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Du Sang, de la Volupté €t de la Mort, p.205-2ii

breuses barques, et sur ce Grand Canal inondé de soleil, l'image s'offrit à moi, avec une grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.

A côté de cette voie pompeuse où Ton parvient à maintenir, tant bien que mal, quelques beaux instants de l'apogée vénitienne, tous les petits sentiers de pierre ou d'eau, riOy fondamenta, sallizzada, càlle, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire nous invite au plaisir délicat du repliement. J'y désirai revoir, entre mille perles malades, Thumble et délaissée Sainte-Alvise.

Sur la droite delà Gà d*Oro, par le rio San Felice, mon gondolier s'engagea.

Le charme puissant de ces petits canaux, plmns d'ombre dans le bas et violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges. Jusqu'à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence ! Ce silence, à bien l'observer, n'est pas absence de bruits, mais absence de rumeur sourde : tous les sons courent nets et intacts dans cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C'est ainsi que, dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu'ils gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le repos plutôt qu'ils ne le rompent.

Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l'ondulation perpétuelle de l'eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne nous y donnent de chocs ; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs sens. Tandis

que Teau se déplace avec un frais murmure sous le poids de mon gondolier, j'entends au loin s'approcher, s'effacer les pas d'un promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l'âge alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d'un étranger ne fait pas le claquement des sandales de bois d'une humble Vénitienne.

Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié ! Une telle tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir que nos nerfs sont à vif.

Pour les yeux non plus, rien n'est incertain ou confus dans Venise. Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se heurtent, et, de quelque point qu'on les embrasse, elles se disposent merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps qu'elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s'enfonce avec ses barques stationuaires, ses poteaux d'amarres, avec ses eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un mur les abaisse sur le sentier d'eau qui les reflète, cette rareté végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l'invention architectonique.

Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de lumière, il ne faudrait pas aller jusqu'à dire : Ce sont des artifices de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l'eau », car au milieu d'une mise en scène assez savante pour que des torchons délavés semblent

les voiles d'une sultane invisible et pour qu'un tilleul malingre chante, si j*ose dire, et devienne, au tournant d'un canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes : sur ses arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu'un musée exalterait dans sa salle d'honneur. Ce matin d'octobre, sur le chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais encore des découvertes. Les feuilles rouges d'une vigne masquent au mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu'on entrevoit humble et belle comme un fruit et que l'artiste plein de goût posa luimême dans cette place.

Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d'amour dans leur détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables, où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.

Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de l'ancienne Scuola me présente, audessus d'un arc exquis, des figures touchantes d'humilité et d'élégance, cependant qu'à côté de ce précieux morceau gothique, l'église de la Miséricorde ne veut pas que je néglige les moyens d'étonner dont la surchargèrent les Bolonais du xvii® siècle.. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu'ici toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s'affirment, voici le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret, auteur de cette Crucifixion (à la Scuola San Hocco) dont je m'étonne que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en même temps dans un cerveau.

Je regarde les balcons croulants d'où cet honifne, lourd d'une œuvre qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C'était un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille Maria, avec qui sa coutume était d'emplir de beaux concerts cette heureuse maison...

C'est une grande audace qu'un passant ose s'interroger sur les pensées d'agonie, sur les « prières à Dieu » du Tintoretj mais il y a dans Venise cette douce sociabilité, atmosphère exquise et simple dont un salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point de lui donner la brève illusion qu'il est de la famille. Un étranger, que son aigre pays ne préparait point à s'associer à ces magnificences excessives, va tout naturellement dans l'église voisine, à la Madona del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.

Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d'Oro, nous naviguions si lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver en vingt minutes ? Je cherche à rendre sensibles les impressions d'une flânerie du matin. C'est une des cent promenades, en dehors des magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne ^.

La journée s'avançait quand nous touchâmes à Saint- François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de désolation...

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