I. Les amitiés françaises
le désir de croire est déjà presque un acte de foi.
Quoi qu'il en soit, en effet, de l'attitude présente de la pensée barrésiennc en f!ii:e du mystère, on peut soutenir que quelques éléments de cette pensée appellent, impliquent déjà, ou du moins préparent la foi chrétienne. C'est la conclusion d'une des plus solides études qui aient été consacrées à M, Barres et que je voudrais pouvoir reproduire ici tout entière. En voici du moins les dernières pages. Le jeune écrivain qui les a publiées dans les Annales de philosophie chrétienne s'adresse à des philosophes et parle leur langue. 11 faut donc un léger eftort pour le suivre, mais ce penseur original et généreux est de ceux qui méritent un pareil effort.
« Amori et doloi-i sacrum '. M. Barres reconnaitrat-il que cette dédicace où de divins souvenirs se mêlent à l'émotion humaine n'est bien à sa place qu'au fronton des temples ? Sera-t-il invité un jour, par la vigoureuse sincérité avec laquelle il proclame tout ce qu'il reconnaît en lui de nécessaire, à se poser d'une façon plus immédiate et plus détaillée les problèmes religieux? Dans la portion d'ellemême où elle s'appartient le plus étroitement, c'està-dire où elle réalise, sous une forme personnelle et intraduisible, les lois générales de l'activité psvchique, chaque vie comporte un drame dont il est impossible que le dénouement soit prévu, une métaphysique dont il n'est pas permis qu'on préjuge. Aussi bien il ne s'agit pas de prédire ce que deviendra la pensée de M. Barrés, mais simplement de prolonger un peu la route qu'on a suivie avec elle et de rechercher, en utilisant les méthodes qu'elle
préconisa et les certitudes qu'elle a atteintes, si le moi, dans Taction collective, trouve à s'employer tout et à s'expliquer pleinement.
De même que le besoin de vivre avec intensité et de s'épanouir autour de soi, dans un système déterminé de relations, passa peu a peu à travers la chrysalide de l'individualisme pour s'exalter dans le lyrisme social, le désir qu'on a de s'assurer une consistance absolue et une survie, stimulé plutôt que satisfait par Texpérience de la solidarité, doit aboutir à Tadoration. Peut-être bien ne sera-ce d'abord, comme on Ta vu une fois déjîi, qu'une curiosité mêlée de divination, une façon légère ou même irrespectueuse d'interpréter le mystère; en se pénétrant d'une religiosité mal définie, une aspiration vers je ne sais quoi de tutélaire et d'amical, de paisible et d'enveloppant qui flotte au-dessus de l'amour et dont la présence n'est pas enc3re assez précise ni assez poignante. C'est très distant d'un culte et d'une foi, mais c'est une préparation de la conscience à accepter les révélations essentielles, une inquiétude où se défait ce qu'il y a d'anticipé dans la négation et où l'âme s'établit pour ainsi dire en état d'accueil et de réceptivité; peu à peu, à l'usage, la valeur ontologique de la vie religieuse s'impose, comme s'impose la valeur psychologique de la vie sociale, et cela finit par un assentiment où la nécessité tient lieu d'évidence et provoqué par l'accord de l'enseignement qui vient du dehors avec l'exigence interne, dans l'expérience. C'est le point où le réel et l'idéal coïncident et l'on peut se demander avec quelle clairvoyance et quelle ardeur se con-
sommerait cette rencontre dans un génie hla fois positif et passionné dont l'originalité est qu'il donne au réalisme le plus minutieux une envergure d*hymne. Les effusions ne manquent pas qui autorisent cette conjecture et Ton peut voir ici et là que le lyrisme social tend à se dépasser comme avait fait le lyrisme individuel, qu'il laisse en friche une partie féconde de la sensibilité, qu'il est impuissant à fournir, dans un équilibre définitif, le sens total de la destinée et qu'en dévoilant tout ce qu'il est il sert d'initiation à ce qu'il ne peut pas être.
Par le développement en profondeur, dont nous avons parlé, on est descendu jusqu'à une région de soi-même où ne parviennent pas les influences sociales; où, de nouveau, l'on se trouve seul et pourtant où Ton voudrait se sentir étreint par une puissance amie et s'enrôler, sans perdre la conscience de son être propre, dans une réalité dont la protection soit immanente et indéfectible.
« Il est trop certain que la vie n'a pas de but et que l'homme pourtant a besoin de poursuivre un rêve. » Comment va se résoudre cette antinomie intérieure entre l'affirmation qui exclut du monde une raison supérieure ordonnatrice et Tinévitable désir qu'on en a? L'insistance que le rêve mettra à se prolonger, en dépit de la certitude qu'on lui oppose, ne fera-t-elle pas, à la longue, plier le doute et la négation, aussi bien que l'expansion sociale a fait fléchir les axiomes individualistes? Et si, parmi les contingences journalières, le divin se manifeste, faisant de la joie avec ce qui avait été de la souffrance, mettant de la plénitude là où il y avait
du vide, comme autrefois, sur le rivage, lorsque les pêcheurs travaillaient, ce sera fini des questions vaines : « Personne d*entre les disciples n'osait lui demander : qui es-tu? sachant que c'était le Seigneur. »
Le moi, pour triompher du temps qui le restreint et pour égaler sa vie à son rêve, s'enorgueillit d'être le passé qui survit et d'être l'avenir qui se prépare : « C'est tout un vertige délicieux où l'individu se défait, pour se ressaisir dans la famille, dans la la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule pas le tombeau ». Pour se ressaisir, rien n'a pu faire que le moi abdiquât cette prétention qu'il oùt d'emblée, à être pour lui-même, en tant que moi ; et cette immortalité inconsciente que lui ménage la postérité, qu'elle soit selon la chair ou selon l'esprit, ne suffit pas h le contenter; il faut que s'appuyant à Tabsolu, dont il avait paru qu'il usurpât les prérogatives dans sa première vanité, il reconnaisse la dépendance suprême qui le fait souverain et par laquelle il participe de Téternité.
Le mysticisme hégélien, avec sa doctrine de l'écoulement des choses emportant et dissolvant les formes passagères dans le tourbillon universel, heurte de front la loi primaire de l'activité individuelle qui est qu'on se perd pour se trouver et qu'on se défait pour se ressaisir; quel consentement serait-il possible qu'on donnât à cet avenir posthume qui équivaut au néant, puisque la conscience par laquelle graduellement nous nous identifions à notre être propre, n'y persiste pas ? Tout ce qu'on aspire à fixer qui vient de soi ou qui vient des autres nous échapperait et nous
ne réussirions pas à nous posséder nous-mêmes, par un acte qui ne peut être que décisif, si nous n'étions soutenus et comme portés par une réalité dont, en y participant, on ne relative pas la consistance, par un Dieu dont, en l'aimant, on ne rétrécit pas le mystère. Notre existence conçue en dehors de Dieu se contredit elle-même, parce qu'elle pose des exigences qu'ainsi isolée elle est incapable de satisfaire, et chacun peut atteindre, en traversant les diverses phases de l'expérience et de la pensée, le point où son être personnel implique et, pour ainsi dire, circonscrit l'être de Dieu. C'est là que, par l'adoration et les vertus théologales, nous nous saisissons en Dieu qui se donne et cette magnifique certitude peut aller, agrandie par la grâce, jusqu'à l'extase où sainte Thérèse entendit une voix qui lui disait : « Cherche-toi en moi. »
Si loin de Tétat d'âme de M. Barrés que soit cette conception religieuse, elle paraît être le prolongement normal de la ligne selon laquelle il se développe, dans une psychologie où se constitue, intérieure et concrète, la métaphysique du moi. Qu'on relise ce qu'il écrivait, en terminant Sous l'œil des Barbares : « Toi seul, ô mon maître, m 'ayant fortifié dans cette agitation douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait et je te supplie que, par une suprême tutelle, tu me choisisses le sentier où s'accomplira ma destinée. Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes ». Suffit-il d'avoir reconnu des paroles qui avaient cours et dont la jeunesse s'était engouée, pour dire que c'est là de la
littérature où le sentiment se subordonne à l'effet? Ceux qui savent que, dans les formules apprises, on peut loger son âme à soi et toute sa perplexité, discerneront a Tintonation et h un certain tremblement des mots sous Tordre plastique une inquiétude qui n'est pas feinte.
Peut-être même cette tendance à n'envisager la vérité que sous des aspects relatifs, comme liée au sol et entourée de frontières, qui semble s'opposer au caractère universel des affirmations dogmatiques, préparé-t-elle pratiquement à la certitude religieuse. C'est au milieu des habitudes familiales et des paysages fraternels que notre âme s'initie le mieux au secret du monde et de l'au-delà; c'est comme si, h force d'accoutumance et d'intimité, le mystère s'apprivoisait autour de nous ; ce qu'il y aurait eu de sauvage et d'inaccessible dans la destinée est devenu en quelque sorte domestique et maniable.
Puisque la personnalité se développe en réalisant les puissances qui lui sont transmises, et puisque l'expansion du moi n'est que le déroulement progressi-f de ses origines, ne faudra-t-il pas, continuant l'acte où Dieu, pour ratifier l'amour et la fécondité, créa l'âme, qu'on découvre en soi-même, mêlées au rêve des ancêtres et au sourire des aïeules, les pensées divines qui nous rattachent à l'infini * ? »
ELb ces marques unanimes d'intérêt, de ces témoi-
1. F. -G. Charlaix. Le développement de la personnalité dans r couvre de Maurice Barrés. [Annales de philosophie chrétienne, mars 1907.)
gnages qu'on est allé demander tour a tour aux écoles les plus diverses il est aisé de conclure que la pensée religieuse, — soit explicite, soit implicite — de M. Barres présente le caractère de riche diversité et l'équilibre que nous remarquions tantôt dans les tendances littéraires de cet écrivain. Nous avons vu en effet que les classiques aussi bien que les romantiques pouvaient le revendiquer pour un des leurs. On en dirait autant des diverses écoles qui représentent aujourd'hui la pensée chrétienne. C'est ce que je voudrais indiquer en peu de mots avant de finir.
Deux grands partis travaillent l'indivisible Eglise, elle-même au-dessus des partis et qui signerait sa déchéance, le jour où, par impossible, elle réserverait le monopole de sa défense a l'un ou à l'autre de ces deux partis qui prétendent la représenter.
Les uns exaltent en elle la charte de liberté que nous a donnée le Christ ; les autres l'étroite discipline qui seule peut sauver de l'anarchie un des plus vastes royaumes qui soient au monde. Ceux-ci regardent le dogme comme une barrière, ceux-là comme une nourriture, comme un stimulant. Ceuxlà s'enivrent de l'impeccable précision de sa doctrine, les autres des richesses mystiques cachées sous la rude écorce de ses formules de foi. Ils ont raison les uns et les autres, aussi longtemps que leur adhésion à une des prérogatives de l'Eglise ne les égare pas jusqu'à la négation de la prérogative opposée. En effet, reine d'une société que cimentent des lois rigoureuses, l'Eglise est en même temps une maîtresse incomparable de vie intérieure et de sainteté.
Divine sous Tun et l'autre de ces deux aspects, les attraits et Tinfluence qu'elle exerce sur chacun de nous s'adaptent aux dispositions particulières de notre esprit et de notre cœur. Elle éblouit, elle rassure, elle maîtrise les uns par l'éclat de son diadème, et la sereine clarté de ses affirmations doctrinales; elle séduit, elle retient les autres par l'excellence du message que lui a légué celui qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Qu'importe d'ailleurs la voie par où l'on arrive jusqu'à elle, et celles de ses grandeurs qui nous plaisent davantage? Une fois dans les remparts de la cité impériale et de la patrie des saints, on réalise, sans même le savoir, la synthèse nécessaire de ces éléments divers qui se soutiennent mutuellement sans se contredire. Tout catholique sent d'instinct que le contrôle de l'autorité est indispensable au plein épanouissement de la vie intérieure, et que tous les ressorts de l'impérialisme romain n'ont pas d'autre règle suprême que la charité, d'autre fin que le triomphe de la divine miséricorde.
Cette riche unité semble parfois disparaître dans le tumulte des controverses. Il arrive que les (c intérieurs » transforment la liberté chrétienne en une déesse révolutionnaire et que les enthousiastes de toutes les disciplines offrent la dictature des Césars au vicaire de Jésus-Christ. Ecarts bizarres, exagérations redoutables, principes de schisme et de mort que les incroyants dévoués à l'Eglise — ceux qu'on pourrait appeler d'un mot les apologistes du dehors — accusent davantage encore. C'est ainsi que nous avons vu, au cours du dernier siècle, tant
d'incrédules professer une admiration sans réserve pour nos mystiques, et les opposer aux contraintes de la juridiction et des docteurs officiels de l'Eglise, ainsi qu'aujourd'hui, dans un sens tout opposé, les positivistes catholiques de Faction française se glorifient d'être « romains ».
M. Barres, au contraire, donne, tour à tour, des gages solides à chacun de ces deux partis. Un philosophe discernait tantôt dans la vie profonde de Fauteur des Amitiés françaises^ une inquiétude, des émois proprement chrétiens, — l'accent d'un Pascal mais incroyant, et qui ne sait même pas encore qu'il souffre de ne pas croire. Nous avons vu d'autre part comment le respect et l'amour de la tradition acheminent fatalement cet écrivain « né français » vers les autels du catholicisme.
J'entends l'ami Simon, l'ancien co-ermite de M. Barres, qui se fâche. D'un trait si fuyant qu'on les indique, ces prémisses de conversion ne sont pas de son goût, cette procession de moines et de clercs pas davantage. Anticlérical, ce parfait dilettante, à Dieu ne plaise, il a bien trop d'esprit pour cela. J'ai même quelques raisons d'affirmer que, s'il lui fallait choisir entre la sacristie et la loge, son choix serait bientôt fait. Mais il n'admet pas que des préoccupations trop graves viennent passionner une œuvre d'art. Il retarde d'un ou de deux siècles. 11 n'a jamais voulu voir dans M. Barres que le prince des humoristes français. A l'en croire,, son ami n'a jamais écrit qu'un seul livre, Un homme libre, et il ne lui pardonne ni Les Déracinés ^ r\\ Les Amitiés françaises, ni l'Académie. Ilcraintque,dansune atmosphère trop
chargée d^éloquence, Tironie de M. Barres ne perde ce qu'elle a de plus rare et de plus exquis. Tout n'est pas h dédaigner dans cette belle violence, et, pour ma part, je souhaiterais aussi et très vivement que, chaque année, M. Barrés fît une sérieuse retraite avec Simon. Mais je ne voudrais pour rien au monde qu'il négligeât le pèlerinage de Sainte Odile. A rheure où nous sommes, un Barrés, si dégagé qu'il soitpar nature, doit prendre parti contre les barbares de la politique, répondre aux défis d'une canaille imbécile, accepter des ovations qui n'ajoutent rien h sa gloire d'écrivain. Dure condition pour l'ancien homme libre, mais comme il l'a dit lui-même en un de ces alexandrins qu'il se permet quelquefois :
Philippe f il faut pourtant nous en accommoder.
D'ailleurs, est-il bien sûr que cette acceptation, impossible au bon citoyen, ne soit pour l'artiste qu'un sacrifice stérile. Nés cent ans avant la révolution, Burke n'aurait fait peut être que des pastiches de Addison, Joseph de Maistre n'aurait été qu'un Saint-Evremont supérieur. Il est, de même, des lettrés d'un goût très sûr, qui préfèrent Les Amitiés françaises ^tAu service de l'Allemagne, aux premiers livres de M. Bafrès, et même à Un homme libre. Je n'ai pas qualité pour trancher cet inutile conflit. D'ailleurs, rien n'est plus loin de ma pensée que de présenter ici M. Barrés comme un apologiste.
Mais de plus autorisés que moi m'ont appris h
m'intéresser aux éléments religieux de cette œuvre. Si le vingtième siècle doit avoir son Génie du catholicisme^ ni les artistes ni les docteurs ne s'étonneront de lire à la première page d'un pareil livre le nom de M. Barrés.
Quelques brèves indications semblent ici nécessaires pour que le lecteur, à qui les œuvres de M, Bar^rès ne seraient pas encore familières^ puisse se retrouver dans ce volume de pages choisies.
Dans la première partie de notre préface, simple essai de critique littérairCy nous n avions pas à rappeler que les vrais admirateurs de M, Barres ne s* attardent pas à toutes les phrases du Jardin de Bérénice, ils n attaclient pas le mêmeintérêt à toutes les distractions de François Sturel, Je sais un ardent contre-révolutionnaire qui sans rien perdre de sa ferveur royaliste fait ses délices quotidiennes de Paul-Louis Courier^ et un catholique décidé qui savoure Vatticisme des Provinciales, sans se permettre d'avoir un avis de son cru sur les questions de la grâce. Autre chose est d'étudier la littérature barrésienne, autre chose de diriger les lectures des jeunes gens. Notre plus vif désir est que la présente anthologie rende populaire dans toutes nos maisons d'éducation l'auteur des Amitiés françaises ef t/e Au service de TAllemagne ; aussi quoique nous ayons puisé indifféremment dans presque tous les ouvrages de M. Barrés, nous n'avons cité aucun passage qui ne put être placé sous les yeux de tout le monde. Nous avons eu moins de scrupules