‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 3 sur 144 · I. Joubert. II, p · texte numérisé non relu

I. Joubert. II, p

lateurque celui delà trilogie elle-même. A la vérité, ces trois mots : Sous l'œil des Barbares, ne laissent tomber sur l'ensemble du volume qu'une clarté sibylline. Pour être à même d'en dégager le sens prophétique, il faut avoir accompagné M. Barrés jusqu'à son discours de réception à l'Académie. Là est précisément l'extraordinaire intérêt de ce premier livre et de la trilogie toute entière. Ce que le talent de M. Barres a de plus intime, de plus original, et, si l'on peut dire, de plus nécessaire, éclate déjà dans cette œuvre que certains juges, trop ennemis de leur propre plaisir, absolvent d'un revers de main, comnje péché d'une impertinente jeunesse. Jeunes, à coup sûr, maïs d'une jeunesse déjà presque trop grave, impertinents, si l'on veut, mais d'une impertinence qui n'a pas tué le sens du respect; oflFrant d'ailleurs un mélange peut-être unique de candeur etd'ironie, d'enthousiasme etde clairvoyance, moins achevés que Le Voyage de Sparte, mais plus spontanés, plus divers, plus naïvement sincères, les vrais barrésiens restent obstinément fidèles à ces trois chefs-d'œuvre d'humour, de poésie et de divination introspective, ils estiment que M. Barrés, vainqueur en tant d'autres rencontres, n'affirma cependant jamais avec plus de décision l'originalité conquérante de son génie.

N'est-il pas en effet merveilleux que dès son premier livre, l'auteur de Sous Vœil des Barbares, ait démasqué ses ennemis naturels, et leur ait livré, dans l'ombre brillante de cet essai de jeunesse, une première bataille ? Bataille décisive et dont les conséquences, pour lui et pour nous, seront

infinies. Ces ennemis, a vrai dire, il les devinait alors plutôt qiril ne les connaissait, mais déjà pourtant il les nommait de leur vrai nom, et par là, il s'obligeait soi-même à ne jamais capituler devant eux.

Il y a barbare et barbare. C'est ainsi, par exemple, qu'on rencontre, rôdant autour du Jardin de BérénicCy un barbare inférieur à peine digne de ce nom, à qui M. Barres a fait vraiment trop d'honneur en l'appelant Vadçersaire. Le barbare authentique est bien autrement redoutable que ce Martin. « Grave erreur, lisons-nous dans le livret métaphysique, de prêter à ce mot barbares la signification de « philistins » ou de « bourgeois »... Si Philippe se plaint de vivre sous l'œil des barbares, ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par des négociants ; son chagrin, c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des adversaires ^ ».

Ce n'est pas assez dire, et c'est trop simplifier le conflit qui se prépare entre l'armée des barbares et ce lorrain de vingt-cinq ans. « Des étrangers, des adversaires, oui, sans doute, mais on ne les reconnaît pas encore comme tels. Ils parlent notre langue presque sans accent, et quelques-uns la parlent en maîtres. D'ailleurs rien de menaçant dans leur attitude. Ils ne font pas mine de nous détruire, et, bien au contraire, ils nous proposent l'expansion indéfi-

I, Sous r œil des Barbares, p. 22, 23.

nie de notre moi. S'ils ne cachent pas leur mépris pour notre grêle Sparte, ils n'en exaltent qu'avec plus d'ardeur les rares facultés qu'ils pensent découvrir en nous et qui leur semblent mériter, sur un théâtre moins sordide, des objets plus dignes d'elles. Beaux magiciens, somptueux bateleurs, n'attendez pas qu'une âme encore frémissante échappe tout à fait à la séduction de leurs sophismes. N'en croyez pas le jeune désabusé qui les aime encore au moment où il les maudit avec le plus de passion.

« Les barbares, s'écrie Philippe, ces barbares par qui plus d'un jeune homme impressionné faillira à sa destinée, et ne trouvera pas sa joie de vivre,je les hais ». Non, cela n'est pas encore exact, vous ne les haïssez jusqu'ici que par la fine pointe de votre solide raison. Votre cœur est encore en leur puissance. Vous, les haïr ! auriez-vous bien le courage de cette haine, si je vous disais le nom de quelques-uns de ces hommes, que votre imagination adore comme autant de dieux ? Rousseau, Michelet, Hugo, Byron, Baudelaire, Bouteiller, et que sais-je encore, ces héros qui ont peuplé vos premières solitudes, tous ou presque tous, ils campent avec les barbares, et comme ils sont enfin une partie de vous-même, vous voilà déchiré entre vos puissances de vénération qui veulent leur rester fidèles, et votre jeune ironie qui déjà confusément commence à discuter leur prestige.

Ces complications rendent plus passionnant et plus incertain le duel qui s'engage entre Philippe et les barbares. Il ne s'agit pas simplement de se défendre contre des ennemis redoutables, il faut

înfinîes. Ces ennemis, à vrai dire, il les devinait alors plutôt qu'il ne les connaissait, mais déjà pourtant il les nommait de leur vrai nom, et pajr là, il s'obligeait soi-même à ne jamais capituler devant eux.

Il y a barbare et barbare. C'est ainsi, par exemple, qu'on rencontre, rôdant autour du Jardin de Bérénice, un barbare inférieur à peine digne de ce nom, à qui M. Barres a fait vraiment trop d'honneur en l'appelant Y adversaire. Le barbare authentique est bien autrement redoutable que ce Martin. « Grave erreur, lisons-nous dans le livret métaphysique, de prêter à ce mot barbares la signification de « philistins » ou de « bourgeois »... Si Philippe se plaint de vivre sous Toeil des barbares, ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par des négociants ; son chagrin, c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des adversaires ^ ».

Ce n'est pas assez dire, et c'est trop simplifier le conflit qui se prépare entre l'armée des barbares et ce lorrain de vingt-cinq ans. « Des étrangers, des adversaires, oui, sans doute, mais on ne les reconnaît pas encore comme tels. Ils parlent notre langue presque sans accent, et quelques-uns la parlent en maîtres. D'ailleurs rien de menaçant dans leur attitude. Ils ne font pas mine de nous détruire, et, bien au contraire, ils nous proposent l'expansion indéfi-

I, Sous V œil des Barbares^ p. 22. 23.

nie de notre moi. S'ils ne cachent pas leur mépris pour notre grêle Sparte, ils n'en exaltent qu'avec plus d'ardeur les rares facultés qu'ils pensent découvrir en nous et qui leur semblent mériter, sur un théâtre moins sordide, des objets plus dignes d'elles. Beaux magiciens, somptueux bateleurs, n'attendez pas qu'une âme encore frémissante échappe tout à fait à la séduction de leurs sophismes. N'en croyez pas le jeune désabusé qui les aime encore au moment où il les maudit avec le plus de passion.

(c Les barbares, s'écrie Philippe, ces barbares par qui plus d'un jeune homme impressionné faillira à sa destinée, et ne trouvera pas sa joie de vivre,je les hais ». Non, cela n'est pas encore exact, vous ne les haïssez jusqu'ici que par la fine pointe de votre solide raison. Votre cœur est encore en leur puissance. Vous, les haïr ! auriez-vous bien le courage de cette haine, si je vous disais le nom de quelques-uns de ces hommes, que votre imagination adore comme autant de dieux ? Rousseau, Michelet, Hugo, Byron, Baudelaire, Bouteiller, et que sais-je encore, ces héros qui ont peuplé vos premières solitudes, tous ou presque tous, ils campent avec les barbares, et comme ils sont enfin une partie de vous-même, vous voilà déchiré entre vos puissances de vénération qui veulent leur rester fidèles, et votre jeune ironie qui déjà confusément commence à discuter leur prestige.

Ces complications rendent plus passionnant et plus incertain le duel qui s'engage entre Philippe et les barbares. Il ne s'agit pas simplement de se défendre contre des ennemis redoutables, il faut

encore, et au préalable, s'affranchir de leur sortilège, briser des chaînes qu'on aime encore, reprendre des gages qu'on avait cru donner pour toujours. Comme c'esllàtoutle drame que nous présente l'évolution littéraire de M. Barres, ne craignons pas d'insister un peu sur les préludes d'une ci belle aventure. Est barbare, au sens barrésien du mot, quiconque nous prêche la révolte contre nos limites naturelles. Soit que pour cela il nous fasse rougir de nos misérables origines, soit qu'il étende démesurément les perspectives où il nous appelle, son but constant est de nous entraîner le plus loin possible de l'humble Sparte où nous sommes nés. Une adolescence grise, avide et comprimée, livrait sans défense le jeune Philippe à la première troupe de bohémiens qui lui offrirait une place dans leur roulotte. Il accueillit donc, avec une sorte de transport religieux, les tziganes de la métaphysique hégélienne et du romantisme, les Fleurs du mal et le kantisme de Bouteiller. Au lieu de lui apporter quelque vive chanson matinale de Ronsard ou de Joachim, son aîné Stanislas de Guaita le réveillait au son des musiques baudelairiennes, exaspérant, dès la première heure du jour, « le point névralgique » de cette âme.

Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont rhumeur est vagabonde ; C'est pour assouvir Ton moindre désir...

(c Mon moindre désir, écrira-t-il plus tard, j'entendais bien que la vie le comblerait. »

La sensibilité qui se déchaînait ainsi, venait-elle des sources profondes de ce jeune lorrain, et lui révélait-elle sa vraie nature ? Je n'ose encore aborder de front cette question capitale ; j'incline pourtant à modifier quelque peu le jugement que M. Barrés a porté sur ces premières explosions. « Après tant d'années je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages sur lesquelles se cristallisa soudain toute «ne sensibilité que je ne me connaissais pas. » « Se cristallisa », est-ce le mot propre? « se modela », « se haussa », « s'exagéra », serait peut-être plus juste, car M. Barrés, doué d'une prodigieuse facilité d'assimilation et d'une imagination royale, peut se donner, quand il lui plaît, l'illusion des émotions les plus vives, sans perdre pour cela la sobriété et l'équilibre de ses ancêtres lorrains. Mais, pour l'instant, il est bien question d'équilibre ! Oublieux de ses limites que d'ailleurs il maudirait si quelque fâcheux les lui rappelait, notre lycéen se consume de désir et d'impatience. Auprès du mirage romantique, sa terre natale, son propre « moi », lui seraient odieux comme un lieu d'exil, étroits comme une prison.

Use pourrait que les leçons de son professeur de philosophie aient eu sur M. Barrés encore plus d'iniluence que la lecture de Joseph Delorme et de Baudelaire. D'ailleurs, la philosophie, telle du moins qu'elle lui fut présentée, est encore une muse romantique. Chose curieuse et qu'on n'a pas assez remarquée, les émotions les plus troublantes et les plus tenaces qu'ait peut-être jamais éprouvées l'auteur de Du sangy il ne les doit pas h ses poètes, ni

à Venise, ni même à Tolède, mais bien plutôt à ces classes de philosophie où son adolescence s'enivra a d'une poésie qui ressemblait à de l'épouvante ». Bouteiller, son professeur de métaphysique, l'a marqué d'une empreinte que Napoléon, son professeur d'énergie, n'efia-cera point.

Les pages où M. Barres a décrit la fièvre que lui donnait alors la passion des systèmes, comptent parmi les plus aiguës et les plus bienfaisantes de son œuvre. Ceux qui n'ont pas commencé leurs études au lendemain de la guerre auront sans doute été déconcertés par le prélude des Déracinés, C'est un fait pourtant, — il serait trop long ici d'en chercher les causes — , c'est un fait qu'à Tage des premiers enthousiasmes, cette génération de lycéens a été fascinée par ses professeurs de philosophie. Bouteiller n'estpasune exception, mais un type. Aux sobres et solides cartésiens de l'ancien régime, à l'équipe somnolente des cousiniens avaient succédé de jeunes maîtres d'une érudition, d'une curiosité et d'une assurance également intrépides. Graves comme des Germains, ardents comme des apôtres, la philosophie, telle qu'elle s'incarnait en eux, présentait, avec je ne sais quoi de vague et de passionné, le sérieux tragique d'une religion. A ce prestige personnel que devait fatalement subir la meilleure moitié de la classe, s'ajoutait la magnificence capiteuse des systèmes que le professeur évoquait tour a tour devant cette jeunesse éblouie. Déroutés par tant de sophismes, grisés par tant de rêveries somptueuses, gagnés à l'indépendance et à l'enthousiasme de leurs maîtres, ces enfants de dix-sept ans goûtaient.

comme de jeunes dieux, la joie de se choisir à euxmêmes une explication du monde, ou Torgueil d'harmoniser sceptiquement le cliquetis des systèmes en une suprême volupté \

On comprend sans peine que ce romantisme métaphysique produise les mêmes ravages que le romantisme des poètes. Ici et là, c'est toujours la même rupture d'équilibre, le même ferment de révolte, les mêmes ambitions, la même tendance à chercher dans l'abstrait et le chimérique une patrie n^oins étroite que le monde réel, la même illusion qui nous fait croire que nous pouvons refaire et l'univers et nous-mêmes au gré de nos désirs, la même ignorance de nos limites naturelles, en un mot, la même dictature des barbares.

Ni l'école de droit ni les années d'apprentissage littéraire ne semblent avoir modifié sensiblement la première orientation de M. Barrés. Il s'exerce, il s'enrichit, mais toujours dans le même sens. Les cénacles poétiques l'ont admis à leurs séances. Renan, Hartmann e-t d'autres ont continué pour lui les leçons de Bouteiller. Enfin, ô joie accablante, il a vu de ses yeux Victor Hugo. Au demeurant, le philtre métaphysique et romantique l'entête encore. Quelques pages datées de cette époque et qu'il a depuis très habilement glissé^es dans la trame de Sous Vœil des Barbares nous donnent une idée assez exacte des brillants exercices auxquels il se livrait

I. Qu'on relise par exemple ces lignes de V examen de la première trilogie. « M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes... »

alors. Je veux parler du joli, trop joli conte dont la strophe initiale est d'une si tendre élégance :

Toujours triste. Amaryllis...

Avons-nous assez aimé cette savante merveille ! Relue de sang-froid, elle ne trahit cependant ni un penseur original, ni un écrivain de race, mais simplement un prestigieux imitateur de Tauteur des Dialogues philosophiques et de celui des Noces corinthiennes. Les autres chapitres, et surtout cette extraordinaire seconde partie qui commence par la bastonnade lyrique de M. Renan sont de bien autre conséquence. Il y a là nombre de passages que seul M. Barrés pouvait écrire, mais enfin, tout le long du livre, l'influence des barbares se fait encore sentir, des barbares, c'est-à-dire de tous les maîtres, poètes ou philosophes, ce qui ne sont pas de la patrie psychique de M. Barrés » et qui cependant € veulent le plier à son image ».

L'ingénieuse théorie du culte du moi ne nous explique pas comment l'auteur a pris conscience de cette servitude ancienne déjà, et que jusque-là il portait avec allégresse. Car enfin, il entendait bien, dès Nancy, pratiquer celte religion, et ses maîtres barbares, bien loin de lui proposer la suppression de son moi, Texhortaient plutôt à en grossir démesurément le personnage. La question est de savoir comment, au culte romantique du moi qui entraîne l'assujettissement aux barbares, M. Barres a été amené à substituer cet autre culte qui consiste à accepter docilement ses propres limites. C'est là,

comme nous l'avons dit, le problème barrésien, et il faut bien que, dès son premier livre, M. Barrés nous aide à résoudre ce problème.

Non pas, on l'entend de reste, que dès cette œuvre de jeunesse, il se prononce nettement entre ces deux disciplines. Non, mais sans le vouloir, sans presque, le savoir, il commence à se déprendre de l'image trop idéale qu'on lui présentait de luimême, et sur laquelle il essayait laborieusement de calquer sa propre vie. Croyez-en plutôt la longue plainte qui s'exhale presque à chaque page du livre. A n'en pas douter, ce jeune héros se meurt de fatigue et d'ennui. Ecoutez-le dire à son amie :

Mais vois donc que je suis las, las avant reffort et que j'ai peur.

et la pauvrette de lui répondre :

Ah! tu sais trop de choses.

Qu'elle a raison, juste ciel ! Et encore « savoir » n'est pas assez dire. Toutes ces idées qui encombrent sa mémoire, il a tâché de les vivre, de les transformer en poésie. Comme un enfant, stoïquement docile aux manies de ses pédagogues, il s'est fatigué à transvaser, si j'ose dire, dans sa propre vie intérieure les déliquescences de ses poètes, les quintessences de ses rêveurs. Faut-il s'étonner qu'il tombe de lassitude « au fossé de son premier chemin » ! Il se relève, car il est d'une bonne volonté sans limites ; mais il n'ira pas longtemps. A chaque pas, l'ennui l'arrête, l'ennui, ce bon serviteur, cet

inexorable gardien qui ne nous permet pas de courir loin des frontières de notre moi et qui donne la chasse aux barbares.

Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, étendu sur le dos, bâillait.

De tout ce livre si jeune, si curieux, si rare, je voudrais retenir ce bâillement libérateur plus éloquent que les plus belles invectives et qui sonne la déroute des barbares. Il bâille, donc il est sauvé. Le voilà rendu a soi-même. Vienne le maître, « axiome, religion ou prince des hommes », qui lui montre a le sentier où s'accomplira sa destinée. »

§ 3. — Première évocation de la Lorraine.

On connaît le sujet de Un homme libre. Semblable à un nouveau converti qui, pour mieux rompre avec le monde, court s'enfermer dans un monastère, et là, seul avec son directeur, se fixe, par le menu, le programme d'une existence nouvelle, Philippe — c'est le héros de la première trilogie — imagine une sorte de retraite où il puisse se consacrer uniquement aux vrais intérêts de son âme. Son ami Simon se cloître avec lui. Toujours pressés de rire à la lecture de M. Barrés, parce qu'ils craindraient, en ne riant pas, de paraître béotiens, plusieurs n'ont pas admiré, comme il fallait, le sérieux et le courage de cette entreprise. Que l'auteur s'amuse en cent endroits, que, par exemple, il se reproche.

comme un « péché » , de n'avoir pas accepté un fauteuil à oreillettes où il aurait médité plus noblement, qu'enfin, il mette constamment une sourdine ironique à ses confidences, les belles nouvelles ! Mais cette ironie même, vous n'en goûtez pas la saveur native, si vous ignorez le fond d'amertume sur lequel elle a germé. Refuge contre les pédants qui n'ont jamais aimé un livre sincère, détente d'un jeune esprit qui a poussé trop loin les cruautés de ses analyses, l'ironie de ce livre admirable est en somme comme un premier pas vers cett^ philosophie de l'acceptation que l'auteur, entrevoit déjà confusément au terme de ses expériences, et contre laquelle il ne se révoltera pas toujours.

Comme tant d'autres livres de M. Barrés, Un homme libre est un palimpseste, où des spéculations abstraites se superposent au texte et risquent de tout embrouiller. Ainsi, dès le début, Philippe, installé c< sur un rocher en face de l'océan salé », découvre « au bout d'une heure » les deux fameux axiomes du culte du moi.

Premier principe. — Nous ne sommes jamais si heureux que dans C exaltation.

Deuxième principe. — Ce qui augmente beaucoup le plaisir de V exaltation, c'est l'analyse.

1 . Le cadre du présent; travail ne me permet pas d'étudier par le menu l'humour de M. Barres. Je dis humour au sens propre, ou, pour ne pas trancher une délicate controverse, au sens anglais de ce mot. Il y a là du reste, pour moi, un problème déconcertant. Comment le talent de M. Barrés présente-t-il sur un ou deux points tant d'affinités avec une littérature et une race qu'il ne semble pas avoir beaucoup fréquentées? Je parlerai bientôt de Sterne, mais j'aurais pu, sans peine, multiplier d'autres rapprochements analogues.

Conséquence. — Il faut sentir *le plus possible en ana^ lysant le plus possible ^.

Ce besoin d'exaltation, cette rage d'analyse, Philippe peut-il savoir avant même de s'être mis en retraite, si, oui ou non, il ne les tiendrait pas, en tout ou en partie, des barbares? Faux départ, erreur de méthode, excès de zèle, je reconnais la, non pas Philippe lui-même, ni son camarade Simon, mais quelque autre élève de Bouteiller, un parasite, un fâcheux que les deux amis ont laissé pénétrer dans leur ermitage, et qui va suivre, d'un pas boiteux, les exercices de la retraite.

Mais c'est bien, en revanche, le propre génie de M. Barrés qui a dessiné le plan du livre, fixé les trois étapes, ou, comme dirait saint Ignace, les trois semaines de cette retraite. « Les intercesseurs », la Lorraine, Venise, vingt années d'exploitation n'ont pas encore épuisé les richesses que le jeune écrivain jalonnait dès lors, comme a vol d'oiseau, pour ses conquêtes futures. Culte des héros, discipline lorraine, pèlerinages passionnés, du Jardin de Bérénice au Voyage de Sparte y M. Barrés a-t-il fait autre chose que reprendre les trois thèmes essentiels de Un homme libre^ soit pour les pousser davantage, soit pour les maîtriser et les fondre dans une souple et vivante synthèse.

Nous retrouverons bientôt et Venise et les héros ; aussi bien Un homme libre contient-il un chapitre plus significatif encore que les autres et qui doit nous retenir sans partage.

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