Leurs Figures 22i-2aa
'^. Bouteiller était sur l'estrade avec Tétat-major opportuniste lors de l'inauguration du monument de Gambetta dans la cour du Carrousel. Ce jour-là même, Floquet venait de blesser en duel le général Boulanger (Ed.).
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vraiment compromise par ces hommes d'affaires, par ces reporters, par ces individus insouciants et durs qui grouillaient sur cette estrade avec le sans-gêne et la vulgarité d'une réunion de chasseurs. Autour de Gambetta, représentatif du patriotisme quand même, de la foi obstinée en la patrie, ils n'apportaient qu'une certaine fraternité d'associés qui se frottent les mains et clignent de l'œil, ayant fait dans la matinée une bonne opération. Leurs lourdes physionomies révélaient bien des êtres bas, façonnés pour les plus grossières jouissances, à qui sont inconnues et même interdites de naissance toutes les hautes curiosités intellectuelles, aussi bien que les délicatesses de l'âme.
A un instant, Floquet ayant ouvert une dépêche dit avec animation quelques mots qui remuèrent son entourage. L'excuse d'un invité ? la féiicitation d'un personnage important ? Dans cette foule qui n'avait en tête que le tragique du jour, une rumeur courut : le président du Conseil venait d'apprendre que Boulanger entrait en agonie. Les cris féroces de : « Vive Floquet ! » redoublèrent ; il y eut une nouvelle poussée vers son estrade, et Sturel, à travers les chapeaux agités à pleines mains, ne perdait pas de vue Bouteiller, parce que, sur ce visage associé aux plus hautes méditations de sa première jeunesse, il espérait surprendre une interprétation supérieure de ces abjectes réalités.
Ce jeune homme attardé au vestibule de la vie, qui est sentimental, apportait dans ce tourbillon un idéalisme tout à fait excentrique : il surveillait Bouteiller, sans se montrer lui-même ; il craignait de le gêner en le dévisageant dans Texercice de ses fonctions un peu basses et au milieu de passions dont la cruauté devait les choquer
l'un et l'autre ! Aussi quelle stupeur et très vite quel âpre dégoût, quand, au milieu de ces vivats qui tournaient à l'ovation, il vit Bouteiller ^'interrompre de sa causerie, se tourner vers Floquet, s'associer à l'enthousiasme populaire, l'exciter, et bientôt, dans la frénésie qui soulevait ces vastes espaces, se faire l'entraîneur des personnes dont il était le centre, sauter des deux pieds en Tair avec allégresse et fureur, et le bras tendu, — comme un jeune ouvrier, à la sortie de sa fabrique, secoue sa casquette en l'air, se détend les muscles et crie par bouffonnerie : « Vivat ! » à quelque camarade, — imposer aux siens, communiquer plus loin et peu à peu à toute la foule un cri affreux de : « A bas la Boulange! »
De cet homme blême et grave, jadis un dominateur que les jeunes lorrains du lycée de Nancy ne pouvaient concevoir agité par aucun désordre, dansant maintenant et vociférant avec une fureur contrariée et exagérée par sa maladresse d'homme de bureau, Sturel, en une seconde, prit une image inoubliable, dégradante et macabre. Mais avec cette esthétique du bon fils qui jeta un manteau sur Noé, ivre et tout nu, il s'effaçait d'autant plus par crainte que son regard ne fît rougir le malheureux.
Quelle erreur de jugement ! Bouteiller, dans sa chaire de philosophie, adoptait une certaine tenue glaciale et hautaine, mais c'était une attitude professionnelle, une tradition reçue à l'École normale. Pour le vrai, ce brutal, en étudiant par métier les diverses conceptions que l'humanité s'est faites de la vérité, n'admettait dans sa partie profonde et héréditaire la légitimité d'aucune espèce intellectuelle autre que la sienne. A sentir ses
fureurs blâmées, il n'eût réagi que pour les exagérer. Sturel allait s'en convaincre.
Au terme de cette longue cérémonie, sur le pont des Saints-Pères, encombré de foule, il croisa son ancien maître, et comme des agents déblayaient brutalement la chaussée, il l'entendit déclarer d'une voix trop haute à son entourage :
— La bête n'est pas morte ! mais mort est le venin. Cette provocation et surtout l'accent de sèche império-
sité soulevèrent des protestations parmi les petites gens, déjà bousculées pour leur lenteur à circuler, qui se nommaient au passage les personnages officiels. Le bras de Sturel prêt à saluer son maître s'arrêta. Bouteiller vit le geste interrompu. A vingt ans il avait eu l'orgueil, bien moderne, de son humble naissance ; il méprisait les fils de famille. Dans sa haute situation et parce que son intelligence à l'usage des afiaires s'était dépersonnalisée, son sentiment de classe sommeillait : avec quelle soudaineté/et quelle violence le réveilla ce heurt d' « un jeune impertinent » ! Son regard, en riposte, n'était plus du métaphysicien de jadis : il délaissa cette sévère impassibilité où ses élèves admiraient les prestiges de la supériorité morale. Toutes barrières étaient tombées : c'était un regard non plus d'homme à enfant, mais provoquant, d'homme à homme, et par lequel Sturel se sentit libéré. Le boulangiste n'avait plus à retenir le cri défié sur ses lèvres. D'une voix retentissante, pleine de fureur, il lança :
— A bas les voleurs ^ !