Un Homme libre, p
Pour que mon ami comprît cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui nous était familier. i< Que de fois je suis sorti de là vers les dix heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des niaiseries ! Les feuilles des arbres étaient éclairées en dessous par le gaz ; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l'énergie de rompre là. ))
Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels.
— Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, près de m'éndormir, je fus frappé par cette idée qui vous paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était Taritique Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi une telle intensité, une beauté si mystérieuse que je dus, ayant allumé, chercher dans ma bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du lac, tout au travers du pays des Cosaques. Grandi par tant de siècles interposés, Orphée m'apparut errant à travers les glaces hyperboréennes, sur les rwes neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs inutiles de Pluton, Cet esprit délicat fut sacrifié par lés femmes toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés que je ne pouvais les saisir. Et ces désolations lointaines , évoquées sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s achève dans 1 enthousiasme une journée de sécheresse,
de la plus fade banalité. Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme* !
Dans cette ville de l'inquiétude, je connus toutes les délices. Jamais pourtant, oserai-je 4e dire ? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose.
Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais de mes Fondamenta Bragadin en face de la Giudecca, soudain je voyais le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, pardessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L'admiration m'envahissait. « Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux paysages du monde. » Puis, avec une vitesse singulière de réaction, mon âme désœuvrée me disait : « Quoi donc ! es-tu certain que cela t'intéresse ? » *.
Un homme s'imagine qu'il serait mieux où il n'est pas. Il s'occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir des beautés qu'ils représentent.
Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute pleine de reflets d'or, imprégnée de parfums étranges et retentissante de bruits joyeux; il y développe des