I. Les Déracinés y p. 3o
rédacteurs de la Vraie République^ propose un article sur ce thème :
« Le ton de sacristie vous dégoûte. Mais les Homaîs, les Bouvard, les Pécuchet, les professionnels de l'anticléricalisme vous semblent-ils préférables aux bedeaux ? C'est dans leurs expressions élevées qu'il faut comparer le système scientifique et le catholique. Celui-ci fournit aux nations modernes une discipline morale que jusqu'à cette heure personne n'a pu dégager de la science. Pourquoi chercher autre chose ? La vérité, c'est ce qui satisfait les besoins de notre âme, comme une bonne nourriture, se reconnaît à ce qu'elle assure notre prospérité physique. »
Rœmerspacher... conteste l'article de Saint-Phlin :
— Pardon, dit-il, j'admets bien le catholicisme comme supérieur à toutes les doctrines révélées actuellement en cours ; il a fourni à l'humanité une discipline sociale incomparable. Mais que voulez-vous que j'y fasse si ma raison s'insurge contre un certain nombre de ses dogmes et si ces incrédulités partielles entraînent l'écroulement de tout l'édifice ?
Sturel... se désintéresse de ce qu'il appelle le « catholicisme administratif » pour louer la poésie de l'ascétisme, la doctrine du sacrifice volontaire, toutes ces parcelles de pessimisme...
Suret-Lefort de qui la mémoire, véritable conciones, est pleine de magnifiques appels religieux, se montre pourtant incapable de comprendre l'importance d'une théologie et que c'est la base de toute civilisation. Intérieurement, il ricane...
et comme il déclare ne pouvoir collaborer au journal que s'il est bien entendu que la profession catholique de Saint-Phlin n'engage que celui-ci, Saint- Phlin oflfre de s'effacer :
— Je ne veux gêner personne, je me retire. Rœmerspacher et Sturel ne peuvent consentir à sa
retraite. Ils apprécient la saveur naturelle de leur amî. Dans ses idées, ils reconnaissent quelque chose de la beauté d'une vieille maison bourgeoise bâtie auxvii® siècle, qui ne fut jamais élégante, mais qui a la noblesse de ses bons matériaux où rien n'est frelaté ^
N'oublions pas que ce roman des Déracinés est vieux de dix ans. Les idées qu'il exprimait sont aujourd'hui une monnaie courante, mais je crois bien qu'il fut un des premiers à les formuler avec une pareille rigueur. Il ne semble pas d'ailleurs que M. Barres ait rien ajouté d'essentiel au programme que l'on dégagerait aisément de ces quelques pages et de vingt autres semblables. Mais ces idées, toujours les mêmes, il les a poussées en profondeur, selon son expression favorite et se les assimilant d'une façon plus complète, il les a transformées en poésie. Ceux qui ont médité dans les Amitiés fran^ çaises le récit de la visite à Lourdes entendent ce que je veux dire. De ces pages immortelles, que le lecteur trouvera plus loin, je ne veux retenir ici que les passages les plus révélateurs. A Lourdes, le petit Philippe et son père se mêlent à la procession solennelle.
Je vivais — dit celui-ci — l'un de ces moments exceptionnels où l'on comprend et savoure en toutes choses la substance unique et qui ne meurt pas. C'est alors que Ton se surprend à sono^er avec toute la tradition chrétienne, qu' « une seule chose est nécessaire », mais sans pouvoir nommer cette chose. Je jouissais de mon extrême solitude d'esprit, jouissance qui vaut souffrance, car je me prête à ce beau chant, à cette plainte suppliante ;