‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 15 sur 144 · I. Les Déracinés, p · texte numérisé non relu

I. Les Déracinés, p

versité, qui aurait des lettres et assez de courage pour braver parfois les criailleries des imbéciles, veillerait à ce que de telles pages fussent inscrites d^office dans les anthologies scolaires. Quel éducateur français ne préférerait cette brûlante leçon de choses aux plus belles phrases d'un Bouteiller ?

Napoléon symbolise, dans la pensée de M. Barrés, cette classe de héros vers lesquels une force irrésistible nous entraîne et que notre instinct nous impose. Il en est d'autres qu'aucun tressaillement intérieur ne nous révèle, et que seule-'notre volonté déifie. Taine appartient, si l'on veut, à cette dernière catégorie. Lorsque M. Barrés eut la pensée d'évoquer ce philosophe dans un autre chapitre des Déracinés, l'auteur des Origines n'était encore qu'un homme célèbre, et il y avait alors une réelle originalité à le transformer ainsi, parallèlement à Bonaparte, en une sorte de demi-dieu. Cette originalité paraîtra plus rare encore et plus touchante si Ton songe à tout ce qui sépare Taine de tels autres héros du panthé^on de M. Barrés. Lui aussi pourtant, ce chétif intellectuel, cet universitaire, aux yeux inégaux, aux gestes de professeur, aux manières inélégantes, la méthode barrésienne nous apprend à l'aborder dans un esprit et avec des sentiments religieux. Non pas que l'auteur de Au service de r Allemagne et de tel chapitre de Du sang éprouve, à l'égard de Taine, les belles ardeurs d'un Paul Bourget. On montrerait aisément le contraire. Mais si nos sympathies ne dépendent pas de nous, M. Barrés entend bien commander à ses puissances d'enthousiasme. Il appliquerait volontiers au culte des héros ce que Térence

disait de Tamour : extrema linea amare haud nihil est : les plus humbles pratiques de ce culte sont encore d'un très grand prix.

D'ailleurs cette religion, aux rites si bien réglés, aux formules si précises, a ses fièvres tout comme Taraour. « Rien ne ressemble plus aux troubles d'un amant que l'émulation de celui qui sent les prestiges de la supériorité ». C'est le jeune auteur de Du sang qui parle; bientôt cette image, que d'autres trouveraient excessive, ne lui paraîtra plus suffisante. Idolâtrie plus forte que l'amour, hanté par la vision de la blessure que vient de recevoir son héros, François Slurel, jusque dans les bras de son amie, se demande : le cou du général va-t-il se cicatriser?

Est-il besoin, maintenant, français que nous sommes, est-il besoin que nous expliquions à ceux du dehors qu'un pareil enthousiasme n'est pas ruiné, pas même gêné par notre irrévérence naturelle. Ce carabin de Rœmerspacher, au plus fort de son extase, fait d'étranges remarques ^sur le bas du visage de Taine, et Sturel regarde bien en face le Napoléon de Saint-Hélène, ce obèse avec un grand chapeau de planteur ». Encore ces menues libertés paraissent-elles innocentes auprès de tel chapitre de Sous l'œil des Barbares^ et de la brochure sur M. Renan. Car, n'en doutez pas, M. Renan, beaucoup plus que Taine, fut un des héros de M. Barrés, « un de ces hommes d'exception » qu'avaient construit les rêves de sa jeunesse, « et à cause desquels il s'était méprisé pendant des an nées » . Depuis lors, M. Barres avoue bien s'être un peu ressaisi, mais, en 1888, sa ferveur renanienne ne le

cédait à aucune autre. Alors, je ne dis pas comment pardQuner le péché irrémissible commis par le jeune écrivain, mais comment expliquer que l'on puisse être ainsi, au même moment, fanatique et sacrilège ? M. Renan, à qui pourtant pareille antinomie eût jadis paru délectable, M. Renan faillit y perdre son breton; il fit, et d'autres avec lui, comme ces hommes du Nord que scandalise la bonne familiarité des églises italiennes. Il n'y avait pas plus de blasphème à s'amuser un peu de M. Renan qu'à parler fort sous le dôme de Saint-Pierre. D'ailleurs, le maître, vu de plus près, n'avait peut-être pas répondu de tous points h l'idée que se faisait de lui son jeune disciple; quoi d'étonnant si celui-ci, désappointé, se permit quelques violences lyriques, à l'adresse du grand homme, semblable à ces paysans napolitains qui mettent leur saint en pénitence, quand le miracle attendu tarde à venir ?

Les vrais hero-worshippei^s se reconnaissent à ce signe qu'ils n'attendent pas qu'un héros soit mort pour lui dresser des autels. Un Napoléon, — et même, pour M. Barrés, un Renan, un Taine\ — c'est le héros fantôme, l'ombre, le saint de légende, qu'on n'a jamais rencontré qu'à travers ses livres ou dans le récit de ses aventures. Quand elle sort de prier surcestombes glorieuses, lajeunesse cherche d'instinct d'autres prophètes, en qui s'incarne l'âme

I. « Pour moi... il (M. Renan) était trente chefs-d'œuvre sans plus que mon âme seule animait... Vivant, le vieux M. Renan pour le jeune M. Barrés } Quelle folie î Croyez-vous donc qu'il soit jamais venu s'asseoir à ma table de la bibliothèque Sainte-Geneviève ? » Huit jours chez M. Renan (préface de la dernière édition).

des grands disparu», des maîtres en chair et en os dont elle puisse entendre la voix, serrer la main, sonder le regard, moins parfaits que les morts, puisque l'oubli n'a pas effacé leurs misères, mais non moins aimés, adorés, servis, puisque, d'une certaine façon, déifiés par nous, ils semblent nous appartenir davantage. Fi d'une avare prudence qui se prive du plaisir d'admirer les gloires toutes neuves que les siècles n'ont pas contrôlées! Le risque est noble et beau de se donner à un de ces « princes des hommes »,

— penseurs, poètes, conducteurs de foules — dont la fortune oscille encore et qui, peut-être, doivent périr tout entiers. Ainsi pense l'auteur de V Appel an soU dat^ qui modifierait volontiers le mot de Vauvenargues pour dire que rien n'est plus doux que les premiers feux de la gloire sur le front du héros choisi.

Je ne crois pas qu'on ait rendu justice à ce roman du boulangisme, V Appel au soldat^ h ce beau livre, moins riche peut-être que Les Déracinés^ moins inspiré que Leurs Figures^ mais d'un si noble accent et d'une allure si dramatique. C'est l'histoire du héros manqué — encore un chapitre qu'il faut ajouter à Carlyle

— écrite avec la sérénité d'un critique, la tendresse fidèle, la piété d'un partisan et d'un ami. En méditant, en revivant l'histoire de Boulanger pour la transformer en œuvre d'art, M. Barrés fait un pas de plus vers la philosophie où toutes ses expériences le conduisent. Les limites trop sensibles de son chef l'amènent à se résigner à ses propres limites : le néant de ce héros d'occasion le fait se replier vers les solides réalités de sa Lorraine ; enfin il apprend que les causes héroïques ne sont pas à la merci du mortel qui par

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instants les représente et semble les absorber en sa propre personne ; <c Boulanger n'est qu'un incident, nous retrouverons d'autres boulangîsmes; »

§ 7. — Méthode et volonté.

Avec cette dévotion instinctive pour les héros, le sentiment de la discipline qui pénètre, soutient, et anoblit les trois romans de l'énergie nationale, s'établit, d'une façon définitive, dans la littérature barrésienne. Les nombreux voyages de M. Barrés ne le distrairont pas de cette docilité généreuse par où l'auteur de Du Sang s'achemine inconsciemment vers la philosophie de l'acceptation. D'ailleurs on n'est pas moins vagabond que M. Barres, pas plus réfractaire au caprice, pas plus patient, plus volontaire et plus méthodique. J'aurais dû le répéter à chaque page de mon travail, mais il semblait plus piquant de réserver cette constatation pour le chapitre des voyages.

Pour un véritable homme, — écrit-il lui-même dans un de ses livres les plus romantiques y Amorietdolori sacrum, — la discipline, c'est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur un objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures profitent au dessein déjà formé*.

Se priver, éliminer, n'est-ce pas déjà au prix de

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