‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 5 sur 144 · Un homme libre ^ p. 102, io · texte numérisé non relu

Un homme libre ^ p. 102, io

de ce que nous appelons l'inspiration. La thèse de M. Taine — la race, le milieu, le climat — flottait sans doute alors dans l'esprit de M. Barres, vague, lointaine et froide comme toutes les vérités que ne réchauffent en nous ni les souvenirs du passé, ni le pressentiment des expériences qui nous attendent. Assurément, rien n'était plus simple que de se dire : ce qui est vrai de la littérature anglaise, ne l'est pas moins de notre propre littérature et de moi-même, Maurice Barres. Simple, oui, comme une déduction logique, mais il y a loin de la conclusion d'un syllogisme à la vive intuition qui seule enfante les chefs-d'œuvre. Intuition, inspiration, syllabes orgueilleuses et qui néanmoins s'affaissent sous le poids sublime qu'elles portent. Quoi de plus humble et quoi de plus grand ! On croit ne penser à rien, on va, on vient, lassé du bavardage des livres. De la fenêtre, on voit, sans les voir, une plaine, un ruisseau, quelques arbres, ou bien les rues mortes d'une petite ville, une vieille femme arrêtée sous le porche de l'église, un enterrement qui se hâte dans la pluie : et soudain, cet humble tableau, où pourtant rien n'est imprévu, s'anime et se transfigure. De toutes ces anciennes choses une voix semble sortir : « Toi qui souffres de ne pas te connaître, viens h moi qui sais ton secret. Regarde-moi, ne recule pas et lis dans mon regard tes vraies pensées. Obscure et laide, peut-être, mais quoi! serais-tu plus riche pour avoir hérité en rêve du palais des doges, et, pour avoir fui ta propre image, serais-tu moins loin de l'impossible perfection que les barbares t'ont proposée ? Et puis, que sait-on si

je suis laide ? Le jour où mes enfants me rendront leur tendr€Sse,'peut-êtreretrouverai-je quelque beauté. Spartam nactits es^ liane adorna. Cesse donc de te hausser « tant bien que mal à des rêves conçus par des races étrangères », et reviens « cultiver le simple jardin sentimental hérité de tes vieux parents ».

Ce chapitre sur la Lorraine est incomparable. Depuis le dernier lundi de Sainte-Beuve, je ne sache rien, dans notre prose, qui réalise davantage Tidée qu'on se faisait autrefois de la perfection à la française. On trouvera certes, dans l'œuvre de M. Barres, bien des pages plus éblouissantes, mais rien qui respire une pareille aisance. Chose rare chez ce maître, ici le style coule comme d'une source abondante et paisible, sans perdre toutefois son originalité brusque et son imprévu. Il est grave, sans fièvre, pénétré d'une mélancolie discrète et virile. Imaginez un Michelet maître de ses nerfs qui soufflerait à la Lorraine assez de vie pour qu'elle cessât d'être une statue, pas assez pour qu'elle devînt une femme. Des historiens de métier ont vanté l'érudition de ce chapitre, la solidité de ces raccourcis pittoresques, mérite d'autant plus remarquable que l'auteur prenant ici la Lorraine comme un miroir aurait pu être tenté de retoucher à son gré cette image de soi-même. Aussi bien, rien de plus léger, de moins appuyé que la superposition de ces deux tableaux. C'est une merveille de symbolisme dont le détail se dérobe aux profanes et ravit d'aise les initiés. M. Barrés, qui a essayé vingt fois de se peindre, n'a rien écrit de plus ressemblant que ce

délicat filigrane. Telle phrase aiguë sur les artistes lorrains, Callot, Gavarni, — ce c'est de la caricature sans joie », — vaut tout un commentaire de Leurs Figures / « Vagonie de la Lorraine^ avec « l'extraordinaire Charles IV », c'est déjà V Appel au soldat.

A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai.

Un miroir, mais cruel, décourageant, comme tout miroir fidèle, voilà ce que présente la Lorraine à l'auteur de Un homme libre.

Plus tard, elle sera pour lui un ressort, une discipline, une source d'enthousiasme, maïs, à vingt-cinq ans, l'ayant regardée bien en face, il ne songe qu'à la fuir.

Jusqu'à toi, j'avais sur moi-même des idées confuses. Tu m'as montré que j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurais qu'entrevoir. 11 faut que je me dissolve comme ma race *.

Comme on le voit, ses maîtres barbares pèsent encore sur cette jeune pensée, et ne lui permettent pas de dégager le stimulant déterminisme de la terre et des morts. A vingt-cinq ans, il n'y a pas d'ermitage qui tienne, on ne saurait être un homme libre. Croyez-en plutôt la perverse résolution qui couronne cette retraite :

Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du passé : les émotions d'hier le tapissent. Mais, coupant

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