‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 24 sur 83 · ANDRÉ BILLY · texte numérisé non relu

ANDRÉ BILLY

Quelques apparitions de Max Jacob.

La première, c'était à l'automne de 1903. Nous remontions le boulevard Saint-Michel sur lequel il venait de pleuvoir et dont les trottoirs brillaient. Nous allions à la Closerie des Lilas, Apollinaire, André Salmon, Nicolas Deniker, le baron Mollet, Max Jacob et moi. Max Jacob parlait. Nous l'écoutions. Il m'intriguait beaucoup. Je lui trouvais tout l'air d'un Révérend Père Jésuite : le crâne bien ras et déjà pailleté d'argent, quelque chose d'ascétique dans sa personne, qui contrastait avec la bouffonnerie un peu simiesque et secrètement salace de ses propos.

Quelques années plus tard, chez un ami commun, à Montrouge, une soirée. Max Jacob, éblouissant d'esprit, me tire mon horoscope. Époque où il lisait dans les lignes de la main, dans celles du visage. Mais il se faisait prier, s'excusait, se récusait, disait qu'il avait promis au bon Dieu de ne plus faire ceci, de ne plus faire cela. Il était déjà sur le chemin de l'Église. On colportait méchamment que cela devait lui rapporter... Pauvre Max !

Chez Baty, le marchand de vin du boulevard du Montparnasse, alors en pleine vogue. Max mange seul à une table. Je m'assieds en face de lui. Il porte une cravate rose. Il m'explique qu'il a une cravate de couleur particulière pour chaque jour de la semaine. Aujourd'hui, jour de la cravate rose. Raisons théosophiques, évidemment. Il entr'ouvre un carton à dessins et me donne une aquarelle signée de lui. «Et surtout, me recommande-t-il, ne dis à personne que je t'en ai fait cadeau, dis que tu me l'as payée cent sous ».

Au service religieux pour la mort d'André Dupont, dans cette église de

r.:Ax JACOB

Max Jacob

Montmartre qui ressemble à un immense réservoir en tôle. Max Jacob arbore un chapeau haute forme gris, une pèlerine en caoutchouc de même nuance qui s'entrouvre pour laisser voir une redingote de frère convers, et une cravate aussi bariolée qu'une lanterne vénitienne. Un Whistler. Sans oublier le monocle à large ganse...

A Quimper, sur le quai de l'Odet, à deux pas du terrain Bouchaballe, je suis plongé dans la contemplation d'un étalage d'antiquaire. Soudain, je me sens tiré par la manche. C'est Max Jacob. Il m'entraîne dans la boutique et m'en vante le contenu : gilets brodés, dentelles, vieux saints de bois, miniatures,

camées, bahuts bretons, lits clos, etc. Tout cela très cher. Max Jacob, ou plutôt son frère — mais quelle ressemblance ! — m'avait pris pour un Américain !

En mars 1920, chez Bernheim, « exposition de gouaches et dessins par Max Jacob. » On lit dans la préface du catalogue un petit essai d'autobiographie : « Je connais la danse, le chant et le piano, les madrigaux. Je connais le respect dû aux vieillards, aux savants, aux sépulcres blanchis, la joie, l'amour, la faim, l'isolement, les succès. J'ai

des grades universitaires (ancien élève de ). J'ai

quarante-trois ans, j'ai peu de cheveux, guère de dents, j'écris ceci dans un hôpital clair et charmant où l'on soigne ma pneumonie... Mes fantaisies linéaires d'enfant n'ont étonné personne. Comme j'avais été toujours d'allure bourgeoise, la surprise fut grande quand, à vingt-trois ans, je déclarai que je serais peintre. Comme j'étais un garçon studieux, il y eut beaucoup de chagrin, des chagrins auxquels je compatis aujourd'hui. J'étais alors dur, autoritaire, pénétré de devoirs moraux, d'une seule pièce. Que j'ai changé, mon Dieu !... A l'Académie Jullian, je fus bien mal reçu. Un jeune homme élégant me demanda si je vendais des crayons ; ce monsieur perdait son esprit et son temps ; j'étais si abruti de timidité que je ne compris l'insolence que bien longtemps après en y pensant. M. J.-P. Laurens me fixa des pieds à la tête avec son sourcil levé et son petit œil laborieux, il prit mon crayon et en remonta voluptueusement le trait d'une jambe pour le corriger. Je ne vis plus jamais M. J.-P. Laurens. M. Benjamin Constant parlait du nez et parlait poésie gris-bleu. Comme il

André Billy

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n'avait pas l'air plus peintre que je ne l'avais, il eut peut-être un peu de sympathie pour moi, mais il ne la manifesta point. J'étais triste et pauvre, on me conseilla de faire le critique pour gagner ma vie... Ah, j'en ai suivi, des carrières pour subvenir aux frais de tels apprentissages : balayeur de boutique, clerc d'avoué, bonne d'enfant (oui!) et secrétaire, secrétaire, secrétaire, secrétaire... » J'en, étais là de ma lecture quand je vis paraître Max Jacob au milieu de son exposition, et je fus bien étonné, car il était accompagné de M. Henry Lapauze qui, paraît-il, admire beaucoup sa peinture. « Fais-moi le plaisir de déjeûner un de ces jours, rue Gabrielle, me dit-il. Je prends mes repas dans la boutique d'une épicière où les commères du voisinage viennent boire le café. Tu verras, c'est un milieu délicieux... » Mais M. Lapauze l'emmena, non sans autorité.

Une autre fois, en haut des escaliers de la rue MuUer, chez un bistro où nous le trouvons dînant tête à tête avec Raymond Radiguet ; il nous explique qu'il se tient là une fois par semaine pour recevoir ses amis.

Une autre fois devant l'église Saint-Pierre, près de la place du Tertre, à Montmartre. C'était en été, au milieu de la rue, et devant chacun de nous il y avait un homard. Max Jacob passa, tête nue, comme s'il eût suivi une procession ; une corde serrait à la ceinture son large pantalon de velours. Il nous dit qu'il allait au Sacré-Cœur pour l'Adoration perpétuelle, ce dont nous lui fîmes compliment. Il sourit, modeste et recueilli, et s'éloigna.

Enfin, une rencontre dans l'autobus. On jouait une opérette de lui au Trianon- Lyrique. Il ne tarissait pas d'éloges sur la gentillesse des gens de théâtre, l'extrême bonté du directeur, etc.

A présent, il est à Saint-Benoit-sur-Loire, dans un couvent, et le bruit courait l'autre jour qu'il en avait été chassé pour avoir prêté les livres d'André Salmon aux enfants de Marie de la paroisse. Vers le même temps, sa présence était signalée chez Liane de Pougy.

Ainsi se mêlent dans la vie de Max Jacob, le siècle et le cloître, le profane et le sacré, la perdition et la vertu. « La conversion de Max Jacob, a écrit son ami Henri Hertz, ne représente nullement un accident, une rupture, ni dans sa vie, ni dans son œuvre. Il a, si l'on peut dire, passé d'un dieu à un autre d'un seul mouvement, par le simple poids de douleur de son existence ; il s'est donné dans une pratique plus assidue au dieu des Chrétiens, tel qu'il était, avec une dévotion plus nonchalante, vis-à-vis du dieu des Juifs. Il a changé de dieu, mais il n'a pas changé ; l'impression que l'on emporte, dès qu'on l'entend parler, c'est plutôt que les dieux se sont reconciliés en lui... « Regrettons une fois de plus la mort du Douanier Rousseau ! Il aurait peint le baptême de Cyprien- Max Jacob, en présence de Picasso son parrain, sous un ciel de gloire où l'En-

Soph des Kabbalistes aurait ouvert les bras à Notre-Seigneur Jésus-Christ, cependant que Saint Cyprien, Père de l'Église, évêque de Carthage et patron du néophyte, eût détaché de sa tête son auréole pour en orner le chef de ce dernier... Saint Max Jacob! Et pourquoi pas ? Ce ne serait que l'affaire de deux ou trois miracles, et Max n'en serait pas embarrassé.

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