et un instinct profond de docilité. De ces deux tendances est né chez lui ce culte des héros, que nous avons vu paraître dès les premiers chapitres de Un homme libre, dont s'inspire, ensemble et détail, toute la seconde trilogie, et qui est resté depuis un des thèmes principaux de la littérature barrésienne. A première vue, on pourrait se demander si la pratique d'une pareille religion ne risque pas de contrarier la courbe rentrante que le développement de M. Barrés nous a paru suivre. Qui peut en efiFet nous répondre que Tinfluence des héros sera bienfaisante, et n'y a-t-il pas plutôt lieu de craindre — l'exemple des élèves de Bouteiller le montre bien — qu'elle ne contribue a nous déraciner de nos traditions les plus intimes ? 11 y a plus, et ce danger trop réel, inhérent à toute éducation qui ne veut pas être simplement machinale, semble être plus menaçant, plus grave pour un esprit aussi avide d'enthousiasme que M. Barrés. Celui-ci, en effet, n'est pas loin de ressembler à tels de ses héros qui « eussent été capables d'illuminer d'une auréole les vieux habitués du café Voltaire pour ne pas se priver d'admirer ». Toute excellence le séduit, toute supériorité lui en impose. Napoléon et Boulanger, Pascal et Renan, Racine et Bouteiller, Louis Ménard et Déroulède, la vierge lorraine et la troublante arménienne qui lui versa tous « les poisons de l'Asie », comment s'y prendra M. Barrés pour résoudre le conflit de ses admirations rivales et se reconnaître dans le labyrinthe de ses chapelles ?
Il ne semble pas néanmoins que les inconvénients que peut amener cette héroïque faiblesse contre-
balancent la valeur éducative d'une religion qui courbe Tâme devant tous les ordres de grandeurs. Même quand il s'égare dans le choix de ses objets, le culte des héros ne laisse pas de nous enlever h la contemplation et à Tadoration de nous-mêmes. Il reste une discipline, un principe d'ordre, la reconnaissance des hiérarchies nécessaires. D'ailleurs toutes les soumissions s'entr'aident les unes les autres, toutes les disciplines fraternisent. Qui accepte joyeusement la direction que lui dictent ses héros, s'apprête, sans le savoir, à subir l'autorité de sa terre et de ses morts.
Celui qui, dans la mêlée politique et littéraire, semblable au jeune boulangiste Sturel ce connaît sa place, celle d'un partisan, fier de servir », celui-là n'est pas loin non plus d'accepter l'humiliation encore plus bienfaisante que nous donne le sentiment de nos limites. Il n'est pas jusqu'à Bouteiller — ce héros semeur de nuées, — qui n'ait droit à la reconnaissance de ses élèves. Son prestige personnel qui les asservit, combat les vagues idées d'émancipation que ses leçons leur enseignent. Divinisé par l'enthousiasme de ces enfants, il devient lui aussi un faiseur d'ordre, semblable à un capitaine d'insurgés qui ramènerait au cœur de sa bande l'obéissance et le respect.
M. Barrés nous initie à Tesprit et à la pratique du culte des héros dans un chapitre qui émerge ainsi qu'un vieux chêne dans le bois taillis des Déracinés, et qu'on voudrait faire relier à la suite des lectures de Carlyle. Je veux parler du fragment épique sur le pèlerinage des sept lorrains au tombeau
de Napoléon, pages mémorables où l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'ivresse qui « gonfle amoureusement » ces jeunes poitrines « contre la balustrade de marbre », ou de la méthode impérieuse qui maîtrise, gradue et organise tous ces mouvements déchaînés. Au lyrisme des invocations liturgiques : « Napoléon, notre ciel... » s'unit la sécheresse d'une méditation scientifique, et, tour à tour, chacune des puissances de l'âme est subjuguée. Penchés sur le « César cadavre », ces ardents catéchumènes, indifférents aux divers « Napoléons de l'histoire », somment le « Napoléon de Tâme » de ressusciter devant eux, et de leur dire « sous quelles espèces il veut être adoré par la jeunesse d'aujourd'hui». Le héros paraît. Il dit son vrai nom : « Napoléon professeur d'énergie. » Alors les incantations s'apaisent. Un des initiés se tourne vers ses camarades, et, comme un diacre à la foule des fidèles, il leur jette : « Ce n'était d'abord qu'un jeune homme dépourvu!... »
Instinctivement, ils l'entraînèrent plus à l'écart, dans la chapelle du roi Jérôme, et lui dirent :
— On sait sa biographie d'empereur, sa gloire, mais sa formation ? Et sa candidature à la gloire, comment la posa-t-il ?
— Dans leur île, à la fin du dernier siècle, les Bonaparte, mes amis ^...
Tout ce qui suit est admirable de précision et d'élan, véritable cours, théorique et passionné, d'entraînement à l'énergie. Un grand maître de l'Uni-