‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 52 sur 144 · Les Déracinés, p · texte numérisé non relu

Les Déracinés, p

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Hugo, lequel ne rendait d'hommages qu'à la démocratie. Tous ces messieurs vivaient selon le principe du XVII® siècle : qu'il n'est jamais permis à un inférieur de s'égaler en paroles à celui à qui il doit du respect, quoiqu'il s'y égale dans Faction.

Leconte de Lisle, debout dans le cercle étroit de ses hôtes, et laissant parfois tomber avec un dédain incommensurable son large monocle, nous donnait son exemple et quelques préceptes.

C'est malheureux qu'on n'ait pas noté les propos de Leconte de Lisle. Il ne disait rien qui ne fût excellemment rédigé. Quel amour et quelle science des lettres ! Quelle justice féroce ! Mais il y faudrait l'accent ; il y faudrait ses yeux illuminant son noble visage rasé de pontife.

Ce grand poète ne croyait pas que Tart eût pour objet la reproduction de la nature ; il nous prêchait qu'il faut transformer en matière poétique les éléments que nous fournit la vie. Une autre de ses maximes, c'était qu'il n'y a pas à distinguer entre le fond et la forme, et que l'art d'écrire, c'est l'art même de penser. Enfin il disait : « A chaque mot d'un poème je me demande : Que veux-je prouver ? et je rejette ce qui ne contribue pas à mon eÉfet d'ensemble. »

Je crois qu'il exagérait le rôle de la volonté dans l'art. Il s'est trop méfié du beau trésor qu'un artiste porte dans son cœur. Mais on lui doit cette justice qu'il a réagi contre la bassesse du goût et le désordre de la pensée. Il a discrédité l'improvisateur. A sa voix, la passion se souvint qu'un peu de retenue la ferait plus émouvante. Nul de ses familiers ne me démentira, si je lui vois quelques traits d'un ^lalherbe et d'un Boileau.

Pour comprendre la raison qui soumettait à Leconte de Lisle des maîtres comme Heredia, il faut se représenter son salon, tel que je Tai vu, vers i883, en face des cénacles rivaux. C'était l'époque où Zola, qui possédait plusieurs vertus professionnelles^ mais qu'une irrémédiable vulgarité condamnait aux rangs subalternes, faisait rage pour transformer en gloire de lettres des succès de librairie. C'était l'époque où le fort prosateur Vallès, irrité contre la culture de collège qu'il rendait responsable de ses déceptions, car il eût été naturellement heureux dans la culture des champs en Auvergne, prêchait d'incendier nos Musées et nos bibliothèques. C'était encore l'époque où Verlaine, véritable poète et parfois grand poète, mêlait à d'émouvants soupirs les hoquets les plus affreux, et risquait de nous faire oublier l'importance pour l'artiste d'un perpétuel perfectionnement de ame.

Leconte de Lisle croyait à Térainente dignité du poète. A l'écart de toutes les intrigues, il décrivait son rêve de la vie, qui fut constamment énergique, sérieux et chaste. Il n'a rien cédé aux demi-lettrés, aux esprits secondaires; il n'a même pas flatté la jeunesse des écoles. Il ne confondait pas la notoriété avec la gloire. C'était une sorte de prêtre, qui dénonçait le siècle au nom du Beau éternel.

Comme il trouvait dans les régions du passé le contentement de ses besoins moraux, et qu'il puisait toute son inspiration dans la poésie antique, il ne prit jamais son parti de ne pas vivre au temps d'Homère. Mécontent de sa vie trop rude, il met en accusation les temps modernes, toute la chrétienté, et ne se demande jamais si le christianisme, quelque opinion que l'on ait de sa vérité histo-

rique, ne serait pas la source où nous alimentons notre sens de l'honneur et du sacrifice. Ce n'est pas sans grandeur qu'il reprend ainsi le contact, par-dessus les romantiques, avec les écoles d'art qui, au début du xix* siècle, s'inspirèrent du goût gréco-latin et de la philosophie des Encyclopédistes, mais on distingue dans son paganisme quelque chose qui sent le paradoxe d'atelier. Il y a dans ce noble poète certains éclats, des truculences pour étonner le philistin. Heredia excellait à remettre les choses au point. Parfois, après des tirades d'un pittoresque féroce contre la littérature facile ou contre la religion, et quand nous étions ébahis, l'auteur des Poèmes Tragiques rencontrait le regard joyeux de l'auteur des Trophées, et^ s'interrompant de prophétiser, il riait comme un boulevardier ^.

Neufchâteau n'est point un endroit où l'on affiche, comme dans les bureaux de la Vraie République^, la prétention de modifier les âmes ; on y suit modestement toutes les inventions de Paris, et cependant, c'est un lieu qui durant des siècles a créé des âmes.

C'est là que Sturel naquit, qu'il a passé ses dix premières années et qu'il va trois fois l'an embrasser sa mère. C'est un petit coin perdu où il y a d'antiques églises et quelques « bonnes familles ». Mais peu à peu les gens ayant une*saveur terrienne ont disparu. Il ne reste plus que des très vieilles femmes, adonnées sans

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