‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 48 sur 144 · I. Les Déracines, p, 62, 6'J · texte numérisé non relu

I. Les Déracines, p, 62, 6'J

jeunesse dédaignait de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il s'enivrait d'être tel ^.

Fréquemment donc il se chagrina.

Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échaufFant l'imagination, il ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie inévitable de son âge s.

Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes sensations pour la curiosité de les imaginer, quand le temps les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade, vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide d*insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour lire les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola. — Livre de sécheresse, mais infiniment fécond dont la mécanique fut toujours pour moi la plus troublante des lectures. Livre de dilettante et de fanatique, il dilate mon scepticisme et mon mépris ; il démonte tout ce qu'on respecte, en môme temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme ; il saurait me faire homme libre, tout puissant sur moi-même.

I. Sous Cwit des Barba/ fSy p. 187, 188. a. Hoits l œil fies Barbares, p. io.|.

Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête : « Tu es un soldat, toi aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées vers le ciel sonnent un hallali ! Tiens en main toutes leâ forces que tu as, afin que tu puisses par des commandements rapides prendre soudain toutes les figures en face des circonstances. » Et, frémissant jusqu'à serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un capitaine possède sa compagnie. — Quelque jour, un statisticien dressera la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en lui et toutes en un même moment.

Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil : ce Ma tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases ; jamais elle ne s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images précises et des impérieuses idées; c'est mon royaume ; un empire que je gouverne. » Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force de lui répondre, et je me raidissais avec un effort trop visible, pour sourire et pour paraître alerte. Et je

revins à midi, seul, par la longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui vous donnent un malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux*.

Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison apparente, se lève en moi à de longs intervalles : l'idée qu'un jour, ne fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je regretterai de n'avoir pas joui de même, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme, en irréfléchi.

Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il serait possible de les obtenir avec quelque effort ; aussi n'est-ce pas leur absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse 2.

J'ai un sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain ; saurai-je le vivifier ? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la main.

Page 1