‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 23 sur 83 · EUGÈNE MONTFORT · texte numérisé non relu

EUGÈNE MONTFORT

Christian Beck débarqua à Paris dans sa seizième année. Il arrivait de Liège en Wallonie et désirait mener en France l'existence brillante des hommes de lettres. Il portait déjà une grande barbe rousse, large et carrée, et parlait avec une lenteur extrême,- après de très longs silences ; sa voix surprenait par son timbre grave. Quand il riait, tout son buste était agité de saccades régulières qu'il rythmait d'un aboiement singuHer. Il avait le nez busqué, et des yeux gris et verts. Il se présenta d'abord au Mercure de France, ensuite à la Revue Blanche où il fit l'étonnement d'Alfred Jarry, puis de Félix Fénéon.

Christian Beck, qui était fort studieux, se promenait beaucoup au Luxembourg où il Hsait. Il préférait les philosophes, il possédait lui-même un sérieux penchant pour la métaphysique. Il écrivit donc, d'un très bon style, quelques petits articles dans les revues, mais il s'aperçut assez vite que la vie éblouissante dont il avait rêvé était encore éloignée de lui. Il disait alors : « Je mène l'existence d'un cénobite, je couche sur la terre et je me nourris de racines.» Il avait, en effet, pour ne pas demeurer à l'hôtel, loué une chambre qui ne possédait d'autres meubles qu'une chaise, et quand il était fatigué de dormir sur sa chaise, il s'allongeait sur le parquet. Il semblait cependant toujours bien brossé et portait des faux-cols propres. Son luxe d'ailleurs était le faux-col. Un jour qu'il déménageait, n'ayant pas payé son loyer, on le vit dans un fiacre, avec sa chaise, six faux-cols qui sortaient de chez la blanchisseuse, et son chapeau haut de forme.

Son père lui envoyait tous les deux ou trois mois cinquante francs-or. Il se livrait alors à la débauche, et satisfaisait une journée entière son goût du luxe, de la table et de la volupté. Ensuite il retournait avec résignation à ses racines.

Il résolut cependant de changer d'existence, parce qu'il était avide de connaître le monde, et partit pour faire à pied le tour de l'Europe. Il voyagea alors pendant plusieurs mois à la façon des chemineaux, frappant à la porte des fermes et demandant asile, mangeant la soupe et couchant dans la grange, et il visita ainsi plusieurs pays, jusqu'aux contrées septentrionales, jusqu'à la Suède et la Norvège. Il faisait beaucoup de réflexions sur ce qu'il voyait et se formait l'esprit.

Quand il fut de retour en Belgique, son père, commerçant notable, lui représenta avec force qu'il ne pouvait pas continuer à vivre sans exercer quelque

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métier, et il lui traça de l'existence du commis-voyageur un tableau très séduisant. Christian Beck, qui aimait tant les voyages, accepta de représenter le savon Sunlight, et tous les épiciers des Flandres reçurent sa visite. Sa voix, sa barbe, la façon dont i) la caressait doucement, son étrange regard les frappait de stupeur, les rendait timides et incapables de résistance ; ils lui commandaient tous du savon. Le poète devenu riche décida de prendre un congé, pour travailler à sa guise. Il fonda une revue : Vie nouvelle et y écrivit, sous le nom de Joseph Bossi, une chronique des Sentiments de l'Amour. Car, tout en voyageant pour l'épicerie, il avait connu l'Amour, et l'Amour avait bouleversé ce jeune homme profondément sensible et philosophe, et auquel la tendresse maternelle avait de bonne heure manqué. Il publia aussi dans Vie nouvelle, la Sensitive, qu'il intitula roman et qui est encore une longue méditation sur l'Amour. Verhaeren, Vielé-Griffin, Van Lerberghe, Francis Jammes, Charles Guérin, d'autres collaborèrent à la revue de Christian Beck. Elle eut trois numéros.

Voyant donc la carrière littéraire s'ouvrir cette fois devant lui, augmenté de l'expérience des voyages, du commerce des hommes et de l'Amour, Beck résolut de se mêler de nouveau à la vie parisienne. Ses amis le virent revenir, vêtu d'une large redingote beige, qui avait été taillée dans un ancien pardessus d'été de son père, coiffé d'un chapeau haut de forme et ganté de che- r/ \/f/ fV^^c^^^ /3lp,,<-V\ vreau blanc. On l'invitait à déjeuner ; il

n'arrivait jamais le jour où il avait été prié, mais de préférence la veille ou le lendemain. Il ne disait pas pourquoi, observait seulement : « Cela ne fait rien, n'est-ce pas ? » caressait sa barbe, puis se mettait à manger. Il mangeait beaucoup et longtemps. Et un jour que le poète Henri Vandeputte était venu à Paris, pour y voir son ami Charles-Louis Philippe, comme on était allé, immédiatement après le dîner, dans une brasserie pour y boire de la bière, Christian Beck demanda un homard, le mangea, puis dîna une deuxième fois avec plus d'appétit encore que la première. Il se rattrapait ainsi de ses anciens jeûnes.

Il avait raconté l'histoire du premier des hommes lequel se nommait Boula Matari. Philippe, depuis, ne l'appelait plus que Boula Matari. A cette époque, il aimait à se promener en voiture découverte et comme il cherchait la raison de cette prédilection, il la découvrit en ce qu'il était assis à bonne hauteur, moelleusement, dominant les passants et pouvant les considérer en fumant doucement un cigare. Il aimait tant cette sorte de promenade que, se trouvant en Italie, et rencontrant quelqu'un qu'il jugeait l'avoir offensé, il accepta cependant de passer l'après-midi avec lui en voiture, causant amicalement comme s'il ne se souvenait pas des griefs qu'il avait. Mais le lendemain, il lui envoyait deux officiers italiens pour lui demander raison de ses offenses précédentes.

Christian Beck aimait les voyages, le jeu, le vin, la table, les femmes, et pardessus tout la philosophie et la littérature. Il disait de la Suisse et des pays de montagnes : « Si on les déployait comme on peut faire d'un papier chiffonné, ils donneraient une surface qiii déborderait leurs frontières politiques. Le paysage y est potentiel : c'est là un de ses attraits profonds. »

Cependant le gain du savon Sunlight s'épuisait. Notre philosophe accepta une place de précepteur en Russie, et il partit pour la ville lointaine de Samara sur la Volga, où il vit des cosaques et, dans les champs, des charrues traînées par des chameaux, car dans cette contrée peu tempérée, l'hiver est glacial, l'été est brûlant. C'est vers ce temps qu'il publia, sous son pseudonyme de Joseph Bossi, un roman, les Erreurs, et un drame, Adam.

Quand il eut appris assez de latin aux petits Russes qu'on lui avait confiés, Christian Beck revint en France. Il y épousa une jeune fille qu'il avait remarquée à la Bibliothèque Nationale. Mais il avait contracté, au cours de son existence hasardeuse, une maladie de poitrine, à laquelle, malgré plusieurs séjours à Leysin et dans la haute montagne, il succomba.

TYPES CURIEUX El' PI T T C) R 1^: S Q U E S

HENRI DEGRON

TRISTAN KLINGSOR

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Chapeau haut de forme et sandales, veston noir et pantalon de toile, tel était vers 1900, l'accoutrement fréquent d'Henri Degron. Sous cette coiffure de coupe cérémonieuse, mais de tenue fort négligée, se voyait une singulière figure d'oriental : de beaux yeux noirs bridés sous des sourcils épais, de grands cheveux plats couleur d'ébène, de jaunes pommettes saillantes et une bouche souriante, cachée par une fine moustache à reflets blonds. Henri Degron en eflPet était né en 187 1 à Yokohama où son père était consul. Mais comme beaucoup de fils, c'est de l'esprit maternel qu'il avait hérité. Il ne put jamais se faire à nos habitudes. Il aimait la hâblerie, et il n'accordait que peu de conséquence à cette chose si précieuse pour nous, qui s'appelle l'argent. Il en empruntait volontiers et l'oubliait. Cela même lui paraissait une fonction naturelle. Je me souviens qu'en ces temps lointains où cent francs représentaient quelque chose, un de nos camarades, en général plus fortuné, eut besoin de pareille somme. Degron, pour l'obliger, se mit en quête et eut bientôt trouvé prêteur. Sur iif.nri Dkghon quoi, on va fêter l'événement chez quelque mastroquet de Belleville. Huîtres, vin blanc, tout y passe, ainsi d'ailleurs que le billet emprunté ; de Sorte qu'une heure après notre malheureux camarade, tout de même un peu surpris, avait simplement cent francs de dettes de plus.

Pendant longtemps Henri Degron habita au fond de Vaugirard dans une maison qui appartenait au peintre Osbert. Je ne crois pas que cette location ait jamais été fructueuse pour le propriétaire. Mais Osbert avait le goût des poètes et tout s'arrangeait amicalement. Nul ne savait garder rancune à Degron. De fort bonne foi, il vous invitait à aller dans sa contrée éloignée partager un dîner hypothétique. Mais les quelques francs nécessaires manquant ce jour-là, Degron négligeait d'apparaître et l'invité revenait vers la Seine mourant de faim et fourbu par une marche de six kilomètres. L'été, Henri Degron aimait à passser quelque temps dans la vallée de Chevreuse au hameau de Trotigny. Il louait là au père Thibaut une bicoque sans plancher, avec un sol de terre battue. Bien des camarades de lettres y sont allés. On y festoyait chichement mais sans souci.

Un futur chef de bureau était envoyé avec une brouette chercher du bois sec. Un jour pour compléter le menu, nous fûmes sous la pluie pêcher la grenouille avec un chiffon de drap rouge. Le soir, on plaisantait et l'on disait des poèmes en plein air. C'est là que Degron aurait voulu avoir son buste.

La chose n'a pas été réalisée. Sa vie un peu irrégulière ne lui permit pas de conserver un petit emploi qu'il avait à la Préfecture de la Seine. Il dut faire

du journalisme en province, à Roanne. Il était là, secrétaire de rédaction, d'un journal dirigé par J. -Ernest Charles. Cela ne lui réussit pas trop. A faire l'orateur de café, à vider les tasses il gagna, non point beaucoup d'or, mais une laryngite tuberculeuse. Cependant son père étant mort, laissant quelque médiocre fortune, il revint à Paris plein d'espoir. Il comptait retourner dans sa chère vallée de Chevreuse où, comme pour un vrai Japonais, tout prenait pour lui un caractère décoratif. Une branche d'arbre et un oiseau formaient à ses yeux tout un paysage ; une mare d'eau sale devenait le plus charmant des lacs. La dure réalité vint vite mettre terme à ce rêve. Pour soigner un nouvel accès de laryngite, Henri Degron dut entrer à l'hôpital Saint- Antoine ; il y fut opéré et mourut peu après le 17 novembre 1906. Dans le désir de permettre un jour la réalisation du vœu de notre ami, j'allai à l'hôpital avec un camarade prendre un moulage de son visage ; mais les années ont passé, ceux qui pouvaient le plus utilement s'employer à faire élever à Degron un buste, comme Stuart Merrill, sont disparus à leur tour et j'ignore moi-même ce qu'est devenue l'empreinte de plâtre que nous avions prise.

Tristan Klingsor

TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES

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