‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 45 sur 144 · I. Aniori et dolorl sacrum^ p · texte numérisé non relu

I. Aniori et dolorl sacrum^ p

Depuis 1870, une caractéristique des jeunes gens, c'est qu'ils font de médiocre rhétorique ejt d'excellente philosophie. Pendant quelques années, Thumanité dans un pays montre avec surabondance une aptitude qui disparaîtra presque de la période suivante. Nés pour s'émouvoir des problèmes philosophiques, ces pauvres êtres, entravés sur les bancs de la classe, tandis que la beauté se révélait à eux, — puis^ en étude, sous les lampes qui leur chauffaient le crâne, relisant leurs notes, — puis au dortoir, maintenus en veille par une fièvre d'imagination, parmi les souffles réguliers des rhétoriciens et des scientifiques, — connurent ces incomparables exaltations qui deviennent, passé trente ans, le privilège de quelques natures royales.

A la fin de novembre, quand Bouteiller commença d'expliquer à ses élèves les vieux penseurs de l'Ionie et qu'il voulut retrouver chez eux les conceptions les plus modernes delà science, quand sa voix grave montra comment la doctrine orientale des épurations et des métempsycoses, enseignée dans les temples et les grandes écoles de la Grèce, est confirmée par les théories modernes qui rattachent la destinée humaine aux métamorphoses de la nature et aux lois de la vie universelle, ces graves problèmes, ce recul au fond des siècles, cette certitude créée par la concordance des religions du passé avec les académies de Paris et de Berlin, enivrèrent ces enfants d'une poésie qui ressemblait à de l'épouvante. Plus de salles d'études pour écoliers, plus de préaux pour camarades, mais d'immenses horizons imprévus et mouvants ? Des phrases

se détachaient du cours avec la force d'un thème musical qui leur faisaient sensible la loi des choses, et cette loi variait chaque semaine selon le philosophe de la leçon : ils devenaient éperdus devant la multiplicité, la splendeur et la contradiction des systèmes.

M, Bouteiller se hâta de les fixer. Kantien déterminé, il leur donna la vérité d'après son maître. Le monde n'est qu'une cire à laquelle notre esprit comme un cachetimpose son empreinte... Notre esprit perçoit le monde sous les catégories d'espace, de temps, de causalité... Notre esprit dit : « Il y a de Tespace, du temps, des causes » ; c'est le cachet qui se décrit lui-même. Nous ne pouvons pas vérifier si ces catégories correspondent à rien de réel.

En décembre, après une affreuse semaine de brouillards et comme les leçons de cette métaphysique désolée avaient encore été aggravées par les lumières de rouiUe qui pesaient sur la classe, Maurice Rœmerspacher écrivit aux siens une lettre vraiment douloureuse sur les limites de la connaissance...

Leur état n'avait rien de commun avec les angoisses d'un JoufProy ou les balancements d'un Renan. La grande affaire pour les générations précédentes fut le passage ' de l'absolu au relatif; il s'agit aujourd'hui de passer des cei'titudes à la négation sans y perdre toute valeur morale. Soudain un homme d'une grande éloquence communiquait à ces jeunes garçons le plus aigu sentiment du néant, d'où l'on ne peut se dégager au cdurs de la vie qu'en s'interdisant d'y songer et par la multitude des petits soucis d'une action. Dans l'âge où il serait bon d'adopter les raisons d'agir les plus simples et les plus nettes, il leur proposait toiïtes les antinomies, toutes les insurmontables

difficultés reconnues par une longue suite d'esprits infiniment subtils qui, voulant atteindre une certitude, ne découvrirent partout que le cercle de leurs épaisses ténèbres. Ces lointains parfums orientaux de la mort, filtrés par le réseau des penseurs allemands, ne vont-ils pas troubler ces novices ? La dose trop forte pourrait jeter chacun d'eux dans une affirmation désespérée de soi-même; ils se composeraient une sorte de nihilisme cruel.

M. Bouteiller, après une étape dans le scepticisme absolu, et sitôt les vacances du nouvel an passées, croyait bien avec Kant et par l'appel au cœur reconstituer à ses élèves la catégorie de la moralité et un ensemble de certitudes. Ils ne le suivirent pas.

C'est que la force vive de la puberté s'amassait dans leur sang. Les plus banales mélancolies ont une puissance infinie dans les jeunes poitrines qu'elles emplissent. En vain, le 8 janvier 1880, il se surpassa en dignité et, comme on dit des prédicateurs, en « pectus », pour leur commenter la page sublime : « Deux choses comblent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : le ciel étoile audessus de nous, la loi morale au dedans. » Ce n'est pas la loi morale qu'éveille le ciel étoile dans la conscience de François Sturel. Au dortoir, couché auprès d'une fenêtre, jusqu'à ce que le sommeil apaisât le tumulte de ses sensations, il s'attachait de toute son âme à la plus brillante des clartés célestes, et, sachant par la biographie de Napoléon que les ambitieux ont leur étoile, et aussi les amoureux, et aussi les grands poètes, il pleurait par crainte de vivre sans génie, et cherchait à surprendre aux

constellations les secrets de gloire et d'amour. Ce qu'il adressait aux profondeurs du ciel, c'était le cri des jeunes âmes exaltées : « TrouveraL-je mon objet dans la vie? » Mais il le formulait ainsi : « Egalerai-je jamais en génie Bouteiller? »

Au matin, avec ses beaux yeux largement cernés par l'ardeur de ses rêves, il était plaisanté par ses pauvres camarades qui, tous, du lycée, avaient recule ton obscène de la caserne, et lui-même l'adoptait, déjà gâté de grossièreté. Ce milieu, s'il salit tout l'extérieur des adolescents, du moins fortifie la puissance du rêve en le refoulant. Celui qui grandit hors de la société des femmes, appliqué à ne pas différer de compagnons vulgaires et railleurs, n'épanouira jamais sur son visage et dans tous les mouvements de son corps la grâce sublime d'une âme confiante ; mais ses jouissances intimes, qu'il ne pourra partager avec personne, y gagneront en âpreté.

De l'ambition mêlée à la mélancolie romanesque, voilà ce que l'on retrouve au cours de ce siècle, chez des milliers de jeunes gens, les Julien Sorel, les Rubempn», les Amaurv *...

A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait mieux qu'au lycée ; en outre il pouvait s'isoler.

L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force de réaction. Les éléments divers qui

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