I. Les Déracinés f p
nos croyances en l'i ni mortalité et en un Dieu personnel. Son égotisme sauve la personnalité du danger panthéiste : il semblait nietzschéen et il devient au contraire chrétien. L'acceptation de nos fatalités, le culte des morts, etc., doit conduire aux vertus chrétiennes, même à Thumilité. » Cette dernière ligne essaie de répondre, comme on le voit, aux inquiétudes que je formulais tout à l'heure. Réponse incomplète, mais précieuse et qui atténue du moins les difficultés qu'une synthèse trop rigoureusement intellectualiste découvrira toujours dans la doctrine de Tacceptation. Les deux remarquables articles que le R. P. Ferchat a publiés dans les Etudes des Pères jésuites \ ne sont pas moins affirmatifs sur l'orientation et, si l'on peut dire, les implications chrétiennes de la pensée barrésienne.
« Qui donc, écrit le révérend père, àpropos du 2 noçfembre en Lorraine^ qui donc lira (ces pages), sans reconnaître que si la terre natale, si un humble cimetière lorrain exercent sur Tame de M. Barrés une vertu éducatrice, cette vertu est toute pénétrée de la pensée religieuse! Qui les lira, sans voir qu'à l'insu même de celui qui en subit l'influence, l'idée chrétienne est le ressort caché de la rénovation qu'opère en cette âme le souvenir de ses morts ».
Je ne suis pas tout à fait sûr delà parfaite logique de cette assimilation entre « pensée religieuse » et «pensée chrétienne », et le P. Ferchat ne me persuade pas davantage lorsque, plusieurs pages plus bas, il prend comme moyen terme, comme pont entre
I. L Uincraire d^ un intellectuel. (Etudes, 20 janvier-j février 1907.)
les deux mondes, non plus l'office des morts, maïs le musée alsacien. « J'admire, écrit-il, celui qui a écrit Au service de V Allemagne^ lorsqu'il parle de ce musée alsacien, où Ton a réuni les ustensiles, les costumes, les meubles, tous les objets en usage en Alsace aux différentes époques de son histoire... Et cependant, même dans ces lignes d'une si belle virilité intellectuelle, on souhaiterait que l'auteur fût allé plus explicitement, et avec une logique encore plus courageuse, jusqu'au bout et jusqu'au haut de sa pensée... Si l'on veut aller jusqu'au bout de cette idée, jusqu'à son application la plus importante, il y a en chaque ville, en chaque bourg, en chaque village de France, un musée plus précieux encore et plus sacré que celui dont M. Barres se promet a bon droit de si heureux effets. Ce musée, c'est l'église. )) M. Barres n'ignore pas ces musées, et je croirais volontiers qu'il les préfère à tous les autres. Il a même répondu d'avance à l'invitation de son critique en écrivant son article sur les Temples de Vâme au village. Mais ce n'est pas là encore du christianisme. Virgile aurait signé avec cet article tout ce que M. Barrés a écrit sur la terre et les morts, et le R. P. Ferchat est un trop fin psychologue pour croire que la conversion de Virgile aurait présenté moins de difficultés que celle de Lucrèce. Qu'importe? Ce qu'il y a là de charmant et de touchant, c'est le ton accueillant, la sympathie cordiale de ces jugements, le zèle qu'apporte l'auteur à minimiser les distances qui le séparent encore de M. Barres, Au cours du dernier siècle, la critique catholique a trop souvent dévié de la tradition médié-
vale qui vit pleurer saint Paul au tombeau de Virgile.
Quem te, inquit, reddidissem Si te vwiim invenissem, Poetarum maaime.
Une telle sympathie voit souvent plus clair que la raison pure. Elle découvre, au fond des cœurs, un christianisme qui s'ignore encore et dont les vives racines échappent au court regard des logiciens.
Ces quelques réserves n'enlèvent pas leur valeur foncière à ces interprétations catholiques de la pensée barrésienne. L'essentiel n'est pas de fixer en détail les conditions d'un traité d'alliance offensive et défensive, mais bien de sentir instinctivement qu'avant toute discussion on se trouve d'accord sur une foule de points, et qu'on n'est en présence ni d'un ennemi, ni même d'un étranger.
Rien n'est plus net que l'attitude présente de la pensée barrésienne en face du problème religieux. Je parle bien entendu de cette pensée telle que nous la trouvons formulée dans les livres de M. Barrés, car toute autre curiosité serait pure impertinence. D'un mot, ces livres sont catholiques, jusqu'à la foi exclusivement. Tout respecter, tout admirer, tout aimer du catholicisme, mais ne voir dans le dogme chrétien qu'une belle métaphysique et que le levier d'une magnifique organisation, telles sont aujourd'hui les dispositions d'un nombre toujours croissant d'intelligences, et parmi elles, au premier rang, de l'auteur des Déracinés. Ecoutez plutôt ce
bout de dialogue, oii vous n'aurez aucune peine h reconnaître les vrais interprètes de M. Barrés.
Robespierre a raison, dit Rœmerspacher ; pour créer le devoir social, il faut une religion. Pas la religion d*un côté et la science ailleurs, mais l'une et l'autre se pénétrant (je recommande ce dernier mot à ceux qui n auraient pas '.encore pris garde à l' intellectualisme décidé de M. Barrés), Seulement à qui demander cette unité vitale ?
— Au catholicisme, dit Saint-Phlin.
— Le catholicisme en France, répliqua dédaigneusement Suret-Lefort, c'est les congrégations, le parti jésuite : immédiatement vous serez impopulaires...
Saint-Phlin surexcité l'interrompit.
— Tu réduis le catholicisme au cléricalisme, état d'esprit éphémère entretenu par des taquineries administratives. Les catholiques, qu'on chasse le plus possible du gouvernement, contre qui l'on gouverne, ce sont des gens du type français, et on leur substitue le plus possible des protestants et des juifs dont beaucoup possèdent encore des habitudes héréditaires opposées à la tradition nationale. Sturel, Rœmerspacher, laisserez-vous confondre avec sa caricature de sacristie une religion d'une puissance de vie sociale incomparable et qui depuis des siècles anime ce pays ?
— Ecoute, mon bon Saint-Phlin, répondit Rœmerspacher ce n'est pas nous qui avons créé cette confusion ? Suret-Lefort constate qu'elle existe. D'autre part, est-ce ma faute, si mon intelligence se refuse à croire à une révélation, alors même qu'elle reconnaît l'utilité de l'admettre... *?
Quelques pages plus bas, la conversation recommence. Saint-Phlin, le seul catholique parmi les