‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 29 sur 83 · PAR EUGÈNE MONTFORT · texte numérisé non relu

PAR EUGÈNE MONTFORT

Les bizarreries de Jean Moréas venaient de ce qu'il était essentiellement un poète. Toute sa vie était conditionnée par cela qu'il était un poète, tout

subordonné à cela. Il fallait sentir, aimer la poésie et la pouvoir rechercher et goûter jusque dans sa source pour le pénétrer. Ainsi de tristes plaisants n'ont pas compris l'homme admirable que la fortune leur avait permis d'approcher, et l'ont cru diminuer en répétant des propos dont le sens authentique leur échappait, ou en publiant pauvrement, sans en avoir aperçu le sens, les tics et les manies d'un homme dont rien n'était à la portée des médiocres. Si un grand homme n'est pas grand pour son valet de chambre, ce n'est point qu'il cesse d'être grand dans l'ordinaire de la vie, mais parce que son valet de chambre, uniquement occupé de choses basses et qui n'a qu'un esprit de valet, est incapable de distinguer ce qui est grand dans son maître. Tout ce que disait, tout ce que faisait Moréas dérivait de ce qu'il était poète. Les gens insensibles à la poésie, les esprits plats ne le comprenaient pas. Pour le pénétrer, il fallait encore se rappeler qu'il était un Oriental, connaître et aimer l'Orient. C'est de l'Orient, qu'il tenait cette familiarité, cette absence de morgue, dont s'autorisaient les imbéciles pour le traiter, eux aussi, de leur côté familièrement. Mais il disait : « Je me lie tout de suite avec le premier venu, mais il n'y a peut-être personne dont la familiarité ne me dégoûte. »

11 n'oubliait pas qui il était, et d'une distinction extrême, tout manque de tact,

la moindre grossièreté le blessait infiniment. D'Orient son goût pour les petites

gens, sa badauderie, sa naïveté qui s'alliait à tant de délicatesse et tant de finesse.

Quand l'avais-je rencontré ? Il y a longtemps. C'était, il me semble, à la

Plume, de Léon Deschamps, dans un petit bureau fort obscur, rue Bonaparte,

Moréas, par Ouvré

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où Ton entrevoyait aussi Henry Becque et Verlaine. Moréas avait cru que je portais la particule et le premier livre que j'ai reçu de lui est dédié à M. Eugène de Montfort. Ici tout de suite je fais une pause. Ce de lui plaisait. Moréas aimait la noblesse, c'est-à-dire l'éducation et le luxe, la tradition et la haute vie. C'est qu'avec la très maigre pension qui lui venait d'Athènes, tout lui était défendu, alors qu'il était né aristocrate et pour mener une existence généreuse de gentilhomme. La médiocrité de la condition du poète dans le monde moderne le dégoûtait. Il en était réduit à son port de tête cavalier, à son monocle, ses cigares et à la grande façon dont il tirait ses manchettes ou dont, entre deux doigts, il relevait sa moustache. Fort courtois, sa table au café Vachette était entourée de gens qui pour lui étaient les familiers de sa cour, comme son domino devenait le jeu du roi. Il avait les plus belles manières, sachant parler comme pas un du barbier qui venait de le raser, ou avec fermeté mander le gérant du café pour lui intimer de goûter au porto qu'on lui avait servi et qui sentait le bouchon. Mais chacun n'était pas sensible à sa race et ne se rendait pas compte qu'il était parfait. A ce sentiment qu'il gardait de la nécessité d'une élite, de la vie supérieure que les héros devaient mener, il faut rattacher le goût de Moréas pour les honneurs, le plaisir que lui fit sa décoration, la candidature qu'il aurait probablement posée à l'Académie, s'il lui avait été donné de vivre plus longtemps. Il aimait les honneurs non par bassesse, par hauteur d'âme au contraire, parce qu'il faut donner à la poésie, au poète, ce qui est dû, reconnaître ce qui est grand, mettre ce qui est élevé à sa place et parce que, pour lui, les honneurs se confondaient avec l'honneur, avec la Gloire.

Nous dînions chaque semaine, dans un petit restaurant à l'angle de la rue Bonaparte et de la rue Jacob, avec Karl Boes, qui avait succédé à Léon Deschamps comme directeur de la Plume, et M"^^ goes, avec quelques collaborateurs de la Plume, tels que Georges Pioch et Charles Doury. Moréas se montrait galant avec M"^^ Boes qu'il trouvait distinguée. Ces dîners m'en rappellent un autre chez Larivière, un petit restaurant intime, fort différent de celui d'aujourd'hui, où le poète allait volontiers. La salière s'était renversée. Il prit une pincée de sel entre le pouce et l'index, et l'élevant d'un geste lent, qui semblait rituel, la jeta brusquement par dessus son épaule, derrière son dos, en fronçant les sourcils. Réellement superstitieux, il disait avec raison qu'il était un Grec ancien : « Les gens se font incinérer, c'est ridicule, déclarait-il. Moi, je me ferai incinérer, mais je suis un Grec ancien.... »

Il traversait alors une période de noir découragement. La vie lui était à charge. Il composait les Stances. Combien de fois dans la nuit, les lui avonsnous entendu exprimer, résumer d'un mot dans un style moins poétique, mais aussi fort que celui du livre. Il nous tenait pas le bras marchant silencieusement ; il s'arrêtait, nous nous arrêtions. Alors, en articulant bien, d'une voix sombre, il prononçait : « Montfort. . . je m'emm. . . ! » Puis il se remettait à marcher avec accablement.

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Autographe de Moréas vers 1874 (Collection Simon Kro)

C'est la nuit surtout que Jean Moréas composait ses poèmes. Il a raconté (i) comment il avait fait Iphigénie :

« Une sentence prononcée par le chœur fut composée une nuit d'hiver, en

(i) Dans Paysages et Sentiments.

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traversant un carrefour dont je n'ai point oublié le nom, tandis que la bise glaçait le poil de ma moustache. C'est par une nuit semblable, le long d'une grille de square, que le roi Agamemnon commença cette plainte désespérée que le grand acteur Silvain porta au comble du tragique :

C'est un ouvrage, hélas ! plein de solidité Que la divinité Pour notre perte tisse...

Il y a des passages cherchés longtemps et trouvés inopinément sous un bec de gaz, que je griffonnais sur un feuillet arraché, contre le battant d'une porte... »

Il parle, un peu plus loin, « d'une nuit entière consacrée au travail et au doute. » Ainsi il a vécu doublement .« Si je dormais la nuit, au lieu de vivre, disait-il, je vivrais deux fois moins. Le calendrier me donne cinquante ans, j'ai donc vécu autant qu'un centenaire. Je ne manque pas à la règle de ma famille. » Car il se vantait que dans sa famille on vécût centenaire.

D'ailleurs il travaillait aussi le jour : « Plus d'un couplet tendre chanta à mes oreilles dans la fumée opaque d'un estaminet... » Il travaillait dans les bois, à la campagne, en voyage. Et Charles Maurras a pu dire : « A quelque heure du jour que vous l'abordiez, il travaille, je veux dire qu'il fait des vers ou qu'il en récite. »

La représentation d'Iphigénie le tira de sa ténébreuse humeur. Il reprit goût à l'existence. Célèbre, entouré d'hommages, honoré et respecté par de nombreux jeunes gens, il était remonté à la lumière. Nous demeurons reconnaissant à Silvain d'avoir servi Moréas. Grâce à lui, on a joué Iphigénie, et cela a rendu courage au poète tourmenté.

C'est avant ce temps, quand il était encore malheureux, que nous passâmes plusieurs jours à Marseille, avec lui. Nous le revoyons d'abord un matin d'hiver, à Montrouge, chez lui, venant de sortir du lit, et se lavant un peu la figure, sa cuvette posée sur les livres et les papiers qui encombraient sa table. A moitié endormi encore, il grognait, il crachait. Nous décidâmes ce voyage. Et à la question que nous posions en badinant, il répondit soucieusement : «Oui, j'emmènerai une femme. Elle s'appelle Mélancolie. » Cependant nous ne pûmes partir pour Agay avec lui, et nous ne le rejoignîmes qu'à Marseille, à son retour. Ah ! les fâcheux clovisses du Vieux-Port, avec le vin de cassis. Moréas ne les digéra point, et durant deux heures, il répéta. « Mon-cher-les-coquillages-ici-ne-sont-passi-frais-qu'aux-Halles. » Enfin cela passa et nous eûmes quelques belles heures. Nous l'admirions, il nous était cher. Nous étions heureux d'être avec lui dans la ville que nous préférions.

Les derniers jours de Jean Moréas auront été une leçon sublime pour ceux qui en furent témoins. Personne que lui n'a souffert et n'est mort avec ce stoïcisme. Il avait été transporté dans une maison de santé sur la lisière du bois de Vincennes. Il faisait un joli temps de printemps. Et dans la chambre du malade, grande et claire, les fenêtres ouvraient sur la verdure. Moréas était content, il jouissait des soins dont on l'entourait, des soins dont, solitaire, il avait toujours été privé. Il disait : « Tout le monde est très bien pour moi. » De grands écrivains venaient le voir, de hautes personnalités, des ministres. Il était flatté. Il disait : « Ce sera bien, très bien (il pensait à son enterrement). Il y aura des fleurs, des gerbes, je n'aime pas les couronnes. En cette saison, il y a beaucoup de fleurs. »

Comme M. de la Tailhède, qui ne le quittait pas, assurait à des visiteurs qu'il allait mieux, qu'il sortirait dans huit jours, que le cerveau n'était pas atteint, Moréas haussait les épaules : « Dites que je suis très mal. Allons ! Il ne faut pas tromper les gens, c'est ridicule ! »

Et à Barrés le félicitant de son courage, il répondit : « Voyons ! Tu sais bien que je me suis toujours fichu de la mort... »

Ses cheveux avaient blanchi, mais il avait encore la voix forte. Il suivait les progrès de sa maladie, observant que « maintenant les fonctions ne se font plus. » Remarquant : « Je meurs à cinquante- quatre ans, ce n'est pas trop jeune, ce n'est pas vieux, c'est bien. »

— Tu vas bientôt te lever, lui disait cependant Barrés, sortir, revoir le printemps, revivre...

— Oh ! revivre, recommencer toutes ces bêtises !... fit avec un profond dégoût Jean Moréas.

Et à son pharmacien qui lui disait :

— Le printemps revient. Dans le jardin, pendant votre convalescence, vous chanterez cette belle saison.

Il répondit :

— Oh moi ! je ne chante que l'automne... Il dit à Guillaume Apollinaire :

— Au fond, il n'y a que la vertu qui compte. La vertu, c'est la perfection. Et pendant son agonie, ceux qui étaient penchés sur lui, l'entendirent

chuchoter péniblement : « La Vie ! La Mort ! Il n'y a que la poésie... »

Pour Moréas la vertu et la poésie se confondaient. Il adorait la perfection.

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