‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 64 sur 144 · I. Leurs Figures, p. aSj, ajO · texte numérisé non relu

I. Leurs Figures, p. aSj, ajO

de l'armée ennemie. Les intolérables dégoûts qui saturent bien vite un homme plongé dans la politique lui viennent moins de ses adversaires que de ses coreligionnaires.

Suret-Lefort osa dire :

— Je réclamerai un crédit supplémentaire et déposerai une motion, mais je demande ici que M, Bouteiller n'intervienne pas pour faire perdre quarante voix, comme il y a cinq jours.

Un silence succéda; on baissait les yeux. Le coup si rude ne fit pas chanceler Bouteiller. Il répliqua. C'était improvisé et ce fut superbe. Il savait qu'en politique il faut toujours se composer, au mieux des circonstances, l'attitude d'un homme qui n'envisage rien que l'avantage général. Et puis, pas d'injustice : il y a une chose qu*on ne peut contester à ce désagréable Bouteiller, c'est une sorte de magnanimité professionnelle ; il se prise si haut qu'il confond toujours ses propres intérêts et les intérêts de son parti.

— Je remercie, dit-il en substance, mon ami Suret- Lefort de m'avoir fait songer que l'heure est peut-être venue de céder la place à des talents plus jeunes. Je répondrai pourtant à ce qu'il dit de mon impopularité devant la Chambre. Ce qu'on poursuit en moi, c'est rhomme qui s'est mis en travers du honteux torrent boulangiste, c'est Thomme qui s'est opposé à la campagne d'outrages et de soupçons menée au nom d'une honnêteté suspecte contre la politique républicaine. Le boulangisme, sous quelque nom qu'il se masque, a-t-il fini ses entreprises ? Je renoncerai à la vie publique quand les nouveaux venus de mon parti m'auront pi'ouvé qu'ils sont à même de triompher sans leurs anciens.

Il traita ce thème avec un admirable vigueur, brièvement. Mais quand il eut terminé, lui qui avait si fort l'habitude de la parole, il était trempé de sueur. On l'admira; on ne changea point des résolutions arrêtées en secret : Suret-Lefort fut désigné pour parler seul.

Certes, aux yeux du psychologue, l'extérieur de Bouteiller ou de Suret-Lefort ne promet rien que de mauvais. Chez le souple Suret-Lefort comme chez Bouteiller durci déjà par quelque usure, les yeux se montrent ardents, la bouche sans humanité, la physionomie fausse et terrible. Ni l'un ni l'autre n'ont d'amis : ils ne se proposent jamais rien que pour surnager et pour dominer, et ils ne s'interrompent jamais de cette fureur. Toutefois, Suret-Lefort, plus éloigné que Bouteiller de la première fournée républicaine où il y eut des hommes d'Etat, est avant tout « électoral », c'est-à-dire amène, bénisseur et sachant rire. Parla il comptait chez ses collègues et chez les journalistes plus de sympathies que son rival du jour : ce fut une traînée de poudre pour se réjouir de son succès.

En sortant de la Commission, Bouteiller ne quitta point le Palais-Bourbon ; il prit sa place en séance, et les félicitations qu'à deux pas Suret-Lefort recevait lui firent comprendre à quel complot il succombait. Son échec prenait l'ampleur d'une exécution. Il crut sentir au dedans de lui-même des cavernes qui s'ouvraient, des réservoirs obscurs de sensibilité. Chez tout homme il paraît y avoir une âme de poète. Certains meurent sans l'avoir entendue. Bouteiller ne l'entendait pas alors qu'il était jeune, enivré par ses succès, amoureux tout frais de sa cause. Mais cet après-midi quand, pour le bien de ces idées mêmes auxquelles il s'est donné corps et âme, tous ses

amis se rallient au médiocre et brillant Suret-Lefort, Bouteiller trahit dans son regard et jusque dans son teint terreux une extraordinaire puissance de tristesse. Contre ses adversaires et pour son parti, il eût avec ivresse trouvé d'immenses réserves d'énergie, mais être renié, livré en dérision ! Et quel moyen de se venger ? En s'arrachant de ces coreligionnaires qui le sacrifient, il romprait des liens faits de sa chair et par où un même sang les vivifie ^

I. Leurs Figures, p. 275-278.011 trouvera plus loin, p. 202-212, les adieux de Sturcl ù Bouteiller (Ed.).

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