‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 26 sur 83 · PHILOXÈNE BISSON · texte numérisé non relu

PHILOXÈNE BISSON

Vers 1895, Ernest La Jeunesse était maigre. On ne le rencontrait jamais que portant une serviette d'un fort tonnage invraisemblablement bourrée. Il

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Portrait d'ERNEST La Jeunesse, par lui-même.

s'asseyait quelquefois le soir dans la salle du bas, au Chat-Noir, où l'on pouvait voir Pawlowski, Cremnitz, Bouhélier, Sarluis et quelques autres. Il passait la main dans ses cheveux, poussait deux ou trois piaillements, et se retirait. Il paraissait nerveux et impatient. Il attendait la gloire. Il avait été naguère plus ou moins secrétaire d'Anatole France.

Le D^ Albert Haas a fait l'inventaire de la serviette d'Ernest La Jeunesse à cette époque : « D'abord apparaissait ime lettre d'Anatole France, avec lequel

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La Jeunesse s'était chamaillé. D'autres lettres, puis un monceau de feuilles manuscrites, le manuscrit de son premier volume, qui n'avait pas encore paru. A cette époque-là, il n'avait publié que de courts articles de critique, tant dans la Revue blanche que dans cette brave Revue bleue, où il signait du pseudonyme transparent d'Elgy... Griffin s'était froissé un jour d'une remarque faite par La Jeunesse dans la Revue bleue, et dans sa colère, avait répondu en le traitant d'ordure. La Jeunesse répliqua par quelques vers, dont la pointe était : M. Vielé- Griffin, vous n'avez pas la Griffe fine.... Il habitait quelque part, près de la place de la République. On disait qu'il n'avait pas payé son propriétaire depuis un temps immémorial ; il le consolait en jouant parfois avec lui aux échecs ou au jacquet. »

Les Nuits et Ennuis de nos plus notoires Con-

\ temporains parurent avec grand succès. Sous le persiflage, on découvrait un vrai sentiment littéraire, La Jeunesse avait l'instinct et le goût. Il fut I célèbre du jour au lendemain ; les académiciens faisaient sur lui des bons mots ; ceux-ci ne lui firent guère de mal, mais les livres de lui qui suivirent le premier furent accueillis avec peu de faveur. Cependant le jeune écrivain était entré au Journal où il enterrait nos gloires, rendait compte des réceptions des Quarante et tenait ses assises I au bar. Il y connut tout ce que Paris comptait de journalistes et publicistes. Il se mit alors à prendre du ventre et à porter des bijoux. Il avait trois bagues à chaque doigt et plusieurs épingles à sa cravate. Il écrivait des pièces de théâtre qu'il ne signait pas. Horriblement myope, il était affligé d'une voix aiguë de soprano, dont Apollinaire disait qu'elle n'était due ni au hasard de la naissance, ni à un accident, mais qu'il la devait à une pratique d'hygiène qu'il observait avec grand soin, ayant remarqué que parler avec une voix de tête purifie l'âme et donne des idées claires.

Quoi qu'il en soit, il avait beaucoup d'autorité sur les garçons de café, et il était fort admiré des gérants et de cette sorte de journalistes qu'on appelait alors les Mousquetaires, dont les plus célèbres étaient Rougier-Dorcières et Laberdesque, parce qu'ils faisaient les bretteurs et les hommes d'honneur de casino. Il était toujours entouré, à ses cafés, qui étaient surtout le Cardinal, le Bols et le Napolitain, d'un groupe qui admirait son érudition. Catulle Mendès

Philoxène Bisson

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la niait. Il prétendait que La Jeunesse était fort ignorant, et souvent il entrait dans de grandes colères à son sujet, parce que celui-ci s'était montré insolent, sans égard pour la Poésie ; il lui défendait alors de reparaître devant lui. L'auteur des Nuits et Ennuis s'y connnaissait, cependant, en toutes sortes de choses, un petit journal avait même annoncé un jour qu'il cherchait à échanger une locom-otive contre un piano à queue ; mais c'était une mauvaise plaisanterie ; il ne recherchait en effet ni les machines à vapeur, ni les pianos, bien qu'il fut né collectionneur. Guillaume Apollinaire, qui était entré dans sa chambre, nous en a laissé cette description :

«Le sol est encombré de livres à belle reliure, d'émaux, d'ouvrages en ivoire, en cristal de roche, en nacre, de boussoles, de faïences de Rhodes et de Damas, de bronzes chinois. A gauche de la porte, sur une table de bois blanc, se trouve une profusion de camées et d'intailles,de gemmes grecques archaïques, d'anneaux, de cachets, de statuettes africaines, de jouets, de netsukés, de toys de Chelsea, de coupes, de calices. Devant la table, contre le mur de gauche, jusqu'au bout de la chambre, se dresse une immense montagne de livres, d'armes de toutes sortes, anciennes et modernes, d'objets d'équipement militaire, de cannes, de tableaux, etc. A droite de la porte, la table de nuit ouverte laisse voir un vase plein jusqu'au bord de vieilles montres; puis un petit lit de fer s'allonge, au-dessus duquel jusqu'au plafond, les murs sont couverts par un nombre considérable de miniatures représentant des militaires. Au pied du lit, des armes encore sont entassées avec des étoffes rares, des casques et des portraits de cire dans leurs boîtes de verre.

Devant la fenêtre, sur une table ronde, une collection de bonbons anciens, de figurines de sucre colorié, de maisonnettes bâties par le confiseur, de brebiettes en fondant entourant un grand agneau pascal italien, semble préparée depuis plus d'un siècle pour une troupe turbulente d'enfants qui ne sont point venus, qui ont grandi, ont vieilli et sont morts sans avoir touché à ces bonbons surannés et charmants, objets précieux d'une gourmandise qui n'est plus, dont on n'a pas écrit l'histoire et qui n'a même pas son Musée. »

La Jeunesse, coiffé d'un chapeau de castor, arpentait le Boulevard en traînant la jambe. Il changeait de café, regardant toutes choses et toutes gens avec un grand air d'ennui. Il connaissait exactement la tenue des militaires de toutes les armes depuis le premier Empire et savait par cœur l'Annuaire. Et pour imiter les officiers, il prenait chaque jour plusieurs pernods. Il paraissait solidement bâti, mais il était mélancolique et d'une santé mince. La Guerre lui porta un coup. Le dernier. Il ne put résister à la suppression de l'absinthe, et moins

encore au désordre irréparable qui bouleversa soudainement l'Annuaire militaire. Réciter la liste des officiers d'aucun régiment lui devenait désormais impossible et il ne connaissait plus les pièces d'uniforme. Il connut des heures infiniment mornes à la Brasserie Vetzel, et mourut.

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PAUL LÉAUTAUD

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