‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 22 sur 144 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Simon qui se griserait, non de sa propre vengeance, mais du spectacle qu'il raconte, et qui « n'assènerait» sesVegards que pour le plaisir de les asséner. Pour ma part, je ne vois de violent dans Leurs Figures que ce plaisir. Ce n'est pas le frémissement d'une volupté de surface, mais le jeu grave, patient, magnifique d'une curiosité ardente et réfléchie. Impassible a force de passion, l'auteur trahit cependant, d'ici de-là, en lignes de feu ses délices de contemplateur. Il parle de « la magnificence » et de la « poésie infernale » de cette « épopée ». Il est reconnaissant « aux formes convenues des milieux parlementaires », grâce auxquelles les colères les plus forcenées, ne pouvant s'éventer en effusions trop rapides, font un spectacle plus beau que celui du sang.

Deux lignes de lui en disent plus long à ce sujet que tous les commentaires.

En ce temps-là, écrit-il, conséquence d'une surproduction de drames, il y eut d'irréparables gaspillages de physionomies tragiques ^

Le partisan s'efface devant le peintre, la passion politique devantla fièvre de voir, de comprendre et de décrire. N'était cette fièvre, vous le prendriez presque pour un dilettante. Indignation, haine, mépris, par un suprême effort de discipline, et par un sens infaillible des lois de son art, il concentre, en une flamme unique de curiosité, tous les sentiments qui grondent en lui. Ni bourreau, ni accusateur, ni même juge, simple spectateur, mais d'autant plus

1, Leurs Figures^ p. f)3.

redoutable qu'il est plus calme, il choisit méthodiquement, paisiblement, dans le tumulte de ces terribles journées, Tattitude, le geste, le mot qui perdent un homme. Cruel, si Ton veut, féroce même, mais d'une férocité d'artiste, son enthousiasme passé, quand le pinceau lui tombe des mains, il n'est plus qu'indulgence, que pitié pour les figures qu'il vient de peindre. « Le malheureux ! » écrit-il, sans se douter qu'il répète le mot de sainte Thérèse sur les démons. Mais chez lui, de tels mots trahissent moins les attendrissements soudains de la sensibilité que les hésitations de l'esprit. Vérité d'un côté de la Chambre, erreur au-delà. « Décidément — écrit-il — elle est vraie, cette parole qui toujours me tenta par sa désolation : Il n'y a de justice que dans l'intérieur d'une même espèce w.-Un fanatique ne parlerait pas de la sorte, et ce n'est pas là une boutade, mais l'expression raisonnée d'un relativisme dont la pensée de M. Barrés est toute imprégnée.

§ 9. — Le rythme de M. Barrés.

Ainsi plus nous avançons dans nos recherches et plus nous semblons reculer. A chaque pas, de nouvelles antinomies nous arrêtent. M. Barrés nous apparaît comme un artiste aussi passionné que volontaire, aussi curieux de « sentir » qu'habile à se maîtriser dans ses émotions les plus vives. Nous le croyons perdu jusqu'à la subtililité dans les paralysantes délices de l'analyse intérieure, et au

même temps il se révèle à nous comme tellement idolâtre de ses héros que les justes sévérités de sa propres critique ne parviennent pas à le défendre de ce culte. Fils des romantiques, les paysages les plus troublants ne lui font pas négliger les rigoureuses disciplines qu'il s'est prescrites, et jusque dans les fièvres de Faction , il garde la sérénité d'un contemplateur. Indolentes voluptés d'une imagination qui semble se laisser aller à la dérive, et netteté extraordinaire d'une intelligence qui se rend compte de tout, langueur et fermeté, faste et sécheresse, Saint-Simon et Nicole, Renan et Bonald, tant de conflits, qui nous gêneraient fort si nous avions entrepris de découvrir la faculté maîtresse de notre écrivain, se résolvent harmonieusement dans son œuvre, comme se fondent, dans une atmosphère unique, les caractères opposés du paysage lorrain.

Divine douceur de ce chétif paysage, si mol et si fort, racinien et cornélien. Il brise le cœur et l'affermit. Perpétuel attendrissement, mais qui formerait des héros.

Il semble donc que nous n'ayons pas fait fausse route, en admirant, de préférence à tant de beautés plus surprenantes, la belle ordonnance classique à laquelle ce tempérament romantique a voulu se soumettre, et l'heureux équilibre que l'auteur des Amitiés françaises parvient 'à maintenir entre tant de puissances contraires. Cet équilibre est un des aspects les plus imprévus peut-être, mais assurément les plus caractéristiques de son talent. Un menu

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