PIERRE LIÈVRE
Le Comte de Montesquieu était un homme mince et d'une taille fort au-dessus de la moyenne ; les vêtements longs et ajustés qu'il avait l'habitude de porter la faisaient paraître plus haute encore. Il avait l'œil profondément enfoncé sous le sourcil, le front large, et ses abondants cheveux noirs étaient rejetés en arrière. Ses moustaches étaient longues, retournées par un coup de fer de façon que leurs extrémités formassent chacune une boucle, et il portait la mouche. Quels que furent les caprices de la mode il ne modifia jamais l'aspect d'une physionomie ni d'une silhouette qui changèrent peu d'elles-mêmes malgré que l'âge survînt. Il se posa la question de savoir s'il serait opportun de reparaître après la guerre avec la barbe et les cheveux blancs. Il ne s'y décida point, estimant qu'un homme connu du public ne devait point le déconcerter en lui présentant une nouvelle apparence.
Sa voix était sonore, bien timbrée. Elle s'élevait rapidement jusqu'à l'aigu, mais les éclats en étaient toujours voulus, car elle était travaillée et cultivée. Sa diction était savante et agréable. « Même quand il me lit les légendes de mes dessins, disait un jour M. Forain, je crois que ce sont des vers. »
Le Comte de Montesquiou apportait une extrême attention à tout ce qui concernait sa personne et spécialement aux choses du vêtement et à celles du décor. Il raffinait à l'infini en ces matières.
Relativement au costume il estimait insuffisant de le choisir selon la saison, le jour et l'heure, il voulait encore le conformer au naturel, au goût Ou au caractère des personnes qu'il visitait. Par exemple pour aller chez Edmond de Concourt, japonisant comme chacun sait, il mettait un gilet taillé dans une soie japonaise. Un jour qu'il se trouvait chez Hérédia, celui-ci le pria de l'accompagner chez le peintre Nittis. Il n'accepta, qu'à condition de rentrer préalablement chez lui pour changer de vêtement, ne pouvant aller chez ce nuanciste dans le costume de rime riche qu'il avait primitivement choisi.
Il avait des délicatesses singulières, et quand M. Boldini exécuta son portrait, afin que le bras n'apparût point découvert entre la manchette et le gant, il s'en fit faire d'une longueur suffisante pour l'empêcher.
TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES
Ce portrait, ou plutôt la canne qu'on le voit y tenir (qui est la propre canne de Louis XV, précieux objet de Sèvres bleu provenant de la vente Concourt) fut l'occasion d'un duel retentissant qu'il eut avec M. de Régnier le 9 juin 1897. Cet événement émut quelque temps l'opinion et fut comiquement commenté par Raoul Ponchon, en vers libres, dans une gazette rimée du Courrier français.
Oïl vont ces deux grands sei- [gneurs Ces poètes si braves Le comte Robert des odeurs [suaves Et le chevalier Corbeillard [des Heures ?
Ils vont se casser la fiole Se patafioler la fiole, etc.
Les adversaires ne se réconcilièrent pas, mais M.
de Montesquiou disait volontiers qu'il ne saurait mal parler de M. de Régnier qui s'était fort bravement battu contre lui.
En matière de mobilier ses recherches et ses inventions, elles aussi allaient loin. Il fut si l'on peut dire le premier des ensem-
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Robert de Montesquiou
bliers, ou leur précurseur. Il agençait ses appartements et ses résidences avec beaucoup d'imagination et de choix. Il avait le goût sûr et le prouvait à l'égard des choses anciennes qu'il collectionnait avec discernement. Quant aux choses modernes, on lui reprocha parfois de se hasarder. Il est vrai qu'il vécut en un temps de confuses recherches esthétiques, et que par amour du nouveau on tombait parfois dans l'extravagant ou le pire.
La curiosité de ses trouvailles lui valut une réputation d'excentricité qui fit que lorsque Huysmans, en 1884 publia A Rebours, on vit en lui le modèle ou le prototype de ce des Esseintes à qui Mallarmé adressa l'un de ses plus fameux poèmes. Une véritable confusion, dont la persistance ne fût pas sans le faire
souffrir s'établit entre le personnage imaginé et la personne du Comte. Il se défendit toujours d'avoir pu inspirer Huymans qu'il ne connaissait guère personnellement, mais il est cependant vrai, qu'à moins de trente ans qu'il comptait quand A Rebours parut, il avait fait dorer des tortues et que cela ne s'ignorait point. Il avait fait aussi éditer à exemplaire unique, quelques-uns de ses livres préférés, et il avait eu dans un de ses appartements une salle à manger agencée comme celle d'un yacht, avec des aquariums devant les fenêtres. Il est encore vrai qu'il collectionnait les fleurs excentriques.
Je ne saurais dire si l'hortensia passait pour tel quand il lui marqua de la prédilection, toujours est-il que c'est cette prédilection qui mit cette jolie fleur à la mode. Le Comte de Montesquiou était d'ailleurs parfaitement en possession de diriger la mode. Homme à la mode lui-même il régnait en tyran capricieux sur les salons parisiens les plus notables de la fin du xix^ siècle. Les fêtes qu'il donnait, les réceptions où il paraissait prenaient dans cette société brillante et frivole le caractère d'événements importants et souvent Marcel Proust, son fervent admirateur, rédigea soigneusement des communiqués qui devaient faire connaître ces solennités aux lecteurs du Gaulois et du Figaro.
Evoquant un jour pour nous les souvenirs de ce temps : « J'étais alors, nous dit-il, réellement insupportable, occupant le monde de ma personne comme une sorte de Sarah Bernhardt homme. » On voit qu'il savait à l'occasion se juger
Pierre Lièvre
TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES
sévèrement. On admet donc plus aisément qu'il se soit montré parfois fort dur envers autrui. Il savait décocher des traits cruels, et conférer à ses épigrammes un tour de mystification humoristique.
Se trouvant au Théâtre le voisin d'un mauvais poète qui se faisait la tête de Musset, il le traita toute la soirée comme si c'eût été Musset lui-même, puis lui ayant proposé de le ramener chez lui, il le conduisit au Père-Lachaise où il l'abandonna. D'un peintre qu'il trouvait également mauvais, M. Jacques Blanche, comme il possédait un tableau (un de ces portraits de jolies femmes dont il aimait s'entourer) il en avait fait couper la signature, et sur la plaquette dorée où l'on inscrit habituellement les noms d'auteur il avait fait graver ces mots : peint par un inconnu.
Mais tous ces traits plaisants ou singuliers ne doivent pas faire oublier la passion essentielle de sa vie : l'amour des lettres. Il fut tel qu'il mourut corrigeant des épreuves, celles du dernier livre qu'il comptait publier. Est-il plus belle fin pour un homme de lettres ?
JEAN MOREAS