PAR FERNAND FLEURET
Apollinaire cherchait avant tout à séduire. Ceux qui l'ont approché savent combien il y réussissait. Cependant, de tous les portraits que l'on a laissés de lui, aucun ne se ressemble, et bien peu sont les amis qui l'ont connu sous son vrai jour. C'est que, pour mieux plaire, il s'identifiait à son interlocuteur ; il en pénétrait très rapidement les goûts et les pensées, il en prenait parfois les manières, et je lui ai même trouvé dans la journée plusieurs intonations ou façons de parler différentes, selon qu'il venait de s'entretenir avec les uns ou les autres. Ainsi ai-je souvent deviné s'il quittait Max Jacob, René Dupuis, Picasso, Jarry, Paul Fort, Moréas, ou Elémir Bourges. Vous retrouviez votre voix dans sa bouche, un peu de vos pensées dans les siennes, et quelquefois de vos lettres dans ses articles. J'ai toujours cru qu'il avait fait sa propre charge dans l'amusante nouvelle qui a pour titre la Disparition d'Honoré Suhrac, et qui traite du mimétisme. Si donc j'avais le loisir de dépeindre Apollinaire à mon tour, au lieu d'évoquer ici quelques souvenirs, peut-être ne serait-il pas reconnaissable pour ceux qui m'ont précédé. A vrai dire, j'ai connu deux Apollinaire, d'une différence assez marquée, le premier bien avant VHérésiarque, quand il demeurait rue Gros, au-dessus d'un sellier ; le second, quand il se fit le défenseur des
(i) Nous avons voulu montrer dans ce chapitre que, durant ces vingt-cinq années, la vie littéraire n'était pas encore bourgeoise et plate, Choisir dix écrivains pittoresques, alors qu'il y en eut peut-être cent, nous rendra bien suspect d'arbitraire.... Mais le moyen d'agir autrement ? Nous avons essayé de donner les plus représentatifs, tout en offrant à notre lecteur une série assez variée. (Note de l'Éditeur).
Cubistes. Et je ne sais plus si la chose est réelle ou si je l'ai rêvée, mais, un soir que je passais avec le premier sur le pont de Grenelle, et que je marchais en l'écoutant les yeux à terre, il me serra vivement la main et me dit un adieu précipité. Je le cherchai à mon côté : il avait déjà disparu. J'entendis alors un dernier adieu dans les airs, et je vis mon compagnon, s'élever sur un char de feu, comme le prophète Élie, précédé par des pihis de la Chine, « qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples ». Je suivis longtemps d'un regard d'envie le poète appelé si jeune chez les Dieux, et qui se confondit avec la pompe crépusculaire. Le lendemain matin, je le retrouvai à la Bibliothèque Nationale. Son premier mot fut celui de Cubisme, son second celui de Futurisme, et alors je vis bien que ce n'était pas le même homme, mais un sosie subtilement enseigné par un marchand de tableaux modernes. Je crois pourtant que c'est un rêve, le personnage étant trop difficile à soutenir.
J'ai parlé de la Bibliothèque Nationale : c'est là que je connus Apollinaire. Il travaillait alors sur Andréa de Nerciat et sur l'Arétin — le Divin Arétin, comme il ne manquait jamais de dire avec une pointe de malice. Il portait, le jour de notre rencontre, un gilet gris-bleu à boutons de métal, où étaient figurées des galères, et qui provenaient d'un ancien uniforme de la Hanse hollandaise. Ce gitet lui était plus cher qu'au Père Ubu son gilet à phynances. Il l'avait acheté à Amsterdam, disait-il, où il n'était peut-être jamais allé. Cette ville lui suggérait des histoires de folk-lore sur le Juif-Errant, des rêveries sur Robinson Crusoë, des dissertations sur le Putanisme d'Amsterdam, et, par enchaînement bibliographique, sur la Puttana Errante, de Lorenzo Veniero. De là nous rejoignions les Conteurs Italiens, qu'il connaissait parfaitement et lisait dans leur langue, sa langue maternelle. Ainsi perdions-nous tous les jours une bonne heure en bavardages, à cette table de la Réserve où nous travaillâmes côte-àcôte pendant plusieurs années. Il arrivait souvent que je lusse ses livres et qu'il lût les miens. Mais sa lecture n'était jamais très assidue. Tantôt il semblait sucer distraitement des bonbons, faisant la moue, ou torturant sa bouche enfantine ; tantôt les yeux vers la coupole, il murmurait inlassablement un refrain de sa composition, toujours le même : Foutre! foutre! foutre! foutre! foutre! foutre! Ou bien, il allait rendre visite, du côté des bulletins blancs, à l'érudit Maurice Tourneux, lequel lui avait communiqué de précieux renseignements sur Andréa de Nerciat. Maurice Tourneux les avait rédigés au dos de ses anciens faire-part de mariage !... Apollinaire avait ainsi toute une série d'historiettes concernant les hommes de son temps. Elles contribuaient à nous faire perdre le nôtre. Elles accréditaient parfois des fables bouffonnes de son invention, comme celle de l'urine en bouteille que je lui aurais fait prendre pour du cidre.
TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES
Guillaume Apollinaire
Enfin, nous sortions, ivres 'de liberté. Emboîtant le pas à de jeunes personnes dont nous n'avions souvent vu que le chignon, nous allions au hasard d'une poursuite sans dessein, et quelquefois fort loin, à Montsouris ou aux Batignolles. Il tirait, en sortant, une pipe Narcisse ; il la plongeait dans le cornet de papier contenant ses quatre ou cinq sous de caporal quotidiens, et il frottait ses allumettes contre les murs. Alors, toujours guidés par les cheveux d'or ou d'ébène, nous parlions presque invariablement de Casanova, pour qui nous professions un véritable culte ; de Francesco Colonna, l'auteur du Songe de Poliphile, que je trouve encore l'un des plus beaux livres du monde ; de Biaise de Vigenère, de Restif, de Milord l'Arsouille et de Stendhal.
Quand nous en étions fatigués, Guillaume chantait la demi-douzaine de chansons de Goliards qu'il avait retenues, et dont il inventait la musique, une musique discordante et ridicule. Ou bien nous improvisions 'l^-ujuc^^ iJ^ T^ des « chansons farcies », /^ t*(.^
comme les collégiens de
notre enfance, ou bien encore des complaintes populaires sans queue ni tête. J'ai dit ailleurs que nous avions composé de la sorte, rue Notre-Dame-de- Lorette, en nous rendant à la banque de son frère, le poème à' Alcools intitulé le Voyageur. Il le retoucha pour l'impression.
Nous finissions par échouer dans un café, mais le plus souvent chez un bistro. Il en connaissait de singuliers, ornés d'enseignes parlantes comme au temps du Petit-More et du Mouton-Blanc. Les uns avaient été fréquentés par des écrivains de jadis ; d'autres l'étaient exclusivement par des corps de métiers, artisans, portefaix ou lapidaires. Il savait quelle était la spécialité de chacun : celui-ci possédait le meilleur aramon de Paris ; celui-là se distinguait par son vin doux ; cet autre était unique pour son racki de Constantinople. A cette place, Moréas lui avait parlé de son père et de sa petite maison de Grèce entourée d'oliviers ; là, Jarry avait tiré son revolver, ou versé l'encrier dans son pernod. Il s'intéressait avec bonhomie aux conversations des petites gens qui boivent debout au comptoir et cherchent surtout à s'étonner réciproquemment par leurs prouesses musculaires. Il avait pour eux la curiosité de Caylus, de Mercier, de Restif et de M. de Jouy. Cependant, la fantaisie prenait bientôt le dessus, et tous les buveurs devenaient des héros de mémoires policiers ou de romans d'aventures, réunis dans un dessein invraisemblable et dérisoire. Ces inventions, qui tournaient en opéra-buffa, me font songer à la statue de Goldoni, à Venise, près du Vapore, quand, à midi et à six heures, le plaisant Italien se trouve entouré de la foule des marchands et des commis, et qu'amusé par leurs propos il paraît enfanter une œuvre nouvelle.
Guillaume semblait avoir oublié les passantes que nous avions suivies depuis la rue Richelieu jusqu'au point imprécis où la conversation nous les avait fait perdre. Il n'en racontait pas moins, le lendemain, à quelque confident, des aventures étonnantes. Tantôt, c'était une acrobate, et tantôt une camériste. Il invoquait ma présence et mon témoignage. J'admire encore la fécondité de son esprit, qui eût pu donner une suite importante aux Contemporaines. Il goûtait ainsi des plaisirs qu'il n'avait pas toujours partagés ; il souffrait de chagrins imaginaires, il adoptait les uns et les autres dans sa mémoire inquiète, comme des souvenirs justifiés par des faits, et je crois qu'il les aurait confiés aux pierres de l'Ile-Saint-Louis, pareil à l'auteur de Mes Inscriptions. Souvent, nous retournions pédestrement à Auteuil. Comme il était fort économe, il vêtait en rentrant de vieux habits. Une fois, il crut devoir corriger sa tenue en nouant des faveurs de soie bleue à ses souliers noirs. Cette innovation « poétique » lui donna l'envie de s'exhiber dans la rue, et la prétention de lancer une mode. J'eus beaucoup de mal à l'en dissuader. Je partageais, ces soirs-là, l'unique repas de mon ami. In illo tempore, il ne mangeait guère, faute d'argent, que du bouilli froid, qu'il rapportait le lundi de la maison maternelle — le bouilli refusé par les domestiques — , avec cinq ou six poires de petite taille. C'est dire qu'il en mangeait peu, hélas ! et qu'il en offrait de même.
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Il s'étonnait que j'eusse encore faim, et, fronçant le sourcil, il me donnait parcimonieusement une « barre de chocolat ». Nous passions dans son bureau, et, là, assis comme les Joueurs de Cézanne devant un verre de vin rouge, nos vestes pendues à l'espagnolette, nous lisions des poèmes ou des contes de mon hôte, les Bigarrures de Tabourot des Accords, qui lui donnèrent l'idée des Calligrammes, ou les Gesta Romanorum, dont la naïveté le faisait rire comme un enfant. Il n'avait pas encore de sculptures nègres, mais le portrait d'Ubu Roi, taillé dans un marron par Alfred Jarry et pendu au mur, lui tenait lieu de fétiche. Sur Jarry, il ne tarissait pas. C'était l'homme qui l'étonnait le plus pour avoir réalisé la fantaisie dans la vie quotidienne et quelque peu incarné le personnage de Panurge. Il y avait aussi son portrait par le Douanier Rousseau, que tout le monde connaît, et qui est une horreur charmante. On voyait par la fenêtre de grandes flammes sombres vaciller au sommet de cheminées d'usine. Apollinaire aimait à se convaincre que ces flambeaux géants brûlaient en son honneur. D'autres fois, il y voyait l'image de sa gloire future. Sa librairie était bien garnie d'ouvrages rares et surtout curieux, qu'il achetait à vil prix rue Ménard. Il était à peu près le seul séducteur qui pût entrer dans la boutique : la vendeuse, une virago forte en gueule et toujours avinée, jetait les amateurs à la porte.
Nous fimes meilleure chère au temps du baron Mollet : il avait une façon exquise d'accommoder les moules à la marinière et les côtelettes milanaises. Quand Apollinaire se mêlait de
cuisine, il confectionnait des ratatouilles, où, parfois, sa fantaisie lui faisait introduire du tabac à priser. « C'est, disait-il, la recette usitée par le maîtrequeux du Jockey-Club pour donner le goût de gibier à la viande de veau. » Il fallait le croire sur parole ! Il avait, d'ailleurs, une grande puissance de sophisme, et il se prenait lui-même à ses pièges.
A ce propos, je me souviens que, durant les inondations, nous sortîmes de la Bibliothèque à la tombée du jour, et dans un brouillard sinistre. Il parlait de la Fin du Monde pour m'eflfrayer. Il prétendit, à l'angle de la rue Richelieu et des Boulevards, que l'asphalte mollissait, et qu'enfin l'eau des égouts minait la chaussée. « Mais parlez-moi donc, bon Dieu ! me cria-t-il au bout d'un
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instant, en me saisissant désespérément par le bras, vous voyez bien que nous sommes foutus, et que nous allons enfoncer jusqu'aux genoux ! » Il avait ses yeux hagards et désespérés qu'on lui voyait si souvent, et qui semblaient lire dans un avenir prochain sa fatale destinée.
Un soir, le regard d'Apollinaire me frappa davantage. C'était en 1913. Il était venu chez moi avec quelques amis. Nous étions assis tous deux à une petite table, sous un buisson de fleurs. Son visage me rappelait, par un artifice de coiffure, celui d'Oscar Wilde, quand une rose chut en tournoyant dans sa coupe, pareille au passereau blessé. Nous eûmes tous deux la même pensée, celle de sa fin prématurée, et je vis son regard plaintif « sortir de la paupière ainsi qu'un long soupir. » Jl hésita quelques secondes, puis il porta sans mot dire la coupe à ses lèvres en me serrant doucement la main. Quand il eut fini, nous nous regardâmes encore en silence, avec le sentiment que nous avions compris l'un et l'autre le présage mélancolique. Pourquoi n'avons-nous pas songé à l'Ode du poète de Téos ; pourquoi n'avons-nous pas dissipé le malaise par ces vers de Ronsard :
Versons ces roses dans ce vin, Dans ce vin versons ces roses.
Comme tous les poètes, il vivait environné de présages et de signes mystérieux. Les plus frappants sont ceux qui précédèrent immédiatement sa mort. Eugène Montfort, dont j'invoque ici le témoignage, reçut des tranchées belges une lettre d'un ancien secrétaire d'Apollinaire, le suppliant de le rassurer. Par une garde de nuit, Apollinaire lui était apparu : il craignait qu'il ne fût mort. Montfort répondit courrier pour courrier qu'ApoHinaire était bien vivant. Mais le lendemain Apollinaire s'éteignait, un crucifix sur la poitrine. Moi-même, le jour de sa mort, ignorant la maladie qui l'emporta si brusquement, je travaillais près d'une fenêtre quand un corbeau vint se percher sur la barre d'appui. Et ce corbeau, après m'avoir regardé tristement, reprit son vol vers le Boulevard Saint-Germain. Alors il me vint à l'esprit qu'Apollinaire était mort, et que j'en apprendrais la nouvelle le jour même dans une maison amie, et de la bouche d'une femme. Je chassai cette idée, pareille aux phantasmes de la fatigue qui traversent parfois la pensée des écrivains et j'essayai de me remettre au travail. Mais je voyais toujours l'image du corbeau, et je me rappelais le corbeau de Merlin et les corbeaux d'Apollonius de Tyane, desquels me parlait souvent mon ami. Je pensais encore à l'oiseau prophétique, au corbeau inspiré, que les Anciens consacrèrent au dieu de la Lyre. Je partis, ne pouvant tenir, et, comme j'entrais où je devais me rendre, Lucie Faure-Favier m'apprit la nouvelle que
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je redoutais. Aujourd'hui même, devant écrire ces pages, j'ouvris un tiroir pour y prendre des plumes : je trouvai quelque chose que je n'avais pas revu depuis huit ans, une feuille de laurier pâlie, sur laquelle sont écrites ces lignes : Cueilli à Nîmes, le 27 septembre 1914, par G . Apollinaire, conducteur de pièce. Je l'interprète, Guillaume, comme un signe amical, une exhortation de ton esprit, toi qui, peut-être, au-delà du paradis des chrétiens, voisines avec les Muses dans une sphère où régnent les dieux oubliés, et dans un décor pareil k ces Tableaux de Philostrate que nous aimions tant à feuilleter ensemble !
Le convoi de Guillaume Apollinaire ne pouvait ressembler à tous les autres. Il fallait qu'un détail au moins rappelât la fantaisie romantique de l'auteur de VHérésiarque et des poésies Rhénanes contenues dans Alcools. Un personnage singulier, vêtu d'un manteau couleur de terre, coiffé d'un chapeau pointu à plume de coq, et chaussé de bottes à créneaux, attendait pensivement sur un un banc du boulevard que l'on se mît en marche. Quand le cortège s'ébranla, il se leva d'un air noble, livrant sa barbe blanche à la bise. Sa cape paraissait soulevée par une rapière : je crus reconnaître Schinderhannes. AUais-je voir aussi le Loreley, un cosaque Zaporogue, MerHn l'Enchanteur, un Chevau-Léger, le Passant de Prague, le Matelot d' Amsterdam, ou le Baron d'Ormesan sous les traits de son modèle Géry Piéret ?
Je revis, il y a quelques jours, l'apparence du bandit Schinderhannes. C'était à Montmartre, devant le Lapin Agile, où lamentait une plainte étouffée : Frédéric sonnait du cor devant sa maison, le poing dans le pavillon de l'instrument. Il sonnait pour l'anniversaire de Guillaume ApolHnaire ; il sonnait religieusement, et sans personne que moi pour le voir, dans le vent du Rhin qui soufflait ce jour-là, qui sifflait si lugubrement ce jour-là !...