‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 11 sur 83 · C.-F. Ramuz · texte numérisé non relu

C.-F. Ramuz

Dans la « génération ancienne », les deux noms les plus importants sont ceux d'Edouard Rod et de Philippe Monnier.

Edouard Rod {^) accomplit en ce moment le stage ingrat qui suit la mort de tout écrivain, durant lequel il se démode et il ennuie. La postérité négligera probablement ses romans « sociaux » qui ont perdu leur intérêt d'actualité et manquent de vie profonde. Ce genre d'écrits exige des vues très générales, une philosophie, — juste ou fantaisiste, il n'importe — des causes : ainsi, chez Balzac. Malheureusement pour lui, Rod a subi des influences académiques qui lui ont inspiré un conservatisme assez étroit, et plus politique que social. C'est à ces influences-là, et en particulier à celle de Brunetière, que Rod doit aussi d'avoir manqué une partie de son œuvre critique. Brunetière lui a dicté des

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Philippe MoNNiER

incompréhensions dont son livre sur Stendhal demeure un témoignage fâcheux. Et pourtant Rod était extrêmement inteUigent, curieux, souple, bien informé. Peut-être a-t-il manqué d'audace, de confiance dans sa propre nature.

Le vrai Rod, celui qui durera, nous le trouvons dans des analyses de passion, d'une passion tourmentée de scrupules et dénuée de volupté. Le Silence, Les Roches blanches, L'Ombre s'étend sur la Montagne, nous montrent des personnages inquiets qui s'étreignent et puis qui s'arrachent l'un à l'autre. L'amour y prend le caractère d'une fatalité, retentissant à travers des cœurs chrétiens. Il est subi mais combattu. Et le bonheur n'y brille qu'entre deux orages, comme un soleil menacé.

Pour décrire ces débats de la conscience et de l'amour, Rod a choisi un ton contenu qui trompe sur la violence du conflit. Mais le temps pâlira la couleur de bien des styles plus exaltés. Le sien, en camaïeu, conservera ses valeurs intactes. Et l'on s'apercevra alors combien les histoires qu'il raconte sont déchirantes, combien il rapporte exactement les sentiments dans leurs nuances les plus délicates. S'il néglige l'aventure ou même le désir, il vise à l'essentiel de l'âme, il s'attache à travers le désordre des événements et des caractères, à ce qui rend éternel l'individu, et éternelle la société ; il peint dans leur nudité des conflits qui dureront toujours. Ses personnages, exempts de vulgarité ou de bassesse, prennent naturellement figure de héros. Et comme eux généreux et pensif, Rod est un romancier d'une douceur, d'une compassion presque féminines.

Par cette perspicacité d'analyse et cette préoccupation des problèmes moraux, il était bien le fils de son pays. Quoique vivant à Paris, il lui est demeuré fidèle. Et il lui a consacré plusieurs livres : Là-haut, qui est incomplet, mais puissant par endroits, et son chef-d'œuvre. Le Pasteur Gauche, qui a passé presque inaperçu. Il faut dire que la critique romande n'a jamais été très juste à son égard, et lui en voulait d'échapper aux rivalités locales et aux coteries.

Rod avait conquis la grande célébrité et a laissé une œuvre abondante. Phihppe Monnier (^) n'a écrit que quelques volumes, et il n'a jamais recherché la notoriété. Il la méritait, pourtant, et par la qualité de son caractère et par la

G. DE Reynold

qualité de son art. C'était un homme exquis et qui avait le goût de l'exquis. Il a partagé son existence entre Florence et Genève, et, comme Ruskin, il a chéri ces deux cités d'un même amour. A la gloire de l'Italie, il a composé deux ouvrages importants de critique et d'histoire (Le Quattrocento et Venise au XVIII^ siècle) oii il a fait sourire des muses austères, et qui sont des tableaux multicolores et spirituels. A la gloire de sa patrie véritable, il a écrit de charmantes et vivantes chroniques (Causeries genevoises, Le Livre de Biaise, Mon Village, La Genève de Tôpjfer) .lia tiré de modèles parfois secs et peu amènes, des portaits ironiques et tendres, il a évoqué le passé en adroit magicien ; il a décrit la nature à petites touches justes ; il s'est confessé lui-même sans qu'on s'en aperçût toujours et en détournant la tête pour ne pas se trahir. Son art, influencé par les Goncourt, est subtil ; il procède par images multiples, qu'il inscrit dans des phrases ingénieuses, parfois alambiquées. Une verve railleuse, qui taquine sans faire de peine, anime tout ce qu'il écrit d'un mouvement continu. Un tel style est un plaisir. Mais Monnier ne s'amuse pas seulement : son jeu de fléchettes porte plus loin qu'on ne le pense. Sous l'humeur vive et gracieuse, sous ce petit lyrisme brillant, et même brillante, il y a de la mélancolie. Ce raffiné était sans dilettantisme.il attachait de l'importance aux choses qu'il aimait. A la différence de Rod, Monnier dissimule sa gravité, mais il est grave comme lui... Tous deux sont morts trop tôt : le premier en 1910, à cinquantetrois ans, le second en 191 1, à quarante-six.

Et il est mort aussi avant d'avoir fourni sa mesure, en proie à un mal incurable, le pauvre Louis Duchosal {^), dont le Livre de Thulé est rempli de beautés pathétiques. Seul, ou presque, parmi des poètes bêlants et timorés, il a su crier ses désirs et sa douleur. Certes, beaucoup de ses vers nous semblent aujourd'hui d'un symbolisme désuet et maniéré, mais certaines pièces ont un mouvement progressif, une exaltation admirables. Il avait le sens et la maîtrise de l'image, à un degré bien rare en ce pays. Les strophes, par exemple, qu'il adresse à sa mère, si humaines dans leur plainte contenue, ne passeront pas. C'est à cette génération qu'il faut rattacher Henri Warnéry (2), noble cœur

(') Mort en 1 goi (Le Livre de Thulé, Le Rameau d'or). (•) 1859-1900 (Poésies, Le Chemin d'Espérance, etcj.

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Jacques Chenevière

tourmenté, auquel la destinée fut injuste, poète et romancier un peu mou, d'un idéalisme fade et pur, parfois soulevé d'un coup d'aile ; Warnéry, par son côté lamartinien, ses préoccupations morales, est très représentatif de l'âme romande. Ajoutons-lui Edouard Tavan (^), qui se donna beaucoup de peine pour être parnassien, et Jules Cougnard (^), poète souple et attendri. Enfin, citons Louis Dumur {^), esprit logicien jusque dans la fantaisie, mêlant de glace sa passion, et qui, après des livres amusants sur le Collège de Genève, entreprit sur la guerre une série de romans massifs.

Passons aux critiques. Philippe Godet (*) a été un esprit clair et net, plus rapide que puissant, un caractère marqué de vivacité amusante et de franchise courageuse. Par son goût fervent des lettres, il a beaucoup contribué à la renaissance esthétique de son pays. Il croyait avec raison à la vertu des grands modèles, il se méfiait des modes changeantes. Comme on l'a dit à propos de sa mort récente et unanimement déplorée, il était à la fois classique et protestant : alliance de mots qui peut étonner en France où l'on associe volontiers Réforme et romantisme, mais qui paraît naturelle en Suisse où beaucoup de lecteurs et plusieurs écrivains se nourrissent de cette double tradition. Ce que Philippe Godet a écrit de plus remarquable, c'est son excellente Histoire littéraire de la Suisse française où il a donné certains jugements définitifs, avec un mélange exceptionnel de finesse et de bon sens, et sa biographie de Madame de Charrier e où il montre l'exactitude, la perspicacité de l'historien et du psychologue. Et dans toute son œuvre est répandu un charme de séduction : c'est qu'il croyait à ce qu'il disait.

Paul Seippel(^) lui, est moins préoccupé de beautés littéraires que d'idées ; c'est un robuste chroniqueur, qu'intéresse la vie des âmes et capable ainsi d'écrire tour à tour un bon livre sur Romain Rolland et un non moins bon livre sur une jeune infirme pieuse. Pendant la crise née de la guerre, il a rendu de grands services, en cherchant toujours à unir les Suisses plutôt qu'à les diviser. Gaspard Vallette (^) était surtout un journaliste, ironique et vrai, auteur

(') 1848-1919 (La Coupe d'onyx y etc.) .

(') Né en 1855 (Le Carillon tinte. Le Cadran solaire).

(') {Un Coco de Génie, Les Trois Demoiselles du Père Maire, Nach Paris.)

(*) 1850-1922 (Neuchâtel Suisse, Frédéric Godet, Art et Patrie, etc.)

(5) Né en 1858 (Les Deux France, Escarmouches) .

(*) 1864-1911 (Croquis de Route,. Croquis genevois) .

d'un ouvrage important sur Jean-Jacques Rousseau genevois. Maurice Muret (^) continue avec grand talent la coutume cosmopolite de son pays : ses études littéraires et politiques prouvent la souplesse de sa curiosité et l'excellence de son goût. Enfin, il faut citer, pour de belles pages de critique et de doctrine, Gaston Frommel, esprit vigoureux (Esquisses littéraires) qui sacrifia à la théologie un vrai talent d'écrivain.

Daniel Baud-Bovy

Ce que j'ai appelé la « génération moyenne », et qui compte des auteurs de trente-cinq à quarante-cinq ans environ, est plus riche que la précédente en artistes. Elle est plus apte à l'expression, plus variée dans ses goûts et ses directions. Les trois noms qu'il faut aligner au premier rang sont ceux de C.-F. Ramuz, Henry Spiess et Gonzague de Reynold.

Au premier abord, Ramuz (2) semble un romancier réaliste, qui décrit l'écorce des choses et des êtres, et, de préférence, les écorces les plus rugueuses. Il peint des paysans, vaudois et valaisans, il raconte des existences étroites, sommaires, parfois très mornes ; il se méfie de toute fausse éloquence, de tout embellissement factice. Il est fort, il est dur. Puis, de livre en livre, se dégage mieux le lyrisme pessimiste qu'il contraignait tout d'abord, de même que ce pouvoir de transfiguration vraiment exceptionnel qui ajoute aux personnages du récit un halo étrange. Ramuz simplifie mais pour signifier davantage ; il ne multiplie pas les nuances, ni les dissertations d'une analyse logique, il cherche le trait direct et qui frappe, la parole ou le geste synthétique. Ces histoires montagnardes prennent ainsi un ton légendaire ; elles baignent dans la cruauté ou la peur ; un sentiment panique unifie les foules ; la catastrophe menace, annoncée par des signes vagues et formidables. Ramuz est le poète d'un symbolisme hallucinatoire. Il atteint à une grandeur qui est la marque des maîtres.

On peut regretter que le langage dont il use, à la fois biblique et rustique, nourri d'images familières et d'incorrections syntaxiques, se désarticule de plus en plus. Il tient à ces déformations de style, grâce auxquelles il compte s'exprimer

(*) Les Contemporains étrangers.

(•) Né en 1878 (Aline, Les Circonstances de la Vie, Jean-Luc persécuté i La Guérison des Maladies, Terre du Ciel, etcj

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Philippe Godet

plus profondément, plus instinctivement, dirait-on, mais qui le font patoiser et rendent certaines pages pénibles à lire et même à comprendre. Mais l'obstination même qu'il apporte à sa gaucherie voulue donne du caractère à cette œuvre ramassée, poignante, et si féconde qu'elle affirme, de volume en volume, sa puissance et sa nouveauté. A l'heure actuelle, Ramuz est le romancier le plus original de la Suisse romande.

On doit à Henry Spiess Q) des poèmes nobles et élégants, d'une grande beauté verbale. Ils scandent l'histoire d'une âme inquiète, soulevée parfois d'espérance et retombant, mais qui donne à sa plainte une expression toujours harmonieuse. Aucune dureté, aucune raideur dans cet art à la fois souple et serein ; le seul risque qu'il court est de se prendre lui-même

à son propre rythme, et de trouver son plaisir uniquement à l'équilibre des syllabes. Jusqu'à Henry Spiess, la poésie romande est faite de tentatives ; grâce à lui, elle connaît enfin un accomplissement. Ici, l'intention se réalise, l'essai s'achève. Spiess interdit d'être désormais maladroit. Le Silence des Heures, Les Chansons captives, Attendre, sont les étapes d'un voyage mélancolique et radieux, au cours duquel un cœur ingénu transforme des inquiétudes en thèmes d'artiste. Ces livres ont, en plus de leur beauté, une valeur d'exemple et de modèle, dont on ne saurait exagérer l'importance.

Quant à G. de Reynold (^), c'est un poète aussi, souvent tenté par le vers libre, la « laisse claudélienne », mais surtout un conteur, un théoricien, un amateur d'idées générales qu'il expose avec une remarquable lucidité. L'intelligence, la volonté brillent chez lui. Il est un constructeur et un raisonneur. Sa prose est succulente, nourrie de beaux modèles classiques. Traditionaliste fervent et réfléchi, le meilleur de lui-même a passé à exalter sa foi catholique, à décrire sa patrie et à évoquer ses fastes. Historien et doctrinaire, il est préoccupé de vie publique, il enseigne les citoyens. Mais la Suisse d'ancien régime lui offre le climat qu'il préfère; le passé inspire le plus utilement cet humaniste rempli de bonne volonté, et que déçoit parfois la vie contemporaine. C'est peut-être dans ses volumes de Cités et Pays suisses, qui sont charmants de couleur, justes et représentatifs, que cette nature si bien douée, plus cérébrale

(') Né en 1878 (Le Silence des Heures, Chansons captives. Attendre, Le Visage ambigu, etcj (^) Né en 1880 (Les Lauriers de V Armure, Histoire littéraire de la Suisse au XVIII^ siècle, Contes et Légendes de la Suisse héroïque, La Cité sur la Montagne, etcj.

parfois que sensible, s'est le mieux exprimée. On y trouve le juste équilibre de l'art et de la doctrine, et l'émotion personnelle y anime la description.

Après ces trois écrivains de grand mérite, deux autres sont à citer : Benjamin Vallotton (') et Noëlle Roger (^). Le premier est, de tous ses confrères, le plus connu. Sa verve est savoureuse avec un excellent dessous de bon sens. Il a le don de mettre en scène et de conter ; il fait vivre des personnages populaires, narquois et sentencieux ; ses dialogues sont prestes et amusés. Sans doute son observation de l'homme est-elle d'un optimisme un peu superficiel. Il s'adresse à un public de braves gens dont l'applaudissement ne se fait pas attendre. Quant à Noëlle Roger, elle écoute sa sensibilité, parfois facile mais, en d'autres occasions, ainsi dans De Vun à Vautre amour, touchante et sincère. Elle est la confidente de la mère et de l'enfant ; elle devine certains drames obscurs à peine exprimés. Elle est généreuse, enthousiaste, prête à la pitié. Citons encore Le Nouveau Déluge, qui est une peinture vaste et dramatique.

Chose nouvelle, c'est durant ces trente dernières années que la Suisse romande a vu naître quelques œuvres dramatiques. Daniel Baud-Bovy p) a donné des pièces d'une grâce charmante et rêveuse, ou des spectacles plus généraux, comme Le Poème alpestre, La Fête de Juin où il acclimate avec succès le lyrisme sur la scène. Baud-Bovy s'est fait également connaître comme un critique d'art dont la compétence s'exprime dans un style choisi (ses deux volumes sur Les Peintres genevois sont de premier ordre), et un voyageur plein de fantaisie, de curiosité, de goût.

René Morax ('»), lui, s'est consacré à la forme dramatique. En pleine campagne, il a fait bâtir un théâtre de bois et il lui a fourni un répertoire. La Nuit des Quatre-Temps, La Dîme, Henriette sont des œuvres vigoureuses et saines qui, jouées par les paysans auxquelles elles sont destinées, parlent avec éloquence à la foule. Auteur également de la dernière Fête des Vignerons, Morax est un des auteurs les plus populaires de la Suisse contemporaine. Il le mérite parce qu'il lui a donné de grands tableaux de sa vie nationale, parce qu'il l'a aidée à se définir elle-même. Il a su agir, grouper les bonnes volontés, ériger sur le plateau vaudois ce théâtre deMézières qui est un lieu de joie et de beauté.

Fernand Chavannes (s), un peu étriqué et bizarre parfois, ne se contente pas des formules toutes faites. C'est un écrivain doué et tourmenté, qui n'a pas encore donné sa mesure.

(') Né en 1878 (La Moisson est grande, Ceux de Barivier, On changerait le cœur déplace, Achille et C»e, etc.;.

{') {Docteur Germaine, Nos Mensonges, Les Carnets d'une Infirmière, Le Choix d'Andromaque, etc.)

(•) Né en 1870 (En Grèce par monts et par vaux, Vacances d'Artistes, etc.;.

(') Né en 1873 (Claude de Siviriez,Aliénor, Tell, Le Rot David).

(•) Bourg Saint- Maurice.

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Ajoutons à cette génération des auteurs qui, jusqu'en 1920, ont peu produit, mais dont les talents sont indiscutables. Jacques Chenevière (^) poète, est surtout un excellent romancier, attiré par les grands sujets, et qui les traite avec beaucoup de verve moqueuse, d'émotion contenue. Il sait admirablement peindre en quelques coups ses personnages, mener un dialogue; mais sous cette animation amusante se cache le désenchantement d'un profond observateur. Son lecteur croit se distraire mais, le livre fini, demeure saisi, inquiet... F. Roger-Cornaz {^) est un esprit ironique et rare, un styliste d'une pureté délicieuse. Il aime les décors du passé, la beauté littéraire. Dédaigneux, semble-t-il, il n'a donné que quelques pages, écrites avec une aisance parfaite... Albert Rheinwald (^) est un essayiste cultivé, un écrivain qui concerte ses phrases dans le goût barrésien.

Enfin, parmi les critiques, il est nécessaire de signaler Alexis François (*), à la fois érudit et enflammé, avec des parti-pris mais toujours nobles, Charly Clerc nuancé, ingénieux, dont on peut attendre beaucoup, et Pierre Kohler (^) dont les études sur le passé littéraire de la Suisse romande sont d'une finesse remarquable.

Et maintenant, en abordant la « jeune génération », il convient de ne pas l'enfermer dans une définition prématurée. On ne peut exiger d'elle des œuvres accomplies.

Sans juger au fond, nous pouvons du moins reconnaître dans ses esquisses une aisance charmante. Le temps des gaucheries est passé. Autrefois, les modes littéraires, qui voyageaient en diligence, n'arrivaient pas vite aux bords du Léman : les poètes romands ont été romantiques avec du retard. Aujourd'hui, ils sont au courant, à l'instant même, de l'innovation la plus récente. De là, beaucoup de facilité. Suivre la mode dégourdit la jeunesse.

Pierre Girard («) est un poète d'une innocence heureuse. En pleine nature, il représente un faune qui serait ingénu. Il bondit et chante le bonheur primitif des sens. Des images enguirlandent et fleurissent ses poèmes qu'il compose

(') Né en 1886 (L'Ile déserte, jfouvence ou la Chimère.) (*) Le Trianon de Porcelaine.

(') La Lumière sur les Terrasses.

(*) Le Berceau de la Croix-Rouge.

' (') Madame de Staël et la Suisse.

(•) Né en 1892 (Le Pavillon dans les Vignes).

comme des bouquets. Rarement on a mieux exprimé l'éclat de la lumière en juillet, l'abondance rutilante des jardins... René-Louis Piachaud {^) est plus âpre, plus maître de lui, plus personnel. Sensible et fier, d'une raison souvent goguenarde, il n'a aucune complaisance pour soi, pour les rêveries vagues, et la mélancolie qui se plaint. Il aime le nombre dans la phrase et la sobre véracité. Jamais il ne cesse d'apprendre son métier. Parmi bien des natures féminines, il est mâle... Moqueur et méchant, spirituel plus qu'il n'est permis, Georges Oltramare {^) a écrit des chroniques et des pièces de théâtre qui raillent l'homme et la femme dans leurs manèges amoureux. Désinvolte et audacieux, c'est un observateur qui va très loin, un amateur de vérités morales frappées en aphorismes. Sous le brocard étincelant, se dissimule parfois une inquiétude métaphysique. Peut-être étonnera-t-il par les œuvres qu'il médite ceux qui ne voient en lui qu'un ironiste...

Il serait vain de conclure ce rapide exposé. Rien ne s'arrête, les générations s'enchaînent les unes aux autres, les œuvres surgissent et feront à leur tour naître des œuvres. Dans le siècle qui vient, les écrivains romands continueront leur collaboration parfois discrète, parfois éclatante, à la glorieuse littérature française. Comme l'a dit un Genevois spirituel : « Messieurs les Français, vous nous avez donné Calvin, nous vous avons rendu Rousseau. Nous sommes quittes. Recommençons. »

(0 Né en 1896 (Les Jours se suivent).

(•) Né en 1896 (Le Rat d'Hôtel, Sans laisser de Traces).

m. CANADA

par BERTHELOT BRUNET (')

Nous sommes en 1895. Les bibliothèques, et surtout les librairies, regorgent de livres français. Les poètes aiment les nouveautés. Evidemment, — puisque la loi des cinquante ans régit toute l'histoire de la littérature canadienne (les poètes canadiens imitent toujours les poètes français d'il y a cinquante ans, nos écrivains ne lisent que des nouveautés vieilles d'un demi-siècle). Leconte de Lisle, qui est en France relégué à l'arrière-plan est chez nous au premier. (Que cela console les écrivains français délaissés par la gloire !)

1895. U Ecole littéraire de Montréal est fondée. Des jeunes gens enthousiastes et ambitieux se sont mis en tête de créer une littérature canadienne. Parmi eux, il y a un poète qui mourra trop tôt pour devenir grand, Charles Gill.

Charles Gill : une curieuse figure. Très grand, barbe noire, exalté, bohème, il attirait les regards. Peintre, poète et musicien, il ne fut jamais qu'artiste. Il avait connu Verlaine. Au Canada, pays de cultivateurs et d'hommes d'affaires, cette attitude de bohème et d'artiste suffit pour faire une réputation. Gill eut une réputation. Ses amis, qui n'osaient être aussi révolutionnaires que lui l'admiraient et le craignaient.

Gill est un Parnassien qui ne dédaigne pas Lamartine. Il a voulu écrire une épopée qui est surtout un poème descriptif : Lé Cap Eternité. De l'aveu unanime, cela ne vaut pas ce qu'on espérait. Le Cap Eternité est La Pucelle d'un Chapelain canadien : c'est long et pénible. Albert Lozeau qui aimait Gill et qui écrivit une préface pour ses œuvres posthumes ne cache pas son sentiment. Il brille cependant parmi ce fatras quelques beaux vers.

M. Jean Charbonneau est le vulgarisateur du Parnasse au Canada. Il connaît tous les défauts du Parnasse et les imite. Il a composé deux recueils de vers estimables : Les Blessures et L'Age de sang.

(') La littérature canadienne de langue française ne date guère que du milieu du xix« siècle. Avant 1895 on peut citer l'historien François Garneau, puis Pierre Chauveau, auteur de Charles Guérin (1853), roman à thèse, les poètes Cremazie, Nelligan, Lozeau, Demers, Pamphile Lemay, Louis Fréchette et William Charman. II y a fort peu de romanciers canadiens ; le meilleur a sans doute été Philippe-Aubert de Gaspé.

Lozeau fut la grande admiration de ce temps. On l'admira et on le plaignit : paralytique, il écrivit des strophes émues et parfois remarquables. C'est notre Sully-Prudhomme : il en a les qualités et les défauts. S'il connaissait à fond sa langue, il serait souvent parfait. Poète intime, petit maître, son œuvre se compose surtout d'élégies et de tableautins.

M. Lozeau a été beaucoup loué. M. Auguste Dorchain lui a consacré quelques lignes. Pendant la guerre, il écrivit ses Lauriers et Feuilles d'érable, qui sont des poèmes patriotiques diversement appréciés. Il est encore très lu.

Un autre membre de VEcole littéraire qui fit parler de lui, c'est M. Ferland. Il a peu écrit : sa réputation n'en est pas moindre. C'est l'héritier des Fréchette (^ et des Chapman (2), adapté au goût du temps. Il est bien doué. Son vers est musical, parfois pittoresque.

A son propos, il est nécessaire de parler du régionalisme. Vers 1910, une politique purement canadienne entraîna la formation du parti nationaliste. Je n'ai pas à parler ici de son influence, qui fut grande. Mais il est certain que le nationalisme agit sur nos lettres et surtout sur notre critique, et qu'il fit beaucoup pour aider à l'avènement du régionalisme. On était fatigué de l'imitation. On lisait les écrivains rustiques français, on les admirait : on voulut faire comme eux. On prôna les ouvrages qui décrivaient le Canada, qui le chantaient. On loua ceux qui, à l'exemple de Ferland, dédiaient des poèmes à leur patrie.

A côté de cette école, par esprit de contradiction peut-être, une autre, celle de l'exotisme, fut créée.

Dans une partie de son œuvre, Lionel Léveillé fut le seul poète intégralement régionaliste. Seul, il comprit que le régionalisme consistait moins à accumuler les déclamations exaltées qu'à brosser des tableaux précis. M. Léveillé (Englebert Gallèze) n'a pas beaucoup écrit de ces gazettes rimées, où pourtant il excelle. Il aime mieux, comme tout le monde, faire du Musset, et il a tort.

Les autres régionalistes notoires sont Nérée Bauchemin, Louis-Joseph Doucet et Blanche Lamontagne.

Les élèves de nos écoles apprennent par cœur Blanche Lamontagne. Elle a d'abord imité Louis Mercier (que l'on adore au Canada) avec plus ou moins de bonheur. Elle décrit les labours, les récoltes. Elle chante le paysan canadien. Si elle avait su éviter l'émotion facile, peut-être serait-elle un poète remarquable.

Il y a quelques prosateurs régionalistes : l'abbé Groulx, le juge Rivard, le frère Marie- Victorin.

(') Fréchette, le Victor Hugo canadien : Les Voix d'un Exilé, La Légende d'un Peuple. (») William Chapman, ancien poète aujourd'hui dédaigné.

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