LA LITTERATURE FRANÇAISE AU CANADA
Mais nous avons quelques poètes qui ne sont pas sans mérite. Nelligan, qui est mort depuis vingt ans, puisqu'il est irrémédiablement aliéné, aurait peut-être été un grand poète. Sans doute, imitait-il, comme tous les Canadiens. Baudelaire était son dieu et surtout Rollinat. Il était romantique. Mais il a signé de belles pages. Le nom de Nelligan restera dans l'histoire de nos lettres comme celui d'un précurseur. Il fut le premier écrivain canadien que des lettrés étrangers auraient pu lire sans fatigue.
Tout le reste est une introduction. C'est en 1910 que commence la période la plus originale de la littérature canadienne. En 1910, pour la première fois, la loi des cinquante ans, l'imitation des poètes français datant de cinquante ans, ne fut plus appliquée. Les écrivains canadiens lurent les anciens et ils lurent les modernes. Ils furent à jour.
Marcel Dugas est un des jeunes écrivains les plus connus. C'est un prosateur et un poète. Il imite les symbolistes de 1895 encore peu appréciés au Canada avant 1914.
Mais il aura ce mérite d'avoir fait connaître et admirer des poètes comme Morin et Chopin. Pour sa part, il a écrit de charmants petits poèmes rythmiques et vaporeux.
Il appartint à ce cercle du Nigog qui fit du bruit. Des jeunes gens, Fernand Préfontaine ; un architecte, Léo-Pol Morin ; un pianiste, Robert Laroque de Roquebrune, avaient fondé une petite revue consacrée à la défense et à la diffusion de l'art nouveau. Grâce à eux, les Canadiens connurent qu'il existait d'autres écrivains et d'autres musiciens que ceux que les grandes revues françaises leur faisaient connaître. On ne sait pas encore si ce mouvement a été fécond. Victor Barbeau en est sorti, qui fit une campagne remarquée contre les régionalistes. Et Jean Loranger, qui deviendra peut-être le plus original de nos poètes.
Paul Morin publia son Paon d'émail tn 1912, si je ne me trompe. Jules Fournier, qui ne s'enthousiasmait pas souvent, plaça tout de suite le jeune poète parmi les plus grands. D'autres critiques l'accusèrent de paganisme. Pour Morin, M"^*^ de Noailles, Henri de Régnier, Hérédia étaient des dieux.
Mais il était exotiste, il ne parlait guère de son pays. Les régionalistes, par conséquent, le dédaignèrent.
René Chopin est peut-être le meilleur écrivain canadien d'aujourd'hui. Des critiques l'accusèrent hii aussi, je crois, de paganisme. On ne l'en admira pas moins. Son premier volume. Le Cœur en exil, est inférieur à ses dernières œuvres. La technique de M. Chopin est savante. Son vers est fluide, et roide
lorsqu'il le veut. Il écrit petit, et il écrit large, si je puis me servir de ce jargon
d'atelier.
M. Guy Delahaye, dont on a beaucoup ri, osa, le premier, être obscur. Son obscurité était sage. Il a incité quelques-uns à lire Mallarmé.
Alphonse Beauregard, qu'il serait difficile de classer, aime les idées, la philosophie, la pensée. Il réfléchit et il écrit. Il n'a guère commis, comme ses confrères, de madrigaux et de petits vers. Il ne croit pas que la prose suffise à l'expression des idées : il pense en vers. Il pubHa, environ 1910, ses Forces y où les alexandrins, bourrés d'idées plus ou moins originales, étaient banaux et ronflants comme les vers de Coppée, à qui Beauregard ne ressemble guère d'ailleurs. Plus tard, il nous donna Les Alternances. Aussi cérébrale que celle des Forces, la forme en était moins tendue et plus libre.
M. Albert Dreux a écrit deux volumes : Les Soirs et Le Mauvais Passant. Deux ou trois pièces du second recueil comptent parmi les meilleures pages de notre littérature.
M. Jean- Albert Loranger a révélé à ses compatriotes l'Unanimisme. C'est l'écrivain canadien le plus à jour. Cela surprend, si on songe à la loi des cinquante ans. Le premier volume de M. Loranger était un essai fort remarquable, intitulé Atmosphères, où l'on trouva l'influence de Charles-Louis Philippe et de Jules Romains. Un an après, M. Loranger publia ses Poèmes, beaucoup plus personnels.
D'autres poètes canadiens ont publié des œuvres dignes d'intérêt, de 19 10 à 1920 : Je nommerai Léo d'Yril, Jean Nolin, Edouard Chauvin.
Le meilleur prosateur, et il fallait s'y attendre, pendant toute cette période, est Jules Fournier, un journaliste qui eut de l'esprit et de la culture. MM. Asselin, Monpetit, Chapais, Henri d'Arles, ont aussi écrit des pages qui furent admirées.
La littérature canadienne, c'est ce que nos écrivains ont produit, et surtout ce qu'ils produiront. Jusqu'à Nelligan, elle a été un peu pauvre. Seulement, il faut, en voyant ce qui est, le comparer à ce qui était, et tirer une conclusion. Cette conclusion, c'est que nous aurons probablement un jour cette littérature personnelle et riche vers laquelle nous tendons.
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE^'
par EDMOND PILON
C'est un fait — dont nous n'avons pas à rechercher ici les causes — que, plus les guerres vont, plus elles sont funestes ; plus elles laissent à leur suite de ruines, de deuils, plus elles creusent de tombeaux. Certaines plaintes de
Henry Nocq Avers et Revers de la Médaille des Écrivains tombés au Champ d'Honneur
Vigny, le tableau sombre et concentré qu'un enfant du siècle, qu'Alfred de Musset traça des lendemains qui suivirent les grandes guerres napoléoniennes, nous montrent quels bouleversements, quel amoindrissement dans tous les domaines,
(i) Les noms des écrivains tués à la guerre ou morts des suites de leurs blessures, sont tous en lettres majuscules.
et particulièrement dans celui des arts et des lettres, marquèrent le début des temps nouveaux. Après 1870, Théophile Gautier, que d'aussi sanglants conflits ne laissaient pas dupe, écrivait dans ses Tableaux du Siège : « Vart a largement payé sa dette à la patrie dans cette guerre funeste. Ses plus chers enfants sont tombés à la fleur de l'âge, pleins d'audace, de génie, de feu, et l'avenir de la peinture en est peut-être compromis pour longtemps. »
Bon Théo! sensible Musset! hautain et plaintif Vigny! Qu'eussent-ils dit, s'ils eussent assisté aux tragiques événements de 1914-1918? S'ils eussent vu tomber, par dizaines et dizaines, tous ces ardents et fiers jeunes hommes chargés de promesses fécondes et de réalisations neuves ? Qu'eussent-ils pensé les vieux maîtres ? « ^ cause de tels morts, a dit Eugène Montfort, à propos de son ami Louis Codet tombé dans le combat, nous ne pouvons pardonner à la guerre. »
Non, nous ne lui pardonnons pas. Nous ne lui pardonnons pas d'avoir, en opposition avec toute une phraséologie vaine et qui va contre le « progrès » dont on nous berne, dépassé en destruction et en horreur toutes les autres guerres qui la devancèrent dans tous les temps. Maurras, qui a élevé bien des Tombeaux à ceux qui succombèrent victimes de fatalités historiques et d'incuries politiques successives, l'a pu constater avec une logique serrée : « C'est la première fois qu'un aussi grand nombre d'écrivains est ainsi fauché à la guerre. Et sans doute que cela s'explique d'abord tout à la fois par le développement de la profession littéraire et par l'application du service militaire universel. »
Pêle-mêle, sans distinction d'opinions, de confessions, de partis, d'origine, ils tombèrent dans le combat. Et c'est cette unanimité dans le sacrifice qu'un maître, qui les aimait d'un même cœur les uns et les autres, a pu noter dès, le début du conflit mondial, quand, le 15 janvier 1915, il écrivait : « Ils tombent à droite, ils, tombent à gauche. Le troisième Bulletin des écrivains^ qui nous donne l'éloge de Pierre Gilbert pai Charles Maurras, nous annonce la mort de Léon Bonneff. L'un appartenait à la Revue critique des idées et des livres, à la littérature nationaliste et néo-classique. L'autre appartenait à VHumanité, à la littérature socialiste et naturaliste. L'un défendait la tradition, l'autre défendait la révolution, mais tous deux défendaient la France. » (Remy de Gourmont, Pendant l'orage, Paris, 1915.)
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
La Mobilisation.
Les plus jeunes des Morts.
Comment ces morts furent frappés, de la façon qu'ils périrent, s 'offrant au fatal holocauste, c'est ce qu'à l'aide du Bulletin des écrivains, si judicieusement conçu et rédigé, des numéros spéciaux du Divan, de la Revue critique, de maints articles de presse, d'hommages collectifs comme ceux de la Société des Gens de Lettres, de l'Association des écrivains combattants, il est facile d'établir.
Parmi les premiers qui furent emportés dans ces jours sanglants, tout d'abord nous nommerons les enfants, les benjamins, jadis on eût dit les Marie-Louise, ceux enfin qui n'avaient pas vingt ans et qui, presque sans transition, venaient de passer des bancs du collège aux mouvements des armées.
Pauvres enfants couchés dans votre dernier lit... O chers jeunes gens morts que je n'ai pas connus...
Ne dirait-on pas qu'ils ont été écrits pour eux ces vers, ces très beaux vers que Louis Le Cardonnel, dans Carmina sacra, par une sorte de fatal pressentiment, dédiait, dès avant la guerre, à Jean- Marc Bernard ? Ceux-là, c'était la promesse, c'était la fleur. Dieu sait ce que nous avons perdu en les perdant! Remy de Gourmont, qui songeait, en écrivant cela, au jeune poète André Puget et à ses pareils, brisés dès le printemps de leur vie, a nommé amèrement cette faiichaison, cette décimation, ajoute M. Daniel Halévy! Et, non moins bien qu'eux, en pensant à Paul Lintier, auteur de Ma pièce, qui périt atteint à vingt-trois ans, M. Henri Béraud, de son côté, pouvait ajouter, très justement : « A notre âge, Laforgue, Tellier, Charles-Louis Philippe et d'autres avaient réalisé. Mais ceux de vingt ans n'ont écrit que des préfaces. Ils pensaient se mettre à la tâche, lever l'outil... la mort est venue. »
Ah! cette mort, toute voilée, vêtue de crêpe et qui vient, pour ceux qui ont accompli leur tâche, comme pour ce Gustave Genevoix, romancier, âgé de soixante-huit ans, si brave, et qui tint à faire la campagne de 19 14 comme
Paul Lintier.
il avait fait celle de 1870 ; pour l'érudit Joseph Déchelette, tué à cinquantecinq ans au champ d'honneur, elle est déjà une forme hideuse, une cruelle marâtre ; mais pour ces enfants, ces nouveaux venus, nés à peine à la vie et à la poésie !
Vingt ans en 19 14. Tel est le titre, éloquent dans sa concision, que les amis de Henri Lagrange ont donné au recueil des études politiques et littéraires^ des portraits et polémiques, des lettres de guerre qu'avait esquissés ou écrites avec la passion et le bouillonnement de son âge, ce jeune soldat mort à vingt et un ans, en 191 5, à l'hôpital de Montereau, des suites de ses blessures. « Je ne me serai pas trompé s'il sort net et clair de ces pages que la génération qui monte est
promise à la restauration d'un grand pays, ou bien au suicide, et peut-être au martyre. »
On demeure confondu d'apprendre que des lignes semblables, d'une précision vraiment terrible, furent écrites par Lagrange lui-même, au début de l'année 1914, au cours d'un projet de roman. « Ces lignes font mal », dit Barrés (Les diverses Familles spirituelles de la France) .
Ainsi, c'est d'une telle précocité, d'un tel élan de fermeté, que seront capables ces enfants qui, s'ils avaient vécu, auraient moins de trente ans aujourd'hui. N'étaient-ils pas de cette génération, un Philippe Reynier, un Charles de Fontenay, un Fernand Hoff, un René Péringuey, un Jean-Pierre Barbier, un Charles Ajalbert } Et comment ne pas penser ici à Dominique La BoNNARDiÈRE, à Marcel Blanchard, à PHILIPPE d'Elbée, à Charles Crésy, au jeune René Lançon, au jeune Léon Guillot, au jeune Léo Latil } Comment ne pas nommer l'auteur du Pavillon aux livres, ce fin Joseph Hudault que Barrés célébra et que tous regrettent } Et François Lachelier, dix-neuf ans ! Et Michel della Torre — un peu plus âgé — puisqu'il en avait vingt-quatre! Surtout, comment ne pas donner un regret à ce jeune Saint-Cyrien, nommé Jean Allard- Meeus qui, selon Etienne Lamy, emporta avec lui, dans son sac de soldat, le
Henri Lagrange.
manuscrit de « son volume de vers »
Rêves d'amour et de oloire ?
Et vous Hourcade, et vous Drouet, Et vous Bernard, ô jeune maître.
Qui chantiez hier sous le hêtre Et que voilà sous le cyprès...
LES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Ces vers, chargés de regret, composés par Henry Dérieux, nous tenons à les disposer dans ces pages, tel un noir laurier, sur ces fronts sanglants et jeunes. De Jean-Marc Bernard nous dirons, tout à l'heure, le génie ailé, le franc sourire, la belle confiance. En attendant, nous tenons à nommer Olivier HouRCADE, un croyant et pur poète, tombé à vingt-deux ans ; nous tenons à nous arrêter un instant devant le sillon où repose à jamais, auprès de ses compagnons d'armes, à Consenvoye, auprès de Verdun, le sergent Marcel Drouet. Drouet avait vingt-six ans ! On possède, de lui, deux légers recueils : L'Ombre qui tourne^ Quelques feuillets du livre juvénile^ enfin les pages souillées de boue et brûlées de poudre du Cahier rouge, son journal de guerre. « Un Français vif et poli, d'une race de gentilshommes et de chevaliers» (Georges Ducrocq), le charme, la franchise et l'honneur même, voilà Drouet. Si je ne me trompe, il est tombé non loin de Samogneux, ce village où Goethe, dans la Campagne de France, dit qu'en allant sur Verdun, il rencontra « une charrette à deux roues attelée d'un seul cheval », conduite par un enfant et dans laquelle se tenait « une jeune fille ou femme merveilleusement belle » et qui fuyait aux approches de l'armée prussienne.
Des principaux écrivains tombés en 1914
, Marcel Droikt.
L'armée prussienne! On sait comment, après ses premiers succès militaires, elle força les barrières de Belgique, pénétra en France. Aussitôt, commencèrent nos deuils, furent atteints les meilleurs des nôtres. D'abord, Maurice Luthard, de la Revue critique, qui avait donné à la science historique les plus belles promesses, était tué le i8 août, au combat de Loudrefing, en Lorraine annexée.
Parmi les écrivains, ce fut le premier ; ensuite, tombèrent les meilleurs, les plus grands de nos lettres ; et d'abord Ernest Psichari, immolé en Belgique même, à Saint-Vincent Rossignol, le 22 août. Le 31 août, l'un de ceux qui avaient donné, dans le roman colonial, les plus belles réalisations, Emile NoLLY (capitaine Détanger) recevait la blessure mortelle à laquelle il devait succomber quelques jours plus tard. Enfin, c'était Péguy. Tandis que Maurice Deroure était tué le 7 septembre dans la Meuse, près de Souilly, c'était
25 ANS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE en pleine bataille de la Marne, le 5 septembre, qu'était abattu Charles