M. RENAN
C'est M. X***, M. X***, causeur divin, maître qui institua des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires... Il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tète qui s'incline... Ses paupières sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu*il aimait, sut voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter; il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves de haut désintéressement et ses piétinements. Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce décor d'une fête de Paris.
Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre sans plus.
« Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous procurer le bonheur, puisque, en vos
I. Rappelons que M. Renan est pris ici comme symbole des héros que l'auteur de Sous l'œil des Barbares s'était de loin représentés comme des êtres d'exception. Il ne s'agit, en aucune façon, de le définir lui et son œuvre. (Ed.)
successives incertitudes, vous respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles expériences bien conduites sont précieuses... Vous avez sans doute vingt-un ans ? »
Il sourit et se frotta les mains.
« S'il vous plaît, continua-t-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge, imaginer ne suffit plus ; de petits faits, de menues expériences me ravissent. »
Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.
« Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser çà et là,
« Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort, le dévouement), sinon comme volupté raffinée ; c'est un verger où vous n'avez qu'à vous satisfaire , ingénuement , par mille gymnastiques (je vous suppose quelques rentes et de la santé).
« Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant de tendresse, dont vous me disiez les soupirs, n'assouvit pas votre cœur, et vos bras sont rompus pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi! faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre cœur méfiant oublie des instants délicieux ?..•
« C'est à vous-mêrae qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de votre âme : femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
« Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur ; ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère aimable et changeant à Tinfîni. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut honorer, écrit « s'il chercha un refuge dans le « suicide, ce fut, comme tant d'autres, parce qu'il n*avait ce pas assez d'imagination ».
« Sûtes-vous jouer de l'amour ; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve ? Je vous vis à l'écart, froissé... »
Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours :
« Hélas ! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur ; c'est la recherche de la notoriété que je veux dire : réputation, gloire, toute publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs et des jeunes même s'y complurent, que l'amour n'avait su rete,nir. Sans doute, à tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer, vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion, les méthodes sont très amusantes.
« Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt pour l'ambition. Permettez que je vous
ti'ace un itinéraire sûr, que je vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et le manteau à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille dans l'auberge solitaire. — Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la grammaire en cabinet particulier.
« Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.
« J'ajouterai et j'y appuyé : Ne t'arrête jamais à michemin dans ce jeu d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière ; acquiers toute la gloire que tu t'es ouvertement j)roposée. Ceci est une nécessité : il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de toimême, de tes contenances savantes ; il s'agit d'être ou de ne pas être battu quand tu seras vieux.
« Pour moi, jeune homme, — il vida sion verre et prit sa voix grave, — à cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur Texégèse et la morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès mon départ avoué des buts trop hauts, il me fallut y atteindre ou qu'on me bâtonnet. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits mouvements de tête, de qjon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle. Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu grasses, comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle belle
chose est la notoriété ! Ah, jeune homme! soyons optimistes ! »
Le vénérable M. X*** se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta : ce fut presque une gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son cœur, en ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir. D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence :
« Oui reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie : les hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des choses harmonieuses. — Hélas ! il y aura toujours la maladie. — Oh ! je suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais vivons en dedans. Soyons idéalistes... (Il s'essuyait le visage). A l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire, jeune homme... (Il s'éventait avec le Figaro), Elle te permettra tout au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque soir une parure de héros pour sa patrie. — Mais buvons à ceux qui nous succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent au fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous ces jeiSk que nous entrevoyons ». (Et le vieillard un peu chancelant se leva.)
Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme,
naïf, inculte ou piqué ? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme qu'on lui enseignait, jusqu'à soudain administrer à ce vieillard compliqué une volée de coups de canne. Celuici s'affligea bruyamment, mais lui triomphait disant : « Eh bien ! grattez l'ironiste, vous trouvez l'élégiaque. »Mêmc il eût répliqué par des choses de la morale et de la métaphysique aux arguments de M. X*** si les garçons et le maître d'hôtel ne les avaient poussés dehors.
Et le peuple ricanait.
De ce jardin, de ce printemps où Paris lui était apparu élégant et sec, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme, il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les déceptions et humiliations déjà amassées.
Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification raisonnable à cet accès injurieux de sa sensibilité étonnée. Et il disait :
« Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je ?
« S'il mentait, d'autre part, je fis bien de le châtier, car il salissait un des premiers mobiles de la vertu humaine.
« Enfin, s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne Tendommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous enseigne la science, qui est une belle chose aussi. »
C'est ainsi que tout à la fois trop grossier et tiop sensible, il s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux viveurs délicats ^
Cette après-midi, quand je fus introduit dans le cabinet de M. Renan, l'illustre académicien sommeillait légèrement sur d'antiques grimoires. Avec une parfaite aisance, il se réveilla, sans secousses, comme un sage qui est accoutumé de passer du rêve aux affaires. Et déjà il m'approuvait.
— Monsieur, lui dis-je, avez-vous été ému de l'assaut qu'on vous fit, pour votre Abbesse de Jouarre ?
J'avoue que ma question me paraissait déjà maladroite. Mais cette chaleur, cette digestion du milieu du jour, m'ont toujours diminué.
M. Renan (qui me traite avec faveur, parce que je n'interroge que pour plaire), ayant levé sur moi son regard qui vaut le magistral petit coup d'œil d'un énorme éléphant, me rassura d'un dodelinement , puis il installa son corps pour parler plus à l'aise...
(( Le Figaro... m'a reproché d'avoir trop d'esprit. Est-ce donc en avoir trop que d'envier ses rédacteurs? Un journal est la meilleure forme que je sache pour l'exposition de la vérité. A côté d'un premier-Paris, qui est une affirmation de principes, voilà le portrait d'un homme politique, un tableau de la situation du pays, les ruses électorales, mille petits faits qui corrigent l'absolu des doctrines affichées en première page ; puis viennent