‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 25 sur 83 · PAR PIERRE MAC ORLAN · texte numérisé non relu

PAR PIERRE MAC ORLAN

Alfred Jarry naquit en 1873 à Laval. Sa personnalité littéraire s'affirma sur les gradins du lycée. Ceux qui doivent mourir jeunes connaissent jeunes l'inquiétude du travail intellectuel qu'une maturité précoce permet de réaliser. Quand je songe à mes camarades et à moi-même, c'est-à-dire aux cancres flegmatiques d'un lycée de province vers 1897 par exemple, c'est un émerveillement que d'apprendre que Jarry écrivit Ubu-Roi à quinze ans. Cette précocité fut celle de Rimbaud. Elle est plus rare et infiniment plus distinguée que la précocité exclusivement sexuelle dont s'enorgueillissaient mes compagnons d'étude et de rugby. Est-ce pour eux un brevet de longue vie ? Il ne faudrait pas s'y fier. Les hommes qui connurent Jarry dès l'adolescence en gardèrent un souvenir puissant. La célébrité des adolescents qui en profitent ne survit pas, pour l'ordinaire, à leur adolescence. Celle de Jarry devait survivre, portée par Père Ubu qui me fit toujours l'effet d'un sphérique de mille mètres cubes avec, en guise de nacelle, une godasse réglementaire suspendue par un lacet d'uniforme.

Je n'ai vu qu'une fois Jarry. C'était en 1904, je crois, il revenait d'une extraordinaire promenade en automobile avec son grand ami Maurice Raynal. Il portait, en l'honneur de ce voyage, peut-être, un bonnet de fourrure, d'un eff'et, sinon singulier, du moins inattendu, puisque c'était l'été. J'avais déjà appris à aimer Jarry avec l'enthousiasme des jeunes gens. Sa figure était celle

Alfred Jarry

d'un polytechnicien mal habillé en civil. Salmon l'accompagnait. L'atmosphère où évoluait à cette époque une partie de la jeune littérature et de la jeune peinture était grise d'aspect, mais excessivement dangereuse dans ses influences. C'était l'époque du petit bistro peuplé comme le sont les bars dans les quartiers où la guillotine fait spectacle ou comme le sont ceux de Rit Dyke quand les matelots sont partis. Jarry et ses compagnons, prodigues de sous dans les appareils à jetons, parlaient avec fantaisie et vivaient avec autorité au milieu d'une société irritable et peu habituée au commerce des idées générales. I^a Providence, qui protège les simples de la foudre, sut distinguer, sans doute, chez les poètes de ce temps cette mystérieuse pureté qui ouvrit à Villon les portes du paradis en dépit de ses antécédents. Jarry et d'autres virent trembler dans les verres du bar souillé de neige fondue, le vin de l'assassin et celui du chiffonnier qui trouva dans sa poubelle le tronc martyrisé d'Adèle : celle du bal du Pont-du- Nord. De là à l'expression synthétique d'un burlesque féroce il n'y a que la durée d'une nuit sans sommeil qui prolonge le souvenir du dernier camarade vaguement rencontré dans le petit jour au carrefour de Buci. Jarry malade de génie et de privations pensait dans la pureté mathématique du vide absolu, en dehors de toutes les conceptions décoratives et sentimentales de la vie qui lui revenait dans la bouche, vers midi, à l'heure du soleil, avec un goût d'amertume timide et désespéré. Aujourd'hui, la bouteille de Champagne à quatre, dans un dancing, offre un port d'embarquement pour les camarades de vingt ans. Ce n'est pas plus ridicule. Mais c'est assez net pour établir entre les uns et les autres une différence de mœurs et d'émotion. Jarry, par sa manière de vivre fut ce que l'on appelle avec sympathie ou méfiance courtoise, un original. Il était la plus belle rose d'un chapeau garni d'autres roses. Une grande notoriété, son influence sur ceux qui le connurent, renforça ce qualificatif. Il vivait, dans cette fièvre lyrique, très intime, que donne l'extrême misère dont la gaité est naturellement dégagée de toute la douceur que comporte ce mot. Ce lyrisme mis en contact brutal avec l'air libre de la rue ou du bistro provoquait une explosion. Le burlesque aboutissait presque toujours à la violence. Un soir que Jarry dînait chez Raynal, il tira deux coups de revolver sur le sculpteur Manolo, par humeur, d'ailleurs momentanée. Deux dames enceintes, dit la chronique des « Soirées de Paris », s'évanouirent. Jarry s'en alla enchanté. Il jubilait littéralement et disait à ceux qu'il rencontrait: «Ah! quelle gentille soirée ! Quelle agréable soirée ! » I^es balles de revolver, quand elles peuvent devenir les éléments d'une anecdote, ne portent jamais. Manolo qui est un homme de talent et d'esprit subtil s'en console aisément.

Jarry était un personnage à mille facettes, mais son rayonnement ne variait

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pas avec l'éclairage. Je pense qu'il devait évoluer ainsi, mais avec plus de tendresse, chez ses excellents amis : M. Vallette et M^^e Rachilde. Il aimait également le docteur Saltas. Sa correspondance le prouve et donne l'aspect sentimental de Jarry, en dehors de la pureté nordique de ses livres, ceux d'un Baruch Spinoza, qui eût fréquenté, au lieu des crémeries d'Haarlem, les comptoirs d'étain des bars de la Buci.

Si l'on contemple le Jarry chevelu écrivant U bu-Roi, on imagine mal la génération sportive à laquelle appartenait Jarry. Cette génération commençait à s'émouvoir devant les virages relevés du vieux vélodrome de la Seine : la bicyclette fut à ses enthousiasmes ce que le rugby et la boxe anglaise furent pour la génération suivante. Pawlowski, Tristan Bernard, Lautrec, Launay, Bottini, etc., fréquentaient les vélodromes et connaissaient Choppy Warburton, le manager de Michaël.... Jarry aimait la bicyclette par goût pour la vitesse inutile. Il rêvait d'une quadruplette luttant contre un express, une quadruplette qui pût tenir son « emballage » sur une ligne droite prolongée comme l'infini des parallèles géométriques. M. Henry Desgranges écrivait alors « La Tête et les jambes », un des livres de chevet de toute une génération qui collait, à l'étude, à l'intérieur des couvercles de pupitres les portraits de Zimmermann et de Major Taylor. On retrouve toujours en marge de la vie littéraire de Jarry, et souvent mêlé à ses livres, ce haut goût pour le mouvement pavoisé par la couleur des

maillots, les cris de la foule, la fanfare sur la pelouse et les encouragements aigus des déjà incompréhensibles petites « poules » aux corsages à manches « ballons ». On retrouve la présence de ces éléments très curieusement stylisés dans le Siirmâle, les Jours et les nuits et dans les chroniques que Jarry écrivait pour le Canard Sauvage. D'une fantaisie souvent abstraite, les livres de Jarry ont toujours l'air d'avoir été écrits sur une banquise dans un paysage antarctique, sous la lumière froide d'un soleil qui appartient exclusivement à l'astronomie. Mais cette impression est spécieuse et la noblesse glaciale des paysages sentimentaux d'Alfred Jarry est faite, comme le blanc, de mille pigments colorés ; les éléments minuscules et innombrables de la vie parisienne, au bord de la Seine, au carrefour de Buci, jusqu'à Laval où le poète transportait son inquié-

PiERRE Mac Orlan

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tant décor pour vivre devant l'herbe et « refaire » de la santé, comme les perdrix blessées « refont » du sang, le soir, après la fermeture de la chasse.

Il vivait aussi aux environs de Corbeil dans une maison menacée par les inondations et qu'il appelait le Tripode. Il méditait dans un décor étrange avec des oiseaux de nuit à déplacements lents, au milieu de livres éparpillés ou entassés en piles : les éléments de l'aventure.

Jarry ne connut pas l'isolement. Une élite le suivait et s'enthousiasmait sincèrement pour ses livres. Son destin le plaçait en dehors de toutes les routes qui mènent à la réussite selon le goût bourgeois pour ce mot. Jarry avait réussi. Il pouvait déjà sentir la chaleur douce des rayons de sa propre gloire. A cette époque, les jeunes artistes et Jarry lui-même parlaient comme Ubu. L'auteur de cette extraordinaire farce se mêlait à l'expression pittoresque de son personnage, d'une manière populaire et sentimentale. Il disait : « Hon ! le Père Ubu est aujourd'hui souffrant ! » Dans une lettre très émouvante qu'il écrivait à M™6 Rachilde, Jarry débutait ainsi : « Le Père Ubu, cette fois, n'écrit pas dans la fièvre... » Jarry connaissait à ce moment, sans doute, l'angoisse mouillée de larmes où les plus forts, momentanément affaiblis, demandent à chacun l'aumône d'une parole d'amitié. Cette lettre pressentait la fin de cette existence secrète et tourmentée que Schwob, qui la connaissait bien, aurait pu joindre aux vies imaginaires après celle de Cyrill Turner.

Jarry mourut à 34 ans, le i^r novembre 1907, à l'Hôpital de la Charité. Son grand ami et collaborateur Jean Saltas l'assista jusqu'à son dernier souffle qu'il expira en sa présence. Quelques minutes avant de mourir, Jarry semblait rayonner de satisfaction. La puissante et vague espérance congestionnait sa figure pâle. Comme son ami lui demandait de lui dire ce qui lui ferait plaisir, les yeux de Jarry s'animèrent. Il parla et dit ce qu'il voulait : un cure-dents. Quand il eut l'objet désiré, il montra sa joie et comme Jean Saltas se tournait du côté de l'infirmière, Alfred Jarry mourut.

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