I. Les Déracinés ^ ch. I»»" Le Lycée de Nancy
« Les discours de Biaise Pascal sur les pauvres excitaient parfois ses familiers à proposer des moyens et des règlements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités : cela ne lui semblait pas bon et il leur disait qu'ils n'étaient pas appelés au général, mais au particulier, et que la manière la plus agréable à Dieu était de secourir les pauvres pauvrement,c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette excellence dont il blâmait la recherche en toutes choses. »
Cette excellence et ces grands desseins, je les trouve chez toi, mon cher Sturel. Je suis tout prêt à secourir mon pays, mais passe-moi la plaisanterie, pauvrement.
Tu te fais le vengeur de la morale publique; c'est un beau rôle, mais bien pénible, car te voilà engagé à ferrailler indéfiniment avec des gens que tu méprises. Eviteras-tu le danger trop certain de ressembler pour finir à ceux qu'on guette en tous leurs mouvements ? Quoi qu'il en soit, tu nous serviras moins que si, leur tournant le dos, tu poursuivais le bien public par tes moyens propres.
Moi, homme du terroir, éloigné de vos querelles parisiennes, j'embrasse la situation mieux que vous ne le pouvez. Ce n'est pas d'aujourd'hui, François, que tu soufires des Bouleiller. Te rappelles-tu, en 1879, au lycée de Nancy, notre classe de philosophie si fiévreuse ? Bouteiller nous promenait de systèmes en systèmes, qui, tous, avaient leurs séductions, et il ne nous marquait point dans quelles conditions, pour quels hommes, ils furent légitimes et vrais. Nous chancelions. Alors il nous proposa comme un terrain solide certaine doctrine mi-parisienne, mi-allemande, élaborée dans les bureaux
de rinstruction publique pour le service dune politique. « Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle », tel. était le principe kantien sur lequel Bouteiller fondait son enseignement. Il y a là une méconnaissance orgueilleuse et vite tracassière de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses. En effet, pour conclure, Bouteiller nous enseignait qu'un certain parti possède une règle universelle, propre à faire le bonheur de tous les hommes.
Cette prétention, qui fait de Bouteiller avec toutes ses tares, un apôtre, un fanatique religieux ^..
Sturel voyait de face, à quelques mètres au-dessus de lui, Bouteiller*. Le coup de théâtre du jour, l'échec de la manifestation annoncée, le sentiment très juste que la campagne boulangiste n'avait pas entamé le formidable état-major groupé là, et tout au fond la fureur du sang versé, remplissaient le député d'une joie que ses nerfs ne parvenaient pas à maîtriser. Lui, si froid dans sa chaire de lycée, il gesticulait, se penchait, suivait avec un rire franc tous les mouvements de Floquet. Sa belle pâleur, si noble, quand de sa voix grave il commentait la sérénité des penseurs, semblait à son ancien élève déplacée et