‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 21 sur 83 · PHILOXÈNE BISSON · texte numérisé non relu

PHILOXÈNE BISSON

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Certaines écoles littéraires du xix^ siècle nourrissaient de grandes ambitions : il s'agissait pour elles, non seulement d'exprimer la façon nouvelle dont la génération la dernière venue sentait et envisageait la vie, les nuances inédites de sa sensibilité, son attitude personnelle, ses réactions originales en face de la nature, elles se flattaient encore de traduire les aspirations philosophiques, les conceptions scientifiques et les idées sociales d'une époque. Tel, par exemple, le naturalisme. Avant lui, le romantisme s'était montré déjà animé des mêmes désirs, bien qu'il les eût peut-être énoncés plus vaguement. Après le naturalisme, le naturisme, éphémère comme école, mais d'une singulière importance comme créateur d'idées et comme révélateur de sentiments, témoigne d'ambitions semblables. Le Parnasse et le symbolisme demeurèrent, sans doute, plus exclusivement littéraires : c'était des écoles exclusivement poétiques, sans romanciers, sans dramaturges, elles n'en rendaient pas moins fidèlement les tendances d'une génération, chacune possédant son vocabulaire, ses règles, ses idées et ses lieux communs ; les parnassiens parlaient tous, comme les symbolistes, le même langage.

Qu'est-ce donc qu'une école, sinon la réunion d'un certain nombre d'écrivains qui se sont reconnus parents, dont les sentiments voisinent et se ressemblent et qui, pour les exprimer, usent du même lexique, emploient la même syntaxe. Il y a une panoplie parnassienne et une grammaire symboliste. Les membres d'une école font bloc, ils forment escouade, compagnie, bataillons, ils ont une discipline et reconnaissent des chefs.

Rien de pareil pour la chapelle. Le petit dieu qu'on adore dans la chapelle n'obéit à aucun chef. C'est un sauvage qui se tient jalousement à l'écart. Il est l'anarchiste de la grande société littéraire. Sa personnalité est trop forte ou bien trop particulière pour qu il ait pu se trouver beaucoup de points communs avec les écrivains de sa génération. Ceux-ci ne l'ont pas compris et il les a méprisés. Il s'est élevé seul, farouche, dans une contrée vierge ; ne parlant pas

aux humains de son âge, il s'est formé un langage, car ses idées, ses sentiments, il ne pourrait les exprimer dans l'idiome courant. Pour le comprendre, il faudra étudier le mécanisme de sa pensée, démonter son vocabulaire, rejoindre la façon dont il l'emploie.

Plusieurs curieux, qu'attire le mystère, s'approchent. L'homme les séduit,

tout fleuri des charmes qui

s'épanouissent dans la solitude. Il parle, on est conquis. Les jeunes hommes en appellent d'autres, se transmettant la nouvelle merveilleuse : un maître, ils ont un maître ! Et voilà qu'autour du prestigieux inconnu, la chapelle s'élève.

Le type du poète de chapelle le plus caractérisé que l'on ait pu rencontrer dans l'époque qui nous intéresse, c'est Stéphane Mallarmé. Il nous appartient, étant mort en 1898, la plupart de ses disciples et de ses fidèles se trouvant encore parmi nous, et son influence sur la poésie n'étant pas éteinte.

Stéphane Mallarmé apparut à la fin de l'Empire dans le groupe parnassien.

Mais ses tendances — il était wagnérien et avait le goût du lyrisme mystérieux — devaient rapidement l'isoler. Quand il écrivit U Après-midi d'un Faune, ses camarades du Parnasse crièrent au scandale. Il demeura donc seul, jusqu'environ 1885 où les jeunes poètes, qui devaient s'appeler symbolistes, et qui se répétaient

Portrait de Mallarmé, par Gauguin.

LES CHAPELLES LITTÉRAIRES

entre eux avec dévotion Les Fleurs, UAzur, Les Fenêtres, en firent leur maître. Dès lors, brillèrent ces mardis de la rue de Rome où la jeunesse poétique alla, jusqu'en 1898, écouter respectueusement la parole de Mallarmé.

Celui-ci, le mardi soir, recevait ses amis et assistait fidèlement aux matinées

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Fragment d'une lettre de Stéphane Mallarmé à Paul Verlaine (Collection Kra).

du dimanche de Lamoureux ; six ou sept mois de l'année, depuis la liquidation de sa retraite de professeur d'anglais, il vivait à Valvins, près de Fontainebleau, où il canotait avec passion. (Mauclair : UArt en silence.) M. Camille Mauclair définit ainsi l'esthétique de Mallarmé : il fut l'applicateur systématique de

l'hégélianisme aux lettres françaises ; pour lui, les idées pures sont les seuls êtres virtuels et réels de l'univers, alors que les objets et toutes les formes de la matière n'en sont que les signes ; c'est pour exprimer les idées pures que le poète doit se servir des réalités, il s'énoncera donc par symboles, religieusement : sa langue ne peut être celle de la conversation usuelle, mais une langue épurée, choisie dans le parler habituel et soumise à des lois spéciales, à l'exemple de tous les dialectes sacrés.

Voilà, en bref, la doctrine qu'enseigna le mardi à ses disciples attentifs l'auteur des Divagations. Son enseignement était d'un charme infini, l'homme étant séduisant à l'extrême, tout délicatesse et discrétion ; d'autre part (dit encore M. Mauclair), c'était un logicien parfaitement organisé, doué d'un cerveau philosophique extraordinaire, et dont les défauts mêmes furent des excès de rigorisme dans le raisonnement. En tout cas, ses propos, ses démonstrations emportaient l'adhésion absolue de tous ses auditeurs : on Técoutait, muet et incliné ; la petite salle à manger de la rue de Rome où Stéphane Mallarmé parlait, est demeurée inoubliable pour tous ceux qui y ont pénétré. L'encens de cette chapelle possédait vraiment une odeur divine.

« Comment donc Mallarmé nous fascinait-il ? Par ses magnifiques yeux amoureux et rêveurs, luisants dans son visage large au nez volontaire, à la barbe courte, grise et pointue, aux oreilles faunesques, un visage sensuel à la Henri IV, typique par l'écartement sensible des yeux sous de forts sourcils : par le geste persuasif, balancé, d'une main dont le pouce semblait modeler le vide, mais surtout par la voix, une voix chantante, infiniment souple dans les inflexions, et assourdie par, hélas! la maladie future que nous ne prévoyions pas, ce spasme du larynx qui, un soir de septembre 1898, l'étouffa brusquement à Valvins. Ce regard et cette voix donnaient à toute la personne une sorte de majesté : on eût dit que cet homme, pourtant né dans la petite bourgeoisie, incarnait des siècles de vieille éducation française, et avait toujours accoutumé de converser avec des rois — encore que bien des princes et des rois n'eussent été, auprès de lui, que des brutes. Il contenait une formidable puissance de rêve accumulée, il s'était, au cours de la vie, construit un monde tout de rêves, où il se réfugiait aussitôt qu'il n'était plus forcé de s'aventurer dans l'autre (^). »

Les disciples de Stéphane Mallarmé, les fervents de la chapelle, ont-ils servi la réputation de leur divinité ou l'ont-ils au contraire desservie ? « On l'embaumait vivant », dit M. Mauclair. Et plus loin : « J'ai toujours pensé que ceux qui l'aimèrent le plus sincèrement, l'aimèrent assez mal en voulant le garder

(i) Camille Mauclair. Servitude et Grandeur littéraires.

LES CHAPELLES LITTÉRAIRES

pour eux, en faire un sphinx, épaissir encore la muraille qui l'isolait du monde extérieur, affirmer qu'il y avait en un coin du monde un génie qu'eux seuls pouvaient comprendre.. »

Que demeurera-t-il de l'œuvre de cet exquis philosophe .'' « Mon art est une impasse... » s'est-il écrié un jour dans un aveu désespéré à Louis Le Cardonnel. Il n'en a pas moins exercé une influence considérable « si diverse et partant, si féconde, qu'elle est méconnaissable souvent en fait » (Maxime Revon).

Henri de Régnier, un des plus distingués fidèles de Mallarmé, a essayé de mettre exactement à sa place le beau sphinx du symbolisme. Il définit en même temps avec exactitude le poète ou le prosateur de chapelle : « Ne serait-il pas possible, écrit-il, d'établir une liste d'écrivains dont les œuvres délicates et singulières forment dans la pénombre de notre littérature un groupe un peu à l'écart, et dont les écrits, quelque peu exceptionnels, attirent la curiosité justement parce qu'ils sont en dehors de la grande voie lumineuse d'où leurs auteurs se sont éloignés par raffinement, par souci d'un art plus subtil ou plus spécial, qui n'était pas d'écrire dans le goût de leur temps, et qui était le signe chez eux d'une disposition d'esprit particulièrement originale... Admettons qu'ils ne fassent pas partie de la grande architecture littéraire d'une époque, qu'ils ne lui soient pas indispensables, mais reconnaissons-leur, dans l'ensemble de la structure, une valeur d'ornementation. Vénérons leur chapelle discrète au flanc de la cathédrale... Au milieu d'eux, je distingue Stéphane Mallarmé, en attendant qu'un jour peut-être il soit appelé dans le chœur où sa voix fine et haute se mêlera aux grandes orgues de la poésie (^). »

En même temps que celle de Mallarmé, aucune chapelle ne s'éleva ; la sienne suffisait. L'autre grand poète vénéré des symbolistes, Verlaine, était trop clair et trop humain pour donner prétexte à un petit culte. Ses poèmes n'avaient pas besoin d'exégètes, il ne chantait pas pour un clan, mais pour tout le monde, pour tout être sensible à la poésie.

De tels poètes l'esprit de chapelle n'a que faire. C'est un esprit aflFecté d'amateur, de collectionneur, d'oisif et de faux artiste. Il s'agit de se distinguer du commun, de montrer des goûts particuliers, rares, étonnants. C'est cet esprit qui engendre le snobisme et l'affectation mondaine la plus ridicule, mais aussi la plus nuisible, parce qu'en général elle favorise des écrivains médiocres au

(i) Henri de Régnier. Portraits et Souvenirs.

détriment des meilleurs. Cet esprit était tout-puissant à l'époque du symbolisme et du décadentisme — école trop basse de plafond, a-t-on dit — au temps de l'Œuvre et des modèles coiffés à la Botticelli — qu'avait précédé le Sâr Peladan et sa Rose-Croix. Il fallait se donner un air, étonner le bourgeois : le symboliste hermétique et dédaigneux, c'était la suite, après des années, du poitrinaire romantique. Et le snob écarquillait les yeux. M. de Montesquiou l'émerveillait, Huysmans et les occultistes le faisaient rêver, Jules Bois, lui-même, l'inquiétait, Jean Lorrain, Oscar Wilde, tous les invertis littéraires excitaient sa curiosité. Mais ce n'est pas fini, puisque M. André Gide, M. Cocteau, les cubistes et puis les dadas continuent, ainsi que feu M. Marcel Proust, à ravir les snobs.

Des chapelles, cela ?... Mais en pensant célébrer le culte d'un vice mental ou d'une étrange perversion intellectuelle, en se croyant une attitude littéraire rare, n'arrive-t-il pas que des amateurs raffinés chantent une messe qui intéresse bien plus la psychophysiologie que la Poésie et l'Art ?

Après. i8q8, on ne vit guère s'édifier de chapelles, parce que la nouvelle génération, avide de nature, de grand air, d'humanité, la génération naturiste ne possédait pas du tout l'esprit de chapelle Quand l'auteur est humain et puissant, quand c'est un grand poète, un grand artiste, il échappe à ses admirateurs, aux initiés. La chapelle devient alors cathédrale, une immense foule s'y presse et non plus quelques enfants de chœur. Tel fut le cas de Paul Claudel.

En 1905, Claudel qui avait déjà écrit Tête d'Or, La Ville, Le Repos du Septième Jour, U Échange et La Jeune Fille Violaine, était encore inconnu du pubUc. On se passait ses œuvres en grand mystère, on se répétait son nom à l'oreille. Il avait une chapelle, mais dont les fidèles gardaient le secret avec une prudence extraordinaire. C'est à ce moment-là qu'Eugène Montfort publia dans Les Marges {^) un article qui trouva beaucoup d'échos. L'article débutait ainsi :

« Cela n'est point sans saveur, quand on lit Paul Claudel, de se répéter que son nom est presqu 'inconnu. Il est un de ceux d'aujourd'hui, de toujours, qui ont le plus puissamment embrassé la vie, un de ceux aux sens magnifiques et à l'âme très profonde ; la jeune fille, le fils, le roi, l'épouse, l'amant, le vieillard, les parents, mille cœurs à travers sa voix se sont exprimés, et toutes les choses

(1) Numéro de février 1905.

LES ÉCOLES LITTERAIRES

de la nature : forêts, montagnes, plaines, rivières, et l'Océan, et les bêtes, et les plantes... Il est Paul Claudel, un des plus beaux génies qui aient vécu Et il est inconnu.

« Mais c'est l'amer privilège des très grands. Cependant, tandis que, en foule, les renommées éphémères s'élèvent à chaque instant et retombent, quelque part, dans l'ombre, une gloire couve, silencieuse, longtemps, mais pour éclater un jour dans un éblouissement dont les rayons ne s'éteindront plus. »

Il terminait en ces termes :

« Ai-je fait sentir la profondeur, la puissance, la variété, l'étendue de cette création magnifique, riche comme une forêt vierge, d'une exubérance inouïe, avec ses sources, ses sous-bois, ses lacs, ses clairières, ses grottes, avec ses parfums, ses fleurs sauvages, ses couleurs, ses ramages d'oiseaux ? Non, sans doute. Je n'ai presque rien dit !... Pour indiquer tous les aspects d'un tel poète, il faudrait bien des pages. Mais elles seront écrites, je n'en suis pas inquiet : les commentateurs ne manqueront point. Et que leur troupe arrive aujourd'hui ou demain, il n'importe ! Paul Claudel a le temps d'attendre.

« Oserais-je leur conseiller, cependant, dans l'intérêt de leur propre réputation, de venir le plus tôt possible ? »

Eugène Montfort ne se trompait pas. Cette gloire qui a couvé, silencieuse,

longtemps, finit par éclater dans un éblouissement dont les rayons ne s'éteignent pas. Les commentateurs de Paul Claudel sont aujourd'hui légion. En 1905, l'auteur de Tête d'Or était las « du silence qui, depuis de longues années, le circonscrivait ». Il l'écrit dans sa lettre de remerciement à Eugène Montfort et ajoute : « On se lasse de parler comme dans une impénétrable ouate » {^).

Mais pourquoi ceux qui admiraient Claudel n'avaient-ils pas parlé plus tôt, pourquoi n'avaient-ils pas crié au grand poète ?... Marcel Schvv^ob le fit savoir au rédacteur des Marges quand il lui écrivit : « Merci pour Claudel, et merci

Buste de Claudel, par sa sœui.

(i) Cf. Les Marges, 1903-1908, pp. 254 à 256.

pour sa grande œuvre si admirable, si énorme que jusqu'ici ceux qui l'admirent se sont tus, crainte qu'on se moque d'eux. C'est comme si l'un d'entre nous trouvait un diamant gros comme une grenade : personne ne voudrait le croire... (^) »

Ainsi, parce que Claudel était trop grand et que son œuvre était trop admirable, ceux qui la connaissaient n'en parlaient pas! Ils voulaient être aveuglés tout seuls par leur gros diamant. On a rarement vu l'esprit de chapelle poussé à un tel point! Camille Mauclair, lui, a donné cette explication : «Les symbolistes se turent par jalousie. )> (^) Ou par incompréhension peut-être ?... Ils étaient de la génération de Claudel. Les Parnassiens n'avaient pas compris leur contemporain Mallarmé. Pour Claudel, comme pour Mallarmé, il fallait sans doute attendre la venue d'une génération nouvelle.

Toujours est-il qu'en 1905 la chapelle Claudel fut démolie pour devenir une vaste église. C'est que Claudel n'était pas poète de chapelle. Des grands drames, comme L'Otage, peuvent émouvoir, non pas seulement quelques douzaines de disciples, mais une foule. Claudel a échappé aux petits amateurs et aux snobs, comme un Stendhal et un Baudelaire échappe aux Stendhaliens et aux Baudelairiens. En dépit de leurs carnets, de leurs fiches, de leur loupe, ils sont forcés, à leur grand regret, de laisser entrer tout le monde chez leurs grands hommes. Baudelairiens et Stendhaliens sont aujourd'hui superflus, puisque tout lettré, tout homme qui lit et pense ne peut pas ne point comprendre et admirer Les Fleurs du Mal et La Chartreuse de Parme. La même infortune arrivera vite aux Claudeliens, si elle ne leur est arrivée déjà.

Si Paul Claudel n'est pas un auteur de chapelle, à cause de l'humanité profonde de ses ouvrages, M. André Gide, dont la psychologie est extrêmement particulière, qui présente lui-même un véritable cas, apparaît, au contraire, tout à fait comme un écrivain de cénacle. On doit reconnaître que, depuis 1895, c'est la chapelle Gide qui s'est montrée la plus résistante et la plus achevée, d'ailleurs c'est à peu près la seule chapelle de la littérature contemporaine, et si elle n'existait pas, nous en serions réduits à parler d'oratoires tout-à-fait minuscules.

M. André Chaumeix estime qu'André Gide est « le plus hermétique des maîtres de la jeunesse intellectuelle » {^). Pour M. Paul Souday, ses idées sont

(i) Cf. Les Marges, 1903-1008, pp. 254 à 256.

(z) Id.

(3) Le Gaulois, supplément littéraire.

LES CHAPELLES LITTÉRAIRES

un peu fuyantes et contradictoires ; il ne sait pas les lier, c'est un sophiste (^). L'obscurité, des idées fuyantes, des sophismes, voilà qui exerce une forte séduction sur de tout jeunes gens sans expérience dont la critique n'est pas sûre. Le mystère les attire, et généralement ils sont séduits davantage par ce qui est maladif et absurde que par ce qui est sain et d'une droite logique. La raison, la sagesse, la logique, n'ont d'empire que sur les hommes faits ; elles sont impuissantes à agir sur les femmes ou sur les adolescents. M. Gide, qui professe le goût du vice, l'amour du mal, le culte du mensonge, et qui offre un exemple d'inversion mentale caractérisé, devait plaire aux jeunes écrivains non formés encore et cherchant autour d'eux quelque chose de curieux, d'étrange. L'auteur de L' Immoraliste faisait bien leur affaire : « Ce fond insoumis et pervers, plein de choses effrayantes dont il remue la vase, voilà proprement son domaine », écrivait de lui M. Henri Massis. Quelle perversité séduisante pour des enfants malades de littérature! Et c'est bien là, en effet, ce qui les attire, puisqu'un jeune disciple de M. Gide, M. Marcel Arland, a noté dans La Nouvelle Revue française (-) : « Chez les uns, il a surtout insinué un goût passionné pour certaines amoralités, certaines expériences psychologiques, d'une pratique dangereuse et fort charmante. Lafcadio a maintenant appris d'autres manières plus nuancées que par le pÙSsé de tuer un homme ou de commettre un acte gratuit... »

André Gide, par Van Rysselberghe.

Développer le goût de certaines amoralités et apprendre des manières nuancées de tuer un homme : on voit tout de suite que des chapelles de cette nature ne sont plus exclusivement littéraires. Elles intéressent la morale, elles dépendent de la physiologie. C'est que plus le siècle ira, plus la littérature deviendra « physique », participant du détraquement universel, du déraillement général. Pourrait-on citer encore comme des chapelles littéraires celle d'une Renée Vivien, celle d'un Jean Cocteau } Étranges petits temples de la mode, où presque rien ne rappelle un grand passé, où l'art est en vérité mélangé à trop d'autres choses.

(i) Le Temps.

(2) Numéro du i" avril 1922.

En 1920, après la guerre, on peut donc dire qu'il n'existe plus de chapelles. Sans doute faudra- t-il attendre bien des années avant de voir se recomposer un milieu intellectuel qui permette de nouveau la pratique de ces petits cultes trop raffinés. Présentement, ils semblent bien périmés.

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Jean Cocteau portrait-charge d'Oberlé.

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