ZIZ
LES ÉCOLES LITTÉRAIRES
l'art, une liberté d'une opulence inimaginable. Les poètes font aujourd'hui l'apprentissage de cette liberté encyclopédique. Dans le domaine de l'inspiration, leur liberté ne peut être moins grande que celle d'un journal quotidien qui traite dans une seule feuille des matières les plus diverses, parcourt des pays les plus éloignés.
« Le nouveau existe bien, sans être un progrès. Il est tout dans la surprise. C'est ce qu'il y a de plus vivant, de plus neuf. La surprise est le plus grand ressort du nouveau... L'esprit nouveau est avant tout l'ennemi de l'esthétisme, des formules et de tout snobisme. Il ne lutte point contre quelque école que ce soit, car il ne veut pas être une école, mais un des grands courants de littérature englobant toutes les écoles depuis le symbolisme et le naturisme » et Apollinaire conclut : « il faut machiner la poésie comme on a machiné le monde ».
Prenons cette dernière formule, et rapprochons-la de cette boutade de Jean Cocteau dans son Potomak : « Le plus grand chef-d'œuvre de la littérature n'est jamais qu'un lexique en désordre », et nous comprendrons la différence fondamentale qui existe entre le Cubisme et le Dadaïsme.
Si une volonté constructive a présidé à la naissance du cubisme, les dadaïstes, eux, ne réclament que la destruction. Les dadaïstes sont les descendants directs des décadents de 1886. Lautréamont, l'auteur des Chants de Maldoror, semble être leur ancêtre. L'incohérence est leur seule règle, la négation de tout, leur credo essentiel.
Écoutez M. Paul Dermée : « Tout est dada, chacun a ses dadas, vous vénérez vos dadas dont vous avez fait des dieux. Les dadaïstes connaissent leurs dadas et s'en moquent. C'est la grande supériorité qu'ils ont sur vous. . Dada détruit et se borne à cela (^). » Et M. Tristan Tzara : « Dada ne signifie rien. » Et M. Francis Picabia : « Vous tous qui êtes sérieux, vous sentirez plus mauvais que la m... de vache. Dada, lui, ne sent rien, il n'est rien, rien, rien (^). »
La critique, jusqu'ici, a refusé de prêter attention aux productions des dadaïstes, mais les expositions dada, les conférences dada, les bals dada, ont fait la joie des journalistes. On y a vu un art pour les bébés et il est certain que certains poèmes dada, certaines paroles « en liberté » ne sont malgré leurs artifices typographiques que d'assez pauvres vagissements. A l'inverse des décadents qui étaient des « malades de littérature », qui se vantaient d'avoir « lu tous les livres » mais n'avaient pas su toujours se les assimiler, les dadaïstes qui rêvent d'abolir la mémoire, de « détruire les tiroirs du cerveau », ne peuvent que bénéficier
(i) Manifeste Dada, 1918.
(2) Dadaphone, n° 7, mars 1920.
de cet état d'inculture, né de la guerre et si répandu parmi les générations toutes
nouvelles.
Puisque Dada préconise de tout oublier, il recrutera fatalement des fidèles
parmi des gens qui trouvent beaucoup plus simple de ne rien savoir. Enfin,
balayer, nettoyer, démoraliser, propager le dégoût de la littérature, est une
entreprise de fanatisme facile, à la portée d'une jeunesse paresseuse et ignorante
« qui porte ce signe assez eff'rayant de ne se connaître aucun objet de culte dans
le passé (^). »
Parvenu au terme de ce chapitre, je me demande si le lecteur ne va pas être pris par cette mélancolie qui envahissait Jean Moréas, au moment de mourir, et qui lui faisait dire à un confident : « Les écoles, c'est de la plaisanterie, ça n'existe pas. »
Il est certain que, seules, les œuvres doivent compter. Le reste n'est qu'accessoire. Mais les écoles, cependant, ont leur opportunité. Elles aident les personnalités à prendre conscience d'elles-mêmes et à s'aflirmer. Elles apportent, à une heure déterminée, un certain nombre de vérités dont toute la collectivité littéraire se trouve enrichie Leur histoire enfin permet de mieux comprendre l'évolution des genres. Naturisme, Humanisme, Unanimisme, etc., sont davantage que des néologismes plus ou moins heureux. Les étiquettes représentent des idées vivantes, des tendances précises ou vagues, dont le choc n'a pas été stérile. Des théories qu'elles recouvraient on peut retrouver la trace et l'influence dans toute la production romanesque, théâtrale et lyrique de ces vingt-cinq dernières années. Souvent, même, leur action profite surtout à des individus étrangers aux groupes qui en prirent l'initiative. Les écoles littéraires ne sont dangereuses que pour les personnalités secondaires qui demeurent esclaves de leurs formules, et l'exemple semble démontrer qu'elles furent toujours salutaires à ceux de leurs adeptes qui surent s'en dégager à temps, pour obéir à leur tempérament et à leur expérience personnelle.
(i) Pierre Lasserre. L'Opinion, ay mai 1922.
LES CHAPELLES LITTÉRAIRES