‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 63 sur 144 · I. IJ Appel au soldat, p. i(k)-i · texte numérisé non relu

I. IJ Appel au soldat, p. i(k)-i

— Monsieur Sturel, ma démarche seule vous fait assez connaître si votre projet me touche ^ J'ignore quelles apparences se liguent contre moi pour vous autoriser à un tel éclat, mais nous traversons une crise de fébrilité 011 l'imagination publique, prête à délirer, admet des fantômes dont il faudrait hausser les épaules. Ktrange désordre où les meilleurs serviteurs de la République doivent se défendre et qui bouleverse tous les rapports puisque moi^ votre aîné et votre adversaire, je viens ici faire appel, dans notre commun intérêt, à votre sens politique.

Sturel, assis et les bias croisés, se livrait à la volupté d'entendre cette belle voix, qu'une dure circonstance ne changeait pas et qui touchait dans son âme les bases mêmes de la vie intellectuelle qu'elle y avait posées en 1882. Il eût voulu que l'ombre dans la pièce fut encore plus épaisse pour mieux cacher le sentiment âpre et tragique dont l'emplissait celte scène. Bouteiller semblait à son ancien élève, à son ancien croyant, un prêtre défroqué. Mais quand le député prononça qu'il venait en appeler au « sens politique » du jeune homme, celui-ci éprouva une désillusion : il reconnut le professeur, le marchand de leçons, il ne distingua pas le pathétique dont il espérait souffrir. Son émotion diminua ; la gêne seule subsista.

— ... Ce m'était déjà une souffrance, continuait Bou-

I. On est en pleine crise panamiste. Sturel se trouve en mesure de faire des révélations qui compromettraient son ancien maître. C'est ce qui explique la visite qu'il reçoit de Bouteiller (Ed..

teiller, que des dons appréciés par moi avant tous servissent contre mes idées, mais voici qu'ils se tournent contre ma personne! J'ai voulu appi'endre de vous-même vos intentions.

— Nous représentons deux systèmes, — dit Sturel, avec la dureté d'un homme déçu de son plaisir, le plaisir de s'émouvoir noblement; — croyez, monsieur le député, que je regrette de trouver mon ancien maître derrière le système que j'attaque.

Bouteiller, tout entêté de politique, ne comprit pas que, pour toucher Sturel, il devait parler du lycée de Nancy et des obligations qu'alors il pouvait avoir prises sur un petit garçon de Lorraine. Il fallait sortir du Parlement, entrer dans l'humanité. Il ne sut que mêler le ton perfide à l'ennuveux *.

(Bouleilliery supplanté à la Chambre, par son ancien élève Siiret-Lefort.)

Au milieu d'un morne silence on vit une scène dépouillée de pittoresque, mais infiniment tragique dans ses dessous.

Suret-Lefort aspirait à prendre dans la majorité républicaine la place que Bouteiller compromis et décrié ne semblait plus en puissance de tenir. Et puis le jeune ambitieux était excédé de la suprématie que son collègue exerçait en Lorraine. Il faut reconnaître une grande vérité d'où naissent les amertumes des hommes de parti : un soldat déteste plus son lieutenant que le lieutenant

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