‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 27 sur 83 · PAR ANDRÉ BILLY · texte numérisé non relu

PAR ANDRÉ BILLY

De temps à autre, les habitués des répétitions générales voient paraître dans une encoignure de couloir, immobile mais l'oreille tendue et l'œil aux aguets, bien qu'il ait assez souvent l'air de somnoler, un personnage dont la mine et l'accoutrement font se retourner les petites cabotines effarées. Cet homme porte un chapeau difforme d'où sortent des cheveux grisonnants, évidemment peu familiers avec les ciseaux du coiffeur ; un foulard blanc remplace autour de son cou le banal faux-col. En hiver, un tricot de laine cache sa chemise, et, que la température s'abaisse un peu, aussitôt Paul Léautaud endosse deux vestons l'un sur l'autre, le plus long en dessous, de manière qu'il dépasse. Ces vestons, qu'on devine achetés dans la confection, prennent sur les épaules de leur propriétaire, une façon d'être personnelle, ample, presque élégante ; des pantalons, disons que le premier homme à qui vint l'idée saugrenue d'introduire ses jambes dans des cylindres de drap, en dut porter de cette forme élémentaire et primitive. Même observation pour les chaussures...

Cependant, Léautaud tient à la main une petite badine et, la tête renversée, un peu inclinée sur le côté, fait une lippe insolente. Il a de beaux yeux et il le sait, il s'en sert en grande coquette, soit qu'il les voile pour se donner, comme je l'indiquais plus haut, là physionomie d'un homme endormi de lassitude et d'ennui, soit qu'il les agrandisse dans une expression de stupéfaction comique Des lunettes chevauchent son nez aux narines flaireuses, non point de ces somptueusee lunettes d'écaillé dont la mode nous est venue d'Amérique, mais de ces lunettes de fer, et rouillées, que les opticiens du quartier Saint-Sulpice vendent aux missionnaires barbus et aux séminaristes boutonneux... L'entra'cte fini, Léautaud regagne sa place d'un pas négligent. On murmure derrière son dos : « Qui est-ce ?» — « C'est Boissard ! » et beaucoup de gens de théâtre ignorent que Boissard s'appelle en réalité Paul Léautaud.

Par contre, sur la rive gauche, aux environs de l'Institut et de l'Odéon, on ne connaît pas Maurice Boissard, mais toutes les concierges, toutes les tripières, toutes les revendeuses de croûtes, toutes les commères attendries et jacassantes, toute la confrérie des vieilles à chiens et à chats dont sont hantés les ruelles et

les corridors de cette région de Paris faite pour séduire Rembrandt et Daumier, Callot et Monnier, parlent avec admiration et respect de « Monsieur Léautaud ». Il est pour elles une espèce de saint, un mélange de Saint François d'Assise et de Saint Vincent de Paul, dont la bonté ne s'arrête pas aux animaux, quoi

que puisse en penser certaine femme de lettres rudement houspillée par lui.

Une chiffonnière tirait sur la montée de la rue de Médicis une voiture à bras lourdement chargée. Paul Léautaud, qui gagnait la gare du Luxembourg en portant un gros sac de croûtes destinées à la pâtée de ses bêtes, aperçut cette femme qui peinait. Il déposa son sac contre la grille du jardin et, s'attelant à la petite charrette, fit le cheval de renfort, puis revint prendre son sac où il l'avait laissé. Voilà l'homme à qui ses écrits ont fait une réputation de méchanceté. Ceux qui le connaissent sourient quand on leur dit que leur ami est méchant.

Il se tient assez régulièrement rue de Condé, au premier étage du Mercure de France, derrière la porte où sont inscrits les mots : Manuscrits, Publicité^ utilisant pour travailler un fauteuil d'époque Napoléon III, bas sur pieds, ce qui lui met la table à la hauteur du menton. Au-dessus de sa tête sont pendues une aquarelle de Marie Laurencin et sa caricature par André Rouveyre. Le nez sur le papier, il écrit de son écriture incroyablement serrée et rectiligne, à l'aide de plumes d'oie dont le grincement flatte, dit-il, son oreille. Il passe pour recevoir les visiteurs d'une façon incivile et peut-être est-il vrai qu'il en use ainsi avec quelques personnes dont la présence l'importune ou l'intimide. Quant à moi, je l'ai toujours vu raffiner sur la politesse à l'égard des étrangers, et le ton dont il lance : « Je vous salue, monsieur !» ou : « Je vous salue, madame ! »

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Paul Léautaud

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TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES

a quelque chose de Régence, il me semble. Il y a d'ailleurs dans toute sa personne physique, intellectuelle et morale, une extrême distinction dont je crains bien de ne pas réussir à donner l'idée.

Paul Léautaud habite une maison au milieu d'un jardin, sur la colline de Fontenay-aux- Roses. C'est là, c'est au milieu de ses chiens — il en a quinze — et de ses chats — il en a quarante — que le personnage prend toute sa valeur. Léautaud rentrant de Paris, le soir, sa journée finie, et toute sa famille à quatre pattes s'élançant à sa rencontre dans un grand fracas d'aboiements, toutes ces gueules ouvertes, toutes ces queues qui frétillent, tous ces dos qui se frottent à ses jambes, tous ces bonds, toutes ces caresses, toute cette joie d'enfants qui retrouvent leur père, la scène serait à peindre. Elle est l'onguent, elle est le baume quotidien sur la misanthropie saignante de Léautaud.

Il a décrit son jardin où quatre-vingts tombes d'animaux divers émaillent l'herbe de briques et de fragments de faïence. La nuit, le clair de lune les fait briller et, de sa fenêtre, Léautaud les contemple en rêvant. Il a décrit sa chambre qui est aussi son cabinet de travail : de vieux meubles, quelques livres, des portraits de famille et notamment une photographie de sa mère dont il ne nous a pas caché qu'elle fut jolie femme et encline à badiner, même avec son grand fils Paul qu'elle n'avait pas revu, il est vrai, depuis sa naissance, ou peu s'en faut... Et des chats, des chats, des chats partout, sur la table, sur le bureau, sur la cheminée, sur les livres, sur la commode, sur le fauteuil, sur le tapis, sur la chaise, sur le lit. «J'ai le plus grand mal à me coucher, explique-t-il, à cause de mes chats, et quand je suis couché j'ai le plus grand mal à me lever pour la même raison. Il y a des chats sous ma tête, sous mes reins, contre mes flancs, sur ma poitrine et le long de mes jambes. Je n'ose pas les déranger... »

Je me souviendrai toute ma vie d'un beau dimanche d'été passé àFontenay, dans la maison de Léautaud où l'on bute à chaque pas dans des plats de cendre et où les portes ont été remplacées par des treillages en fil de fer, comme dans un poulailler. Léautaud, en ce temps-là, avait une oie. Au dessert, elle monta sur la table, et, la nuit venue, je me demandai quelles étaient toutes ces lumières qui clignotaient entre les feuillages assombris : c'étaient les yeux des chats...

Au théâtre, à la ville et chez lui, tel est l'un des écrivains les plus originaux, les plus indépendants, les plus fiers, les plus spirituels que nous ayons. Un cas de sensibilité refoulée, faussée, exaspérée, que la moquerie détend et soulage. Un cœur farouche qui s'est taillé son domaine dans le monde des bêtes comme pour se le tailler plus librement, mieux à la mesure de sa tendresse. On l'a comparé à Rousseau dont il a la franchise, mais non la servilité, et à Diderot dont il a la spontanéité pétillante. Au total, un esprit de grande tradition sous les apparences d'un bon toqué.

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