Discours de réception à V Académie française
2. Journal fondé par les jeunes gens dont le roman Les Déra* citées raconte les aventures (Ed.).
mysticisme, par désœuvrement et par instinct autoritaire, à la dévotion : des sortes de mères de l'Eglise, interprétant les usages pieux, surveillant le curé, lui remontrant au besoin, capables de médisance et d'une certaine violence à trop parler de premier jet, mais prêtes à s'en excuser si Ton fait appel à leur cœur. Elles aiment l'argent, parce que la famille l'a amassé péniblement et qu'elles se savent bi^n incapables de l'augmenter, voire de le défendre; elles lui préfèrent la considération et ne feraient pas tort d'un sou à leur prochain. Elles ont un haut sentiment de la dignité de leur rang et, se sachant des bourgeoises, mettent leur juste orgueil à être de bonne bourgeoisie. Elles connaissent des histoires du passé et les content avec une verve pittoresque. Elles aiment la jeunesse et sont indulgentes aux garçons. Sans qu'on puisse en rendre un compte exact, on voit qu'avec elles meurt une part essentielle de la France, la vieille vie provinciale, celle qui avait ses racines profondes.
De quoi ces petites villes perdent-elles l'âme ? Du départ des fils pour la ville ; de l'arrivée des Allemands. La race germaine se substitue à l'autochtone dans tout l'Est de la France. Vaut-elle moins ? — Oui, car elle est étrangère. Par ces immigrés, le type se modifie et se gâte. Il se maintient encore en Sturel qui fut vraiment l'enfant des femmes. Il doit tout à sa chère mère, si curieuse de la vie, à ses grand'tantes, qui furent les plus caractérisées de ces vieilles Lorraines. Sturel serait porté à leur reprocher leurs idées stationnaires, et même rétrogrades, parce qu'elles s'opposaient à son départ pour Paris. Il les juge superficiellement : elles conservaient tant bien que mal l'esprit de cette honorable et vigoureuse bourgeoisie provinciale, qui semble aujourd'hui saignée ou
supprimée par les grandes secousses de la Révolution, par les guerres de l'Empire, par le fonctionnarisme, inais qui tout de même a duré assez pour assurer aux idées de l'Encyclopédie une diffusion telle que jamais plus, semble-t-il, la France ne sera privée de leurs parties essentielles.
En vain Sturel est-il légèrement prévenu contre ses excellentes parentes par son grief de jeune homme : il jouit sans en prendre conscience du contact avec ce qui subsiste de cette forte espèce disparue ; il trouve parmi ses vieux compatriotes et dans las parties anciennes de sa petite ville le bien-être de sympathiser. Peu importe qu'il soit incapable d'analyser, à la façon dun Rœmerspacher, les éléments de son pays ! L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes ! Certains Allemands ne disent pas « je pense », mais ce il pense en moi » : profondement, nous sommes des êtres affectifs.
A l'occasion des vacances de Pâques, Sturel, cette année même, passant quelques jours à Neufchâteau, de sa fenêtre du rez-de-chaussée apercevait des juifs arrivés de cet hiver et qui avaient loué la maison en face : ils reconduisaient des visiteurs jusque dans la rue. C était peutêtre la dixième fois depuis le matin ; et toujours des personnes que Sturel, né dans cette ville, ne connaissait pas. Chez le père et la mère étaient venus se loger le fils et la bru. Le dernier dialogue sur le trottoir, à chaque visite, — on le devinait aux gestes, aux physionomies, — c'étaient des compliments sur la naissance d'un enfant survenu le mois d'avant. Et, de voir les quatre juifs recevant ces amabilités, parlant eux-mêmes de leur fils et petit-fils avec amour, c'était un speclacle beau et touchant, oui, un spectacle d'une animalité émouvante... On sen-
lait que ces gens-là eussent été magnifiques dans leur ghetto de Francfort, prolifiques et préparant des humiliés et des vainqueurs du monde ; mais ceci restait que, ruisselant d'une certaine intelligence, ils étaient laids tout de même, avec leur mimique étrangère, sous le porche d'une vieille maison de Neufcl^âteau, Sturel, tout imbu des idées que, petit garçon, il avait pris au collège de Neufchâteau, mais sans nulle animosité, se sentit, à les regarder, envahi de tristesse : « Avec ceux-là, comment avoir un lien ? comment me trouver avec eux en communauté de sentiments ?... Moins instruits que ces nomades, moins liseurs de journaux, moins avertis sur Paris, les bourgeois de Neufchâteau, qui sont en train de périr, submergés sous leurs bandes, avaient une façon de sentir la vie, de goûter le pittoresque, de s'indigner et de s'attendrir, enfin, qui faisait qu'avec eux je m'accordais et je profitais. Nous avions, ce qui ne s'analyse pas, une tradition commune : elle nous avait fait une même conscience... »
Ce dernier voyage à Neufchâteau aura été très utile à Sturel. Quitte à les élucider plus tard, il a emmagasiné ces sensations. C'est sous leur influence mélancolique qu'il vient d'écrire un article*...
I. Les Déracinés ^ 3i7-32o. Quelques lignes plus bas, l'auteur ajoute : « L'appel de Sturel au Français-type ne serait-il pas plus puissant s'il nous disait son voyage à Neufchâteau, la genèse de cet article... Il n'a pas encore filtré... ses idées », p. 32 1. Il les titrera plus tard, car voici déjà en germe le fameux chapitre de VAf/jfci au soldat consacré à la Vallée de la Moselle. La page qu'on vient de lire a donc une importance de premier ordre. Il semble en effet que c'est au cours de cette visite de vacances, et peut-être autour de ce grêle incident que la doctrine de M. Barrés sur la Lorraine s'est cristallisée pour la première fois. Certes il s'était déjà étudié dons \c Miroir lorrain (cf. chap. m). Mais de cette ^rc-
Sturel acheva la journée avec sa mère. Jamais elle ne lui inspira une plus tendre et plus respectueuse affection. C'est qu'on souffre trop d'attribuer tout son échec à sa propre faute et que Sturel, abjurant sa confiance habituelle dans la puissance des volontés particulières, soumettait l'individu aux circonstances, le rattachait à de vastes ensembles, comme la feuille au chêne que secoue la tempête. Dans son père regretté, dans sa mère assise auprès de lui, il reconnaissait les maîtres de sa destinée, des êtres de qui il n'était que le prolongement. Nos pères ont mangé des raisins verts, nous ne le leur reprocherons pas, mais voilà pourquoi nous avons les dents agacées. Saturé et humilié de soi-même, Sturel, à se comprendre comme conditionné et nécessité, ressentait cette sorte de paix morne que donne le bromure.
Avec une singulière persistance, un tableau qu'auraient remplir d'ombre les années se levait du fond de sa mémoire et l'émouvait. C'était une promenade en voiture après une maladie. Jeune garçon de seize ans et déjà orienté vers les magnificences de la poésie et les grandes rêveries sur le « moi », il faisait sa première sortie de convalescent avec sa mère ; mais, au bout d'une heure, les cahots l'ayant fatigué, ils s'asseyaient dans une prairie et déballaient un goûter d'écolier, du pain, des finiits, une « raie » de chocolat. Petite fête d'enfant modeste t elle contrastait aimablement avec les orgueilleuses idées
mière rencontre avec son vrai « moi », il avait conclu qu'il devait fuir sa Lorraine et se fuir lui-même. Le voici, après une nouvelle rencontre, U voici qui pressent une conclusion tout» différente (Ed.).
qui commençaient de croître en lui et qui peut-être n'avaient pas été étrangères à sa fièvre ! Cependant il ne mangeait pas, se voyait pâle dans les yeux de sa mère inquiète et respirait avec une intensité prodigieuse l'air, le soleil, les forces éparses de la Lorraine..,
Pourquoi donc, après quatorze ans, Sturel évoque-t-il ces enfantillages? C'est qu'ils demeurent à la racine de toutes ses pensées; c'est qu'aujourd'hui, dans ce soir d'été, convaincu de ses échecs de politique et d'amour, se sentant de toutes parts « en l'air », auprès de sa mère encore il se retrouve tout naturellement et, derrière elle, en fond de tableau^ il voit les horizons de son pays, des lignes simples, où rien ne l'étonnerait ni le dominerait. Prompt à se décourager, à détester les lieux de sa défaite, il entrevoit sur un terrain moins vaste et dans une discipline toute prête la possibilité d'agir avec effet. Au cours de cette soirée, il lui demanda :
— Pourquoi ne retournerions-nous pas en Lorraine ?
— Qu'y faire? dit M""® Sturel. Nous n'y connaissons plus personne, et personne, François, ne t'y reconnaîtrait.
Ils se virent comme deux exilés ^
— Achetez une maison, lui disais-je, dans l'allée des Poivriers, à Athènes. Pour moi, mon rêve demeure une vérandah, pleine d'œillets blancs, là-bas, sur l'Indus, aux extrémités de l'empire d'Alexandre... Combien j'aime aussi ce lac dun bleu intense dont parlait Ximénès,