‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 26 sur 144 · I . Amitiés françaises^ p · texte numérisé non relu

I . Amitiés françaises^ p

dides, nous cherchons instinctivement « les vivantes réponses des actes », la lumière moins éblouissante et plus sûre des exemples, et, si modeste soit-il, la conduite d'un héros.

Des actes, des exemples, un héros de l'acceptation, a première vue n'y a-t-il pas là de quoi faire frémir un poète? Ombres de René, d'Amaury, et de Del Rio, laisserez-vous le dernier des romantiques ressusciter le pieux Enée ?

M. Barrés est un logicien trop courageux, un artiste trop volontaire pour s'incliner devant de semblables défis. Il a accepté, il a tenu l'impossible gageure de proposer à un public français l'acceptation dans ce qu'elle peut présenter de plus rebutant, il nous a fait comprendre, approuver, aimer un volontaire alsacien engagé au serç>ice de VAllemagne. Comme enivré à la pensée de cette hardiesse, il a voulu compliquer encore ce tour de force en préludant à l'aigre cantique de l'acceptation par une symphonie somptueuse. L'auteur de Du sang, et à^Amori et Dolori sacrum^ n'a rien orchestré de plus splendide que les trois chapitres sur Sainte- Odile y qui conduisent, dans son roman, à la grêle épopée du volontaire alsacien. Tout est réuni pour rendre ce navrant récit plus insupportable. Les « couleurs provinciales » du jeune Ehrmann paraissent encore plus « germaniques » à côté de la délicieuse frivolité, de la raison agile de M™® d'Aoury. Bref, pour nous intéresser au récit de ses aventures, M. Ehrmann ne peut compter que sur la poésie de Tacceptation, et sur la « beauté morale » d'une libre volonté qui a se range dans sa prédestination »,

Tel quel, néanmoins. Au service de V Allemagne est un chef-d'œuvre, le plus beau livre peut-être, que M. Barres ait publié jusqu'à ce jour. Je serais infini si je voulais célébrer dans le détail Tordonnance un peu capricieuse de cet ouvrage, la richesse des images et des pensées qui relève une si mince matière, la modération que garde Tauteur aux endroits les plus critiques, la convenance parfaite entre le symbole et la doctrine, l'éloquence ' discrète et persuasive de ce plaidoyer en faveur de l'acceptation.

Car on entend bien que Taventure du volontaire alsacien est un symbole, tout comme la Lorraine de V Appel au soldat^ et que le bénéfice de cet exemple héroïque n'est pas réservé aux seuls Alsaciens. Au sen>ice de F Allemagne est le commentaire vivant, l'illustration pittoresque du vieil adage que je rappelais au commencement de cette étude : Spartam nactus es, hanc adorna. Timide formule du classicisme littéraire et moral, prudente devise ennemie des trop longs espoirs et des trop vastes pensées, mélancolique bréviaire de la sagesse des vieux âges, pour que l'auteur de Du Sang, de la Volupté et de la Mort en. soit venu, non seulement à vous répéter de toute son âme, mais encore à vous amplifier magnifiquement dans son œuvre, n'a-t-il pas fallu un véritable miracle de la tradition et de la raison française ?

§ 1/. — L'œuvre de M. Barrés et le problème religieux.

Certains de ceux qui auront accepté les conclusions littéraires et morales de nos analyses, se deman

deront peut-être avec quelque surprise d'où peuvent venir Tadmiration et la sympathie d'un prêtre pour un Barres ainsi défini. Le temps n'est plus des Bouhours ou autres hommes d'église qui, lorsqu'ils parlaient littérature, semblables de tous points aux humanistes laïques, s'exprimaient bonnement en libres citoyens de la République des lettres. C'était peut-être un excès. L'excès contraire qui règne aujourd'hui veut que notre inquiétude religieuse nous poursuive au sein même du plus délicat et du plus jaloux de nos plaisirs. Il ne nous est donc plus permis d'être un simple gourmet de lettres, comme le fut avec délices le très saint homme qui enseigna la rhétorique au jeune Arouet. Ainsi vont les choses, et, si le goût a quelque peu souffert de ce changement de régime, les demi-lettrés que nous sommes devenus rachètent peut-être cette déchéance par la richesse et la gravité d'une discipline qui nous force à juger les livres du point de vue de l'éternité.

Néanmoins, je ne me suis pas hâté de me placer à ce point de vue parce que j'estime qu'il ne faut pas tout brouiller et que le premier devoir de la critique est de « définir et de peindre » un écrivain, en lui arrachant, parfois peut-être, en lui apprenant à luimême son propre secret. Il est sain d'ailleurs et bienfaisant d'admirer un noble artiste sans qu'aucune arrière-pensée vienne compliquer ce plaisir. Maïs enfin, M. Barrés nous invite, par la gravite croissante de ses livres, à nous poser, à son sujet, • des questions d'une plus haute importance, et, en confiant ce volume de pages choisies à un éditeur

catholique, 11 nous permet de songer — qu'on me passe cet affreux mot que M, Brunetière a mis à la mode — de songer à Tutllisation de son génie.

A dire vrai, si jusqu'ici j'avais été plus soucieux de le^ tirer à nous que de le connaître tel qu'il est, j'aurais moins insisté sur la pensée profonde de son œuvre. La doctrine de l'acceptation n'est pas, si j'ose dire, un ferment de christianisme. Bonne peut-être pour un chrétien qui serait tenté de regimber contre le mystère, elle risquerait, semble-t-il, d'apaiser l'agitation intérieure d'un libre-penseur. « Se faire une raison », se contenter de Thumble Sparte ou de la chétive Lorraine, c'est bien aussi couper court au « tourment de l'infini ». Dire tristement adieu au Parthénon parce qu'il nous oflre une image de beauté trop parfaite, je crains que ce ne soit aussi renoncer à une religion trop sublime et trop éloignée de notre bassesse. Sans doute, en un sens, christianisme et résignation se confondent. La prière du Christ au jardin des Oliviers nous le montre bien, mais cette résignation suppose la foi et s'appuie sur elle. Pour un incroyant, au contraire, accepter ses propres limites, c'est renoncer à la grâce. Tout converti est fatalement un romantique au sens barrésien de ce mot, un homme qui se décide à rompre le cercle trop étroit où Tenserrent ses traditions et ses préjugés, sa terre et ses morts. « Je m'accuse, disait Y Ennemi des lois^ le premier Barrés, je m'accuse de désirer le libre essor de toutes mes facultés, et de donner son sens complet au mot exister^ »,

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