I. Les Amitiés françaises y p. i
trait nous le rappellerait au besoin, un de ces riens révélateurs comme les aimait 'Sainte-Beuve. Aux routes romantiques dont les tragiques détours amènent presqu'k chaque pas une émotion nouvelle, M. Barres préfère pour sa promenade habituelle les paisibles chemins qui font terrasse et d'où Ton peut embrasser, d'un seul regard, le développement d'un vaste paysage, -^nsi du moins nous le montrent ses familiers, et d'ailleurs Texamen attentif de ses livres confirmerait cette observation. « Où que je sois, écrit-il, je suis mal h Vaise, si je n'ai pas un point de vue d'où les détails se subordonnent les uns aux autres, et d'o\i l'ensemble se raccorde h mes acquisitions précédentes ». On peut, sans craindre de se tromper, appliquer cette confidence à toutes les formes de l'activité barrésienne. Cette Lorraine à laquelle il revient toujours, c'est le « point de vue )),la terrasse d'où ses diverses expériences s'ordonnent, et sur laquelle^, volontairement, par devoir et par plaisir, jl se limite lui-même.
Je ne veux pas prétendre qu'il ait atteint à cet équilibre du premier coup et sans effort. Classique un peu malgré lui, nous l'avons dit, il fait parfois d'étranges détours pour revenir à la tradition. Mais c'est là, précisément, ce qui assure l'originalité et détermine l'importance de son œuvre. Moins hésitant, moins partagé, moins sensible aux mille séductions qui le tentent, il ne nous intéresserait pas autant, et son exemple nous serait moins profitable. Lui-même d'ailleurs, il décrit, il chante, sur le modèle des stances de Polyeucte et du Cid^ les oscillations de son âme ainsi combattue. Je ne vois
pas de livre de lui qù on ne rencontre quelqu'un de ces soliloques, de ces examens de conscience lyriques dans lesquels il se complaît, et qui nous permettent de suivre exactement le rythme de la pensée et de la sensibilité barrésienne. Rythme à trois temps, qui scande d'abord les « extases » puis les « dépressions » de cette frémissante et clairvoyante nature, et enfin se repose dans une modéraj^on courageuse. Oubli de soi, ou révolte consciente contre ses propres limites, on se porte d'abord violemment vers le monde extérieur, dans un élan d'enthousiasme et de conquête ; puis, bientôt, averti par le sourire ironique et déçu du guetteur intime que rien ne peut endormir, on se replie découragé sur soi-même et on se délecte amèrement à contempler sa propre impuissance ; enfin on se reprend, on accepte la médiocrité de tout ce qui est humain, et on se résigne à orner de son mieux une inguérissable misère.
Ce n'est pas ici le lieu de montrer par le menu avec quelle docilité le style de M. Barrés se prête aux pulsations de ce rythme. Comment célébrer dignement en quelques paroles cette langue tantôt « chétive » et lucide, comme la vive prose de Voltaire, tantôt lourde et chaude de volupté, ici non-, chalante et paisible, là, soudain, raide, âpre, tendue ; cette phrase « si noble et sî forte », d'une contagion si troublante et d'un relief si vigoureux. A quoi bon d'ailleurs nous essouffler h la décrire? Il y a là le je ne sais quoi,, le rayon, la marque des maîtres qui défie tour à tour la critique et Téloge, la beauté insaisissable qui ne se mesure qu'au plai-
sir qu'elle nous donne et qu'il serait impertinent de prétendre définir ^
§ 70. — L'acceptation.
La merveille est de voir un pareil style au service d^une pensée dont la sévérité touche a Tascétisme, Qu'on imagine un Epictète qui frapperait ses maximes dans la langue de René, Car enfin, cette doctrine de Tacceptation, qui s'affirme à chaque nouveau livre de M. Barres avec plus de décision, cette doctrine n'offre rien de commun avec les philosophies chatoyantes , rêveuses ou enivrantes dont rintelli7 gence des poètes a coutume de se nourrir. Discipline mortifiante, à laquelle les classiques de tous les temps se soumettent sans dire mot, et contre laquelle tous les anarchistes de Tidée ou du sentiment ne cessent de faire rage, c'est, je crois bien, la première fois qu'un fils des romantiques se présente pour l'exalter.
Doctrine, système, théorie, je n'oublie pas qu'aux premières pages de cette étude, ces grands mots
i. On voit bien que je me console, comme je peux, de ne pas entrer à fond dans ce beau sujet, il y faudrait un volume. Qu'on me permette cependant une rapide remarque. Le je ne sais quoi^ le proprium quid du style barrésien est fait, en grande partie, de dissonances. Plus voisin de Pascal que de Fénelon, M. Barrés peut bien être virgilien, quand il lui plaît, mais alors il n'est pas pleinement lui-même. Maurras ù qui rien n'échappe, l'a fort bien dit à propos de cette phrase des Amitiés françaises : après moi « nul ne saura plus les mots ni les vertus des miens, leurs portraits même seront brutalement maniés et rejetés parce qu'ils manquent de
nous faisaient peur. Médiocrement éblouis par la synthèse précipitée du culte du moi^ nous en appelions du Barres métaphysicien au Barrés artiste, et nous préférions hardiment le génie de Tun aux idéologies de l'autre. Allons-nous maintenant nous contredire, et donner comme souverainement importante telle construction provisoire que professe actuellement M. Barres et qu'il oubliera demain ? Je ne le crois pas. Il y a doctrine et doctrine. « Culte du moi », défense de l'individualisme, autant de systèmes préconçus que l'artiste caresse un moment avec la complaisance des idéologues, et auxquels il s'efforce de plier ou de rattacher ses inspirations les plus spontanées. La philosophie de l'acceptation, au contraire, M. Barrés l'a vécue, si l'on peut dire, longtemps avant de la formuler. Émergeant peu h peu du crépuscule de l'inconscient, elle éclairait déjà, elle animait, elle rachetait les pages les plus révoltées de son œuvre, préparant ainsi, par une suite d'ébauches de plus en plus lumineuses, les nobles livres oîi elle devait enfin se révéler dans son austère splendeur. C'est la qu'il faut chercher le secret profond, l'orientation, l'unité complexe et pathétique de ces vingt-cinq
valeur artistique. » Il y a lù, manifestement, quelque chose qui d'abord nous gêne, ou, du moins, devrait nous g-éner. Écoutez Murras à propos de ce « dar trait de réalisme lorrain » : « On peut aimer ou n'aimer pas de pareilles notes. On peut les trouver discordantes ou sentir à quel point elles enrichissent l'ensemble, mais le caractère particulier de la musique de Barres ne se comprend point^sans ces brusqueries. Elles sont, à mon sens, dignes de tant d'admiration, que j''irai jusqu'à dire qu'elles lui constituent sa prose et qu'elles donnent à cette prose... g-rand air et classique figure. Elles la distinguent de la poésie dérimée ou de l'éloquence de chaire )i.
années de vie littéraire, Taiguillon intérieur qui stimulait l'apparente frivolité de Vhomme libre et de Tami de Bérénice, et qui ne laissait pas Tenthousiasme de Sturel sombrer avec la faillite de ses héros.
L'acceptation, on pourrait peut-être préciser le lieu et l'instant où M. Barrés rencontra pour la première fois cette rude maîtresse. C'était à Milan, dans le réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces, devant la Cène du Vinci. « Le Vinci médite, trouve l'acceptation », écrivait-il au sommaire de ce chapitre, et, méditant sur le Christ de cette divine fresque, il ajoutait :
Le geste de ses mains et ses traits qui sont, pour notre constante indignité, le plus douloureux des reproches, signifient qu a comprendre tout, à distinguer la bassesse irrémédiable qui est à l'origine de chacun de nos sentiments, le sage, celui qui sait tout, pardonne tout. Tel est le mot suprême d'une connaissance complète et d'une méditation de la réalité : c'est l'acceptation*,
Oui, mais pas encore l'acceptation absolue, complète et vraiment libératrice. Tout pardonner est encore moins difficile et moins vivifiant que de s'accepter soi-même. Le poète était encore trop jeune pour tenter ce pas décisif. Du reste, il ne croyait pas, non plus, à cette date, que l'acceptation fût le dernier mot de la pensée, de Tart et de la vie.
Accepter, disait-il encore, voilà le terme de ce sublime