‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 43 sur 144 · I. Un IJotinne libre, p · texte numérisé non relu

I. Un IJotinne libre, p

Or, son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut.

Gomme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença dès lors à ne penser des hommes rien de bon.

Bientôt, pour relever ces humiliations quotidiennes, il eut des lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et pleines d'âcreté.

Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre d'avoir usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges douleurs qu'il n'avait pas inventées.

On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits curieux, aux poésies de Heine, au Thomas Graindorge de Taine, à la Tentation de saint Antoine, aux Fleurs du Mal ; il lut cela en effet et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout dans « les bibliothèques de quartier » du lycée, il se passionnait pour les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand secret de l'éducation d'un jeune homme ; il s'attache aux auteurs qu'on prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée humaine, il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il s'en faisait de la substance sentimentale ^

I. Sous l œil des Barbares, p. 71-77. Nous citerons toujours ici l'ôdition remanioe quo M. Barres a donnée de son premier livre. La premi^re édition (Lemerre, 1888) est beaucoup plus savoureuse, et les barrésiens n'en veulent pas d'autre. La nouvelle édition

J'ai passé mon enfance au collège, au milieu d'abomî- "■Mes imbéciles.

lU bout de cinq ans j'y trouvai une légère dietraction : ir exercer notre mémoire on nous donna une antholo-

des prosateurs français du xix° siècle . Je possède ore ce gros volume bleuâire . A chaque fois que je vre, je retrouve celte joie aiguë et tremblante, joie eloppée (le tristesses, que me faisait ce bon livre pent les longues études du soir, quand, après une journée 'ible, je me consolais parmi ces enchanteurs jusqu'à ure bénie du coucher. J'avais pour d'excellentes rais une peur terrible des récréations. Ei il ne faut pas rire, si je dis que Charles Nodier (avec Trilby), xandre Dumas (avec une Soirée chez Charles Nodier), lillot (avec Maître Aspic), quelques autres encore, ent mes vrais camarades. Depuis ce temps, je les ai oeu mieux connus, les prosateurs français du xix" siè-

Tour à tour j'ai admiré ou négligé sur ma bibliothèque cun de ces vieux maîtres. Que sont nos sympathies iraires, nos opinions que chaque année modifie t Mais i, quoique dise mon esthétique, de les

reste au grand public et a pour but de rendre plus abordable Cmbolisme du livre. C'est pour cela que M. Barrèa a donné ù [u'ii appelle les a concordances d plua d'ampleur et de précL- I. La pagï qu'on vient de lire est une de ces concordances. Te un certain nombre de corrections, M, Barrés a ajonté au texte DÎtif, le premier cl le dernier paragraphe. Dans la première ion. la fameuse phrase sur les sphinx était ainti rédigée : oi RhaiBsès II est blâmé fier lei comervaieiira du LfiUfre. ayant -f>4 un tphiiix lur ats prédécesieurs (Ed.).

aimer, de les chérir avec un sourire un peu triste, de bénir en eux les bienfaiteurs de ce misérable temps-là.

Ah ! comme je les savourais, les moins ravissants de ces bouts de prose avec longues notices pleines d'anecdotes et de regrets sur le goût du siècle ! Pourtant la lecture n'en était pas aisée. Je veux dire qu'il était sévèrement défendu de feuilleter le volume, et dans l'étude consacrée aux leçons, le maître veillait à ce que nul ne se permît de lire une autre page que celle à apprendre par cœur. Quand on aime on devient subtil. J'avais des ruses. Donc un jour que je lisais adroitement la notice sur Augustin Thierry, elle me transportait. Cet homme fut si noble, si désintéressé, aveugle et parlant de ses souffrances supportées pour la science, avec une délicieuse simplicité de héros. Je ne puis vous dire combien ces détails m'emplissaient de générosité et de trouble. Quand j'atteignis à l'histoire de ses débuts, comment il devint historien, et que j'appris comment à quinze ans lisant le beau chant des Martyrs : « Pharamond, Pharamond, nous avons combattu avec la hache, » etc., il se leva, criant qu'il serait historien, je me mis à* gesticuler d'aise, répétant moi aussi : « Pharamond, Pharamond... » O désastre !

L'homme, le préposé, le surveillant, bondit... Je me souviens qu'il lisait alors, comme toujours. Les Faucheurs de la Mort. C'était sa lecture favorite et stupide... Par terreur et prudence, je m'étais coulé sous la table. D'un adroit coup de pied, m'en ayant fait sortir, il me précipita dans la boîte à houille. C'était le lieu d'humiliation habituel. Pourquoi ce singulier et incommode pénitencier ? Aujourd'hui encore je ne comprends rien à la fantaisie de l'affreux drôle. D'ailleurs, à cette époque, je

n'essayais guère de connaître les motifs d'un dieu. Je m'agenouillais, terrifié, dans la houille, et au bout de cinq minutes, l'horrible chaleur du poêle de fonte où j'étais presque adossé m'avait perdu d'apoplexie, névralgie et autres barbares douleurs, sans oublier l'humiliation ^.

Si l'on ignore la platitude, l'anarchie et le vague d'une vie d'interne dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur moi, la beauté lyrique, quand elle me fut proposée par un de mes camarades du lycée de Nancy , Stanislas de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe ; il m'apporta en cachette les Émaux et Camées, les Fleurs du Mal y Salammbô. Après tant d'années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples portent sur le marbre ou le bois dont est faite l'idole leur sentinrent religieux, l'aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier et l'œil des caractères, tout cela m'est présent et demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. Il n'est de vrai Baudelaire pour moi qu'un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. M'inquiétais-je beaucoup d'avoir une intelligence exacte de ces poètes ? Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d'ardeur et de dégoût. Une belle messe de minuit boule-

I, Ces pages qui datent de 1887 ont été recueillies par M. René Jacquet dans son livre iVo^/r Mnitre Maurice BaiTcs,^. 33-3) fEd.).

verse des fidèles, qui sont loin d'en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu'après cent lectures je ne les aurais pas épuisées ; je les travaillais et jeles écoutais sans qu'elles cessassent de m'étre fécondes. Force des livres sur un organisme jeune, délicat et avide !

Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu et un enseignement qui éveille sans exciter, voilà des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes ^.

Nous n'admettions pas qu'un romantique ou que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m'ayant quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse qu'il venait de découvrir.

Combien de fois nous sommes-nous "récité V Invitation au Voyage, de Baudelaire ! C'était le coup d'archet des tziganes, un flot de parfums qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en chargeant l'avenir de promesses. (( Mon enfant, ma sœur, — songe à la douceur — d'aller là-bas vivre ensemble ! — Aimer à loi-

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