D'ANDRÉ WALTER
Continuons à feuilleter le même catalogue. A propos d'un autre livre nous lisons : « Édition originale avec la bonne couverture. Le titre porte dixième mille ». Ici, le titre n'a aucune importance et, seule, la couverture doit, paraît-il, mériter l'attention du bibliophile. Songez aux doutes et à la perplexité de celui-ci quand il en est encore à sa période d'apprentissage. Évidemment, dans l'un et l'autre cas, le bouquiniste se moque du monde et essaie de spéculer sur la naïveté ou l'ignorance possible de son client. Les éditeurs indiquent leurs tirages, soit en nombre d'éditions, soit en mille, tantôt sur la couverture et tantôt sur le
titre, ou, ce qui est très rare, sur les deux simultanément, mais une bonne édition originale est vierge de toute indication et sur le titre et sur la couverture. La loi n'a pas varié, qu'il s'agisse à'Alladine et Palomide, Intérieur^ La mort de Tintagile, de M. Maurice Maeterlinck qui paraissaient in-i6, chezDeman, à Bruxelles, en 1894, ^^ ^^ L'Hôte inconnu du même auteur que Fasquelle publia in- 12 en 191 7. N'empêche que la magnifique et malhonnête assurance de certains bouquinistes a fait et continue à faire quantité de dupes.
Voici un second exemple des dangers qui menacent l'amateur inexactement renseigné. Supposons qu'on lui propose Les Dialogues de Bêtes de M^^6 Colette. Le catalogue est formel; il s'agit d'une édition originale. Et l'amateur de courir, de payer et d'emporter son trésor. La belle conquête !
Le livre qu'il a rangé dans sa bibliothèque et dont il s'enorgueillit est bien une édition originale, en effet.
ŒUVRE P os T II U M E
PARIS
LIBRAIRIK ACADÉMIQUE DIDIER PERHIN ET G'". LlBHAl R ES-ÉDITEURS
35, UUM DES bKANDÏ-AUGUSTINS, 35
mais ce n'est pas la vraie, c'est une édition originale de la réimpression qui a succédé au premier tirage épuisé. Seulement, comme par hasard, on a oublié de le dire afin de hausser le prix à son aise. Dans le même ordre d'idées combien de fois ai-je vu annoncé impudemment comme édition originale le
LA BIBLIOPHILIE
volume des Chansons de Bilitis de M. Pierre Louys parues au Mercure de France, en 1898, avec le portrait dessiné par P. Albert Laurens, et, comme originale encore, Les Cahiers d'André Walter, de M. André Gide, publié en 1891 par la Librairie de l'Art indépendant alors que la vraie originale des Cahiers d'André Walter a paru en in- 12, chez Perrin, à la même date, il est vrai.
Troisième exemple. Quand on annonce certains ouvrages en éditions originales, on néglige presque toujours d'ajouter qu'il s'agit d'une édition originale collective, et il en résulte quantité d'erreurs et de bévues. Prenons, parmi bien d'autres, le cas de M. Francis Jammes. Le Roman du Lièvre, paru en 1907, au Mercure de France, contient Clara d'Ellébeuse, Almaïde d'Etremont, des Contes, des Notes diverses et une étude sur Jean - Jacques Rousseau et M"^6 (Je Warens aux Charmettes et à Chambéry. Nous avons acheté l'originale du Mercure de France à la date de 1907. Aucun doute ne saurait donc subsister. Nous possédons à coup sûr l'édition originale de Clara d'Ellébeuse et des textes dont je viens d'énumérer les titres. Eh bien, pas du tout. Clara d'Ellébeuse, Almaïde d'Etremont, les Contes, les Notes, l'étude sur Jean- Jacques Rousseau et M"^6 de Warens ont d'abord été publiés séparément en deux petits livres au Mercure de France. Notre livre est simplement une édition en partie originale. Et, de nouveau, faute d'une indication précise, l'amateur se découvre floué et berné. Mais arrêtons-nous. S'il nous fallait énumérer toutes les malices, supercheries et roueries des bouquinistes, nous n'y suffirions pas.
J'admets que le bibliophile amoureux des éditions originales parues depuis vingt-cinq ans soit exactement renseigné et rigoureusement documenté, qu'il prenne toutes les précautions possibles, qu'il s'entoure de toutes les garanties imaginables. Il n'en est pas moins exposé à de nombreuses fautes et il aurait tort de se fier à son infaillibilité. Nul ne peut se vanter de se diriger d'une façon certaine dans ce domaine aux tortueux et innombrables détours. Songez que chaque livre a son histoire propre, ses caractéristiques, et, après cela, prétendez ne pas vous tromper !
Les cas, infiniment variés, abondent. Vous avez acheté l'originale ou ce que vous croyez être l'originale du Feu, de M. Henri Barbusse. Un bibliophile de vos amis vient chez vous. Triomphant, vous lui montrez votre exemplaire. Il le prend, le palpe, l'ouvre d'un air dégoûté, et vous affirme enfin : « Çà, l'originale ! Vous vous trompez. Ignorez-vous que Flammarion, pressé de soumettre Le Feu au jury du prix Concourt, a publié en premier lieu l'œuvre de Henri Barbusse sur un tout autre papier } Votre livre ne vaut rien. » Et le cruel ami a raison. Il y a mieux. Vous vous êtes procuré le beau roman des frères Jérôme et Jean Tharaud, Dingley, Villustre écrivain qui, lui aussi, obtint, autrefois, le