GERMAIN NOUVEAU
PAR CHAFFIOL-DEBILLEMONT
Les lecteurs attentifs de l'œuvre de Verlaine ont, parmi les pièces dédicacées du maître, rencontré à deux reprises le nom de Germain Nouveau, dans Amour et Dédicaces. C'est une figure étrange que celle de ce poète encore trop peu connu, ou plutôt trop mal connu par ses Valentines, alors que son livre capital Savoir aimer, paru sous le nom d'Humilis, révèle un lyrique de grande envergure.
Son histoire commence au Café Tabourey. En ce lieu qui fut un centre de nobles luttes littéraires, venait s'asseoir, aux environs de 1873, un jeune homme hâve et dédaigneux, que personne ne voulait saluer. C'était le génial précurcurseur du symbolisme, Jean- Arthur Rimbaud. Or, tandis que ce maudit se tenait à l'écart, un adolescent du même âge environ (il avait 21 ans) se risquait auprès de lui et, avec toute la ferveur de l'enthousiasme, exprimait son admiration pour le haut talent du réprouvé. Cet inconnu s'appelait Germain Nouveau. Tel un roi Mage des temps évangéliques, il offrait dans cette modeste brasserie du Quartier Latin, à ce dieu tout à la fois familier et distant, la myrrhe avec l'encens. L'or seul faisait défaut. Ils se lièrent rapidement, et nos deux compagnons convinrent de conquérir Londres. Dans la cité des brouillards, ils éprouvèrent quelques déboires, exerçant les métiers les plus incompatibles avec la littérature. Rimbaud, poussé par son humeur vagabonde, abandonna son ami et partit pour Stuttgart.
En 1875, la volonté des dieux avait déposé Germain Nouveau sur le pavé de Bruxelles. Puis il s'en vint à Charleville où sous le nom de M. Germain, il se présenta comme maître d'études dans une institution. Il mit une telle fantaisie à diriger ses élèves qu'ayant perdu sur eux toute autorité, il dut quitter la place. Il passa les vacances de 1877 auprès de la mère de Verlaine. Enfin, pauvre navire longuement battu des flots de la misère, il échouait au seuil de 1878, dans le havre nauséabond d'un bureau du Ministère de l'Instruction publique.
C'est vers cette époque que ce falot employé, qu'on traitait sans se gêner de loufoque, composait quelques-uns des vers les plus élevés de notre langue. Un jour, sur le pont des Saints-Pères, il les récita à son collègue, le mystique Léonce
ANS
de Larmandie. Celui-ci s'émerveillait soudain de découvrir un grand poète en cet homme bizarre et incohérent. Son premier jugement fut encore fortifié lorsque, le soir même, dans une des salles basses du restaurant Vonflie, Germain Nouveau psalmodia d'une voix lente, légèrement vanillée d'un accent méridional, son cantique à la Reine et le poème des Mains. Le maître s'affirmait ; il ouvrait à cet auditeur étonné, avec simplicité et magnificence, les portes du ciel.
Ces poèmes d'une si haute inspiration, Humilis dédaigna de les publier, sous prétexte qu'ils étaient imparfaits « en raison du grand sujet qu'ils ont osé traiter ». Quelques mois plus tard, écœuré sans doute de la régularité de son existence bureaucratique, il partit pour le Liban, en compagnie d'un brave maronite, le père Spath. N'était-ce pas l'esprit de Rimbaud qui avait déposé dans cette âme le désir de courir le monde et le mépris d'être assis ?
Son absence dura deux ans ; au retour il rapportait dans sa besace une nouvelle œuvre — celle-là profane — Vaîentines, à laquelle il s'était attaché assez passionnément pour trouver un imprimeur et faire réaliser la composition typographique. Il avait complètement oublié ses vers reHgieux, ou du moins il exigeait qu'on méconnût ces péchés d'orgueil. Heureusement que le fidèle Léonce de Larmandie veillait : il avait appris par cœur les poèmes catholiques qu'il avait tant admirés, et c'est grâce à ses soins qu'en 1904 il pubUait, contre les volontés d'Humilis, cette humble et précieuse plaquette qui porte le titre de Savoir aimer.
^Germain Nouveau
^eC^^
(Collection Simon Kro)
TYPES CURIEUX ET PITTORESQUES
Comme il lui fallait des moyens normaux d'existence, Germain Nouveau utilisa son talent de peintre et de dessinateur pour obtenir le certificat d'aptitude à l'enseignement, ce qui lui permit de professer dans divers collèges. On connaît de lui un curieux portrait de Lucien Létinois, le jeune ami tant chéri de Verlaine. Bien que le modèle fût brun, Germain Nouveau qui ne voulait plus s'inspirer que de Tiziano Vecelli, imposa à son modèle une chevelure d'un ardent blond vénitien, ainsi que le nez allongé de François P^, sans autre souci de la ressemblance. Verlaine dans Amour a déclaré péremptoirement que ce gracieux pastel reproduisait avec bonheur « la beauté de l'âme un peu sombre » de Lucien Létinois.
Entre temps, le caractère de Germain Nouveau devenait extrêmement fantasque et inquiétait ses amis. Certain jour, en plein cours, au lycée Jansonde-Sailly (en 1891), il interrompit sa leçon pour entonner les vêpres liturgiques. On l'enferma à Bicêtre. Il y passa quelques mois en traitement ; cependant comme ce n'était qu'un accès d'originalité, plutôt qu'un cas de folie, on le relâcha.
Après une nouvelle tentative dans le fonctionnarisme et de pénibles années de bohème, il résolut le problème de sa vie. Il se vêtit des loques du bon Saint Labre, prit le bâton du pèlerin et s'en alla par les routes, offrant à tous le spectacle du repentir, appelant sur lui la misère rédemptrice. Il se nourrissait d'aumônes ; il dormait sur le sol nu des granges. Il usa ses pieds douloureux en de durs pèlerinages à Rome et à Saint- Jacques-de-Compostelle. Il enseigna le sacrifice. Les hommes le tournaient en dérision, mais obstinément, il semait la bonne parole et prêchait l'expiation, ainsi que la pauvreté qui plaît à Jésus.
Pendant vingt ans, il adopta cette règle sans défaillance, pour se châtier de sa folie poétique et racheter « quelques plaisirs sensuels ». Puis en 1920, au seuil de la vieillesse (il avait 68 ans), courbé par le malheur, il s'en vint mourir paisiblement en son village natal du Var, à Pourrières, remettant à Dieu son âme de chrétien d'un autre âge, de l'âge où jaillissaient de terre les cathédrales gothiques.