DANS LE SEPULCRE DE RAVENNE
Est-ce un bas village de Bretagne ? sous la pluie, une plaine désolée de Camargue ? Pour accroître ce silence, compliquer de la notion de ruine cette vision de pauvreté et enfiévrer ces moisissures, ce pays nous donne son nom : Ravenne, tout chargé de siècles, lourd vaisseau échoué aux sables de TAdriatique avec son chargement de Byzance.
On passe huit jours à visiter ici les morts les plus
i. Da Sang^ de la Volupté et de la Mort, p. lyS-iyO.
\iiorts de l'Italie : des mosaïques, des mausolées et des basiliques qui n'ont plus de culte, de cadavres ni de beauté.
Ci-gît le meilleur document sur la période confuse qui relie l'antiquité au moyen âge. Déjà les catacombes de Rome enveloppaient de cette atmosphère notre imagination, mais dans Ravenne, plus sûrement, une civilisation qui se délite intéresse tout notre être par les miasmes qu'elle exhale...
Ce pays-ci, trop lourd de reliques et de drames, s'enfonce. La crypte de Saint- Apollinaire, hors les murs, est remplie d'une eau verdâtre, décomposée, qui atteint la marche suprême, pourrit lentement le parvis de l'église et ronge les dix sépulcres qui, depuis douze siècles, perpétuent des mémoires indifférentes. Dans tout Ravenne, les choses, lasses de se maintenir, veulent aller où sont déjà les êtres : sous terre. Elles aspirent à descendre dans le sépulcre, à se faire enfin pourriture. Et ce désir des choses s'affirme avec tant de puissance que nous verrions un sacrilège à intervenir contre cette ascension de la mort...
Entre les maisons basses et sur les pavés pointus, nous avons gagné la campagne.
Au sortir de Ravenne, la plaine est immense et grave. C'est l'espace où jadis s'étendait la mer. La route fuit en ligne droite sur une maigre chaussée entre les marécages, et Ton écoute le roulement lointain de l'Adriatique. Nulle beauté, nul plaisir, mais un sentiment violent et indéfini qui intéresse l'âme en la faisant sérieuse...
Nulle enquête n'est forte comme une méditation dans le désert de Ravenne pour nous donner une vue claire de la qualité d'énergie que doit fournir un homme soucieux de garder prise, durant quelques siècles, sur les
imaginations. Les nuances, les gentillesses, les plus adorables finesses, rien ne vaut, rien que d'être violent et singulier...
Voici le soir. L'Adriatique roule en mugissant ses lourdes volutes de vert et de jaune splendides. Les phares s'allument. Le voiturier s'inquiète : son triste cheval nourri de seules herbes a les reins couverts d'une affreuse écume. Il faut rentrer dans Ravenne.
Le soir met sur les terres et les étangs son immense teinte de violet lamé d'argent. Derrière nous court le gémissement de la mer. Des pensées surgissent de toutes parts, énergiques et dévorantes comme si elles avaient été laissées dans ce désert par tant d'hommes passionnés qui le traversèrent, ivres de désirs, de haines et de violences. Elles sont mêlées de fièvre pour avoir si longtemps dormi sur les marais. Elles se joignent à nos soucis ordinaires, les enfièvrent jusqu'à ce qu'ils passent toute mesure et de songes deviennent du délire.
Ce froid me glace. Il pénètre trop avant et l'on ne sait pas s'en défendre; aussi bien il se fait aimer. Est-ce vraiment le vent de la mer? C'est un souffle du sépulcre. Il emporte bien loin ces petites illusions que la société remet à chacun pour qu'il ait le coui'age de suivre sa destinée.
Aux portes de cette ville, j'ai vu des malheureux enfoncés jusqu'à mi-cuisse dans la boue qu'ils battaient pour en faire des briques. Les mausolées et les basiliques de Ravenne, construits de celte sorte, ont duré ; ils n'ont pas fini de pourrir, quand déjà deux ou trois civilisations plus récentes ont disparu. N'importe, cette boue qui défie la mort me glace ; sortons du sépulcre, revêtons nos préjugés. Si temporaires, du moins ils nous tiennent
chaud. Recommençons à ne plus penser. Fermons notre cœur sur la vérité ^