‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 19 sur 83 · LU · texte numérisé non relu

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Classique, à laquelle les travaux de M. Pierre Lasserre sur le romantisme apportèrent, quelques années plus tard, un regain de force et de vitalité. La conception du néo-classicisme n'est point de celles qui pouvaient donner naissance à des ouvrages neufs et vivants, mais elle a abouti à créer un état d'esprit critique dont il serait vain de nier l'importance. La critique dite « d'action française » procède de ce néo-classicisme, et après s'être attaquée à la littérature moderne, elle tend à faire le procès de la société contemporaine tout entière.

Une tentative de restauration symboliste, et un de ces retours au traditionalisme étroit qui marquent les époques de fatigue, telles sont donc les manifestations intellectuelles qui distinguent les premières années du xx^ siècle. Il

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faut attendre l'année 1907 pour voir se dessiner une conception nouvelle de la poésie avec le groupe de l'Abbaye. A la vérité, ce groupe fut plus qu'une école littéraire et autre chose qu'une chapelle : une sorte de phalanstère intellectuel. Vers cette époque, quelques artistes et écrivains s'étaient avisés de louer un domaine abandonné situé à Créteil, au bord de la Marne, pour y vivre en communauté. Des travaux de typographie devaient fournir le moyen de subsister à ces jeunes hommes désireux de réaliser, dans un cadre harmonieux, un vieux rêve touriériste et qui s'appelaient, entre autres, Georges Duhamel, Charles Vildrac, René Arcos, Jules Romains, Albert Doyen, Chennevière, etc..

Le groupe de l'Abbaye de Créteil dut se dissoudre après quelques mois

LES ECOLES LITTÉRAIRES

d'existence. A l'heure actuelle, l'histoire véritable de cette curieuse expérience phalanstérienne, sur laquelle on a beaucoup discouru, reste à mettre au point. Si, d'ailleurs, l'Abbaye importe à nos yeux, c'est surtout pour avoir été le berceau de l'Unanimisme.

En 1908, M. Jules Romains publie un poème La Vie unanime, bientôt suivi diodes et Prières, Les Copains, Europe, etc.. Normalien, agrégé de philosophie, Jules Romains est imprégné des théories nouvelles de Tarde, Durkheim, Gustave Le Bon, sur la psychologie des foules. Ainsi est-il tenté d'adapter à la poésie les conceptions des philosophes contemporains. Selon ces sociologues, une foule, une agglomération quelconque, possède des caractères différents de ceux des individus qui la composent. Ces groupes constituent des organismes éphémères, des collectivités hétérogènes, formées d'individus disparates qui se sont amalgamés, semblables aux cellules qui composeraient un corps animal. Mais pendant tout le temps que durera cet être provisoire, la personnalité de chacune de ces cellules va s'abolir pour manifester des caractères différents. Le poète, selon M. Romains, doit être l'interprète de ces mentalités collectives. « Si tu vois, écrit-il, un groupe naissant dans une rue de la ville, marche vers lui et donne-lui ton corps... f^

Si le mot « unanimisme » est une trouvaille, il faut reconnaître que la théorie de M. Romains comptait de nombreux précurseurs. Sans remonter jusqu'aux tragiques grecs, à Shakespeare, à Balzac, à Victor Hugo, qui ont parfaitement senti l'emprise formidable des foules sur l'individu, M. Florian-Parmentier, dans son Histoire Contemporaine des Lettres françaises, cite parmi les modernes qui avaient pénétré très avant la troublante et complexe psychologie des foules : «Emile Zola, Verhaeren, Paul Adam, Rosny aîné, Elémir Bourges, Ch.-L. PhiHppe, Louis Bertrand, Bouhélier, Randau, Canudo, et même René Ghil chez qui M. Romains aurait fréquenté assidûment «. J'ajouterai que, dans les premières œuvres de Bouhélier, écrites par le futur poète du naturisme, alors qu'il n'avait pas dix- huit ans, telles que La Vie héroïque, on trouve déjà les principes de l'Unanimisme, et La Résurrection des Dieux, du même auteur, annonce Le Manuel de Déification. Enfin, M. Henri Van de Putte, dans ses poèmes aigus, visionnaires et whitmaniens de La Planète pourrait passer pour un des adeptes, avant la lettre, de l'Unanimisme.

Le fait de retrouver à M. Jules Romains des précurseurs ne diminue en rien la valeur de cet écrivain, dont l'œuvre touffue, diverse, volontaire et puissante, mérite le respect. Son didactisme et le ton professoral dont il ne s'est jamais dépouillé, lui ont d'ailleurs beaucoup nui. La plupart des hôtes de l'Abbaye

ont plus ou moins rompu avec lui, protestant contre tout embrigadement sous la bannière unanimiste. Les « copains » ont refusé de passer pour des disciples.

Quoi qu'il en soit, il y a Romains et Vildrac, René Chennevière, Luc Durair de famille, et selon M. Duhamel, « ils sont arbre, les enfants d'une pour eux une introduction client pas à nous éblouir ficielle, par le brillant exconcetti, par les acrobaties des rimes insolentes et écrivains, qui ont donné

Le Paquebot " Tenacity '\ Charles Vildrac, par Rouveyre.l

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entre des poètes comme Arcos, Duhamel, Georges tain, Pierre- Jean Jouve, un l'expression de l'un d'eux, bien les fruits d'un même même saison. La poésie est à la vie lyrique, ils ne cherpar une virtuosité supertérieur des mots, par les rythmiques, par l'opulence nouvelles riches...» (^) Ces de fortes œuvres comme La Vie des Martyrs^ reprération plus jeune, dressée à nouveau tions vieillies du recherche d 'une eximagée, humaine et l'existence mo-

Georges Chennevière.

' Cubistes et Dadaïstes » Conclusion

Bien que M. F.-T. Marinetti soit italien, il y aurait [injustice à négliger le futurisme dans cette étude de nos plus récentes écoles littéraires. Les déclarations de l'auteur de Mafarka et de La Ville charnelle, ses « mandements » grandiloquents, ses proclamations répandues et distribuées chez nous sous forme de prospectus, n'ont pas seulement alimenté la verve Rg^é Arcos.

libre^nT^S). °"^""^"^- Conférence faite à l'Institut des Hautes Études de Bruxelles, publiée dans UArt

LES ÉCOLES LITTERAIRES

des chroniqueurs, ses formules violemment outrancières réussirent à déterminer un état d'esprit, une mentalité générale, dont les jeunes hommes d'aujourd'hui sont malgré eux imprégnés.

Le manifeste du futurisme, publié en 1909, fait penser en même temps à Tartarin et à Zarathustra. La profession de foi de ces nouveaux iconoclastes était rédigée sur un ton prophétique et déclamatoire qui voulait être terrible et qui suscita en Italie, où le culte du passé s'est transformé en industrie nationale, une véritable émotion :

« La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, proclamait M. Marinetti, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

« Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive, une automobile rugissante, qui a l'air de courir sous la mitraille, est plus belle que la victoire de Samothrace.

« Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles!!!... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu'il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l'impossible } Le Temps et l'Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l'Absolu, puisque nous avons déjà créé l'éternelle vitesse omniprésente.

« Nous voulons glorifier la guerre, — seule hygiène du monde — le militarisme, le patriotisme, le geste 'destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme.

« Nous voulons démohr les m.usées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. »

Ces explosions d'un verbalisme violent et incendiaire s'expliquaient, à la rigueur, en Italie, restée trop longtemps le marché des brocanteurs et des cicérones; en France, il était difficile de ne pas se rappeler que, depuis cinquante ans, presque toutes les écoles littéraires s'étaient efforcées d'extraire de la vie moderne son lyrisme et sa beauté.

M. Marinetti écrivait : « Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et

F.-T. Marinetti.

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des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes, avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l'horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails. »

Mais, en France, depuis longtemps, les aspects de la cité moderne sont magnifiés par les romanciers, les peintres et les poètes. La poésie des machines, le pathétique des usines, le pittoresque de la ville industrielle, sans remonter jusqu'à Zola avec Germinal et La Bête humaine, jusqu'à Claude Monet et ses paysages de gares, jusqu'à Verhaeren et ses Villes tentaculaires, combien d'artistes en ont célébré la splendeur! Il y a des années que le Naturisme a condamné l'attrait de l'archaïsme et s'est proposé d extraire le merveilleux humain qui réside dans le Présent. Quant au Futur, il appartient à la Vie elle-même, et non à l'Œuvre d'art, de le créer ; seule, l'hypothèse scientifique peut devancer le temps.

A son début, le futurisme avait été accueilli, par un esprit inventif et critique d'une rare curiosité, Guillaume Apollinaire, très au courant de toutes les possibilités esthétiques de son époque, et qui devait devenir l'apôtre du cubisme. Le cubisme laissera dans l'histoire de la peinture moderne une trace profonde en ce sens qu'il a substitué à l'analyse de la lumière, chère aux impressionnistes, l'étude du volume. Peut-on dire que le cubisme fut, à proprement parler, une école littéraire ? Il faut bien l'admettre, puisque nous ne possédons aucune épithète pour désigner autrement le groupe connu sous le nom de groupe de la rue Ravignan et dont faisaient partie Max Jacob, Apollinaire et André Salmon. Il est évident que, par leurs critiques, Apollinaire et Salmon ont fait plus que d'influencer les peintres, ils ont propagé une manière de sentir qui a fini par toucher beaucoup de jeunes littérateurs. Apollinaire a été pendant les dernières années qui précédèrent la guerre, l'animateur, malicieux et inventif, de tous les milieux d'avant-garde. Je ne sais si des livres comme L'Enchanteur pourrissant y L'Hérésiarque, Alcools, etc., donnent une idée pleine de ce cubisme littéraire, de ce surréalisme, que concevait l'intelligence étrangement créatrice de leur auteur. Mais il avait été purifié par la guerre. A la fin de sa vie, il rêvait d'une poésie synthétique qui aurait pu être l'expression définitive du Cubisme littéraire. Dans un article, L'Esprit nouveau et les Poètes, qui est peut-être la dernière page qu'il ait écrite, Apollinaire a esquissé le tableau de cette poésie nouvelle (^). « Nous pouvons espérer, pour ce qui constitue la matière et les moyens de

(i) Mercure de France, ï«' décembre 191 8.

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