I. Les Déracinés, p
« Tour d'ivoire, priez pour nous... Porte du ciel, priez pour nous », mais je sais dans la même minute qu'une mésentente foncière me soustrait au bénéfice de cette intercession...
Quelle douceur virgilienne dans ce culte d'une Vierge institué par une enfant auprès d'une eau courante. Ces beaux lieux où l'humanité se dilate le cœur à chanter le Miserere ne se laissent pas aisément quitter. On y éprouve des transports qui font monter à la surface tous nos secrets et dont la cadence seule attendrit. C'est ici une promenade du sentiment. Elle s'oppose dans mon esprit à la froide charmille à la française où le jeune Renan médita les lettres de sa sœur si raisonnable. Ici le cœur ne laisse pas la raison décider rien à elle seule...
11 est des Lourdes sur toute la terre : il y a pour les incrédules d'absurdes promesses de bonheur. De telles minutes où l'on s'enfonce plus avant que l'espérance nous maintiennent sur le fil de notre mince et pure destinée. Je me croyais si loin ! Bien au contraire, j'ai tant reculé ; nos voix de désir font un écho de nos vies antérieures. Ma chanson heurtée, elliptique^ , c'est le haut chant de mes profondeurs c'est un oiseau de mes ténèbres qui volette dans mon plein jour. Quel scandale ! Mon cri qui m'étonne, m'oblige tôt à m'interrompre... O terre mangée de caresses, ô belles grottes de l'espoir, conseillères de toute confiance, combien vous êtes douloureuses !..
La contemplation donnait une certitude ; nos recherches nous mènent à l'incertitude. Que l'analyse efface au moins dans le cœur de nos fils le désir, le regret des sûretés divines que par elle nous avons perdues...
Quand tout est perdu, hélas ! hors le désir, heureux qui sait encore le chemin des antiques autels ! Ménageonsnous cette réserve. Mais surtout, Philippe, qu'il plaise à
I. Ces trois mots sont à faire mourir de jalousie un critique littéraire. Que dire du style de M. Barrés qui soit plus expressif et plus juste que ce merveilleux raccourci : ma chanson, heurtée, elliptique.
nos seigneurs les morts que tu sois un homme actif et quelque peu rude ^ !
Les mots me manquent pour célébrer la candeur ingénieuse, la troublante sérénité de ce cantique, j'allais dire de cette confession. Que le lecteur catholique ne prenne pas garde aux quelques mots sacrilèges que la tendresse paternelle arrache à M. Barres, ou plutôt qu'il se réjouisse de voir le poète de l'acceptation avouer ainsi que, pour sa part, il n'est pas encore résigné à la « perte des sûretés divines ». « Regret ». « désir », inquiétude, assurément nous voilà bien loin de cette « affirmation explicite de la vérité chrétienne », de cette c( confession catégorique de la vérité transcendante du catholicisme » que le R. P. Ferchat, en dépit de son exquise bienveillance, regrette de ne pas trouver dans l'œuvre de M. Barrés. Mais quoi, ironsnous défendre a M, Barres de « s'incliner avec le commun » devant « les antiques autels »? Condamnerons-nous son traditionalisme « comme étant sans racines dans l'intelligence » ? Lui dirons-nous qu'il s'illusioçne lorsqu'il pense communier aux vrais sentiments deses morts etluiobjecterons-nousquew pour aimer ce qu'ils ont aimé, il faut croire ce qu'ils ont cru »? Non, tout cela est bien tranchant et d'un intellectualisme trop sévère. Ne dirait-on pas plus justement que, aimer ce qu'ils ont aimé, c'est déjà croire ce qu'ils ont cru, ou que, du moins, aux yeux de celui qui fit les premiers pas vers l'enfant prodigue, et qui nous défendit d'éteindre la mèche qui fume encore,