Âmori et dolori sacrum^ p. aSi-aSS
2. 11 s'agit de François Sturel, un des héros du roman Les Déra* cinés (Ed).
la sauvagerie, s'engeniiraient et grandissaient des sentiments nouveaux dont le dénombrement l'occupait tout entier.
Le désir sensuel, l'amour de la gloire, la mélancolie tourbillonnaient chez cet évadé. Depuis deux ans, la nuit, des cauchemars lui évoquant le lycée, il se réveillait en sursaut pour crier à son oreiller : « Je suis libre ! libre ! » Il ajoute maintenant : « Libre dans Paris ! » Il lui manque de comprendre sa pleine puissance et de dire : « J'ai dix-neuf ans ! ».
Le jeune roi de l'univers !... Ces premiers jours furent animés de la plus violente ivresse. Il aimait le froid qui, par une douleur légère, lui prouvait que cette belle vie toute neuve n'était pas un rêve. Il trouvait de la saveur à l'air qui emplissait sa jeune et fraîche bouche, ouverte pour crier son bonheur. Ce n'était point Paris, mais la solitude qui le possédait. La solitude, plus enivrante que l'amour ! Gomme il l'a désirée ! Sa passion s'est encore irritée, depuis le collège, dans les quatre rues de Neufchâteau ; maintenant il reçoit d'elle des jouissances qui dépassent son attente. Les rues, les jardins publics, sa chambre lui offrent des voluptés qui le transportent de reconnaissance. Enfin il pourra donc s'occuper de soimême, et non plus dans le désert lorrain où ses appels ne levaient nul écho, mais dans la ville aventureuse qui suscite et parfois récompense la hardiesse.
Les méditations, les lectures, les lièvres de Sturel ne se souciaient d'aucune morale ; il se demandait seulement les moyens de s'associer à cette vie immense, étendue devant lui. — Misérable singulier ! ce n'est pas assez de dire : « // se demandait!.., » Toutes les énergies assemblées de sa jeunesse aspiraient l'air, frappaient le sol de
leur pied et hennissaient comme un régiment de hussards qui attend le signal de la charge ^.
En ces rêves, l'adolescent parait de noms pompeux ses premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son âmé jusqu'à l'héroïsme: De sa tour d'ivoire, — comme Athéné, du Serapis, — son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. 11 s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle énergie que sa souffrance égalait son orgueil.
Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame !
C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir. Que lui importait alors une vaine architecture ! Ces pierres, si ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver l'enthousiasme.
Quartier déchu ! ruelles décriées, d'où ombragèrent la chrétienté d'incomparables métaphysiques ! sa fièvre vous parcourait, insatiable de vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne sentaient plus leurs meurtrissures.
Soirées glorieuses et douces ! Son cerveau gorgé de