UN CURIEUX DOCUMENT RÉTROSPECTIF
Une réunion des JoiirnoUstcs de Paris sur la première plate-forme de la tour Eiffel en construction (i
On remarque MM. Jules Lermina, Maxime Vuillaume, E. Hément, Lucien- Victor Meunier, Camille Le Senne, Gaston Calmette, Joseph Reinach, Paul Strauss, Eiffel, Francisque Sarcey, Charles Laurent, Jean Dupuy, Paul Fouché, etc.
entendre répéter et que leur saveur persiste, quelle chicane pourrez-vous chercher à l'auteur, et de quel droit le mépriserez-vous ? Il faudra avouer qu'un journaliste peut être un homme de lettres, comme un trouvère, poète.
Il y a, dans les journaux, de mauvais articles et de détestables écrivains. Mais il y a aussi des livres sans valeur et des romanciers négligeables. Parfois même certains critiques ont pu sans paradoxe opposer aux hommes de lettres l'exemple des journalistes : « Nos romanciers et leurs imprimeurs, écrivait récemment dans le Temps M. Paul Souday, ne pourraient-ils revoir plus soigneusenient leurs épreuves } Ils n'ont pas, comme nous, l'excuse de l'improvisation, et pourtant il y a moins de fautes de français, d'orthographe et d'impression dans les journaux. » Le déchet du journalisme sera peut-être plus grand que celui du roman. Ce n'est pas sûr. Mais, en tout cas, ce sera question de brochage et de commodité. On ne peut garder des collections de journaux, et on ne conserve
pas aisément des articles coupés. Le livre se protège. Le vieux journal tombe aux gémonies. Voilà peut-être la principale différence entre la littérature à trois cents pages et celle de deux cents lignes.
Toutefois, et si l'on veut dépasser la question du style, une autre cause de précarité semble menacer le journalisme. Théophraste Renaudot l'a fort clairement exposée, et il me faut encore invoquer cet ancêtre : « Guère de gens possible, écrit-il, ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire et la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que l'Histoire est le récit des choses advenues, la Gazette seulement le bruit qui en court. La première est tenue de dire toujours la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a que le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blasme (^). »
Sans doute, mais il n'en demeure pas moins que les historiens n'auront pas à chercher dans les journaux des vérités définitives. Il pourra être fort intéressant pour eux de savoir quel bruit courut dans le moment où se déroula un événement majeur. Mais pour connaître cet événement même, ils devront recourir à d'autres sources. D'un jour à l'autre, en dépit de tous ses efforts, le journaHste se dément et se contredit. Il est trop près du fait, et trop de gens sont intéressés à lui mentir. Il ne peut saisir qu'une vérité provisoire, et tel célèbre directeur de journal — Villemessant, je crois — avait raison quand il disait qu'une fausse nouvelle est toujours vraie pendant vingt-quatre heures. Il eût pu ajouter qu'une nouvelle vraie sera toujours fausse par quelque endroit après le même temps. Mais cette boutade ne réhabilitera pas la presse aux yeux de ceux qui veulent savoir. Il est à craindre que les collections de journaux, feuilletées avec méfiance par nos neveux, ne gardent à tout jamais le secret des talents qui s'y seront consumés. Essayons de sauver quelques noms, comme on relèverait des inscriptions sur des urnes funéraires.
En 1895, le journalisme d'informations est déjà né. Il n'est pas encore ce que nous le verrons en 1920, mais déjà il emporte la faveur du public. On veut des nouvelles, puisque le télégraphe et le téléphone permettent d'en obtenir. Dès 1885, Jules Claretie a noté dans ses Souvenirs du Dîner Bixio : « John Lemoine déplore la perte, causée par le télégraphe, du journaHsme à écriture et à idées. » Et cependant, en 1885, ni le Matin, ni le Journal, ni VEcho de Paris
(i) Cité par M. Paul Ginisty, dans l'Anthologie du Journalisme,
LE JOURNALISME ET LES JOURNALIST
ES
Emmanuel Arène Pierre Veber Duquesnel Fagtiet Nozière Robert de Flers
Adolphe Brisson M. et M^^ Catulle Mendès François de Nion Camille Le Senne
Les Critiques dramatiques vers 1905, d'après de Losques
n'existent encore ; le Petit Parisien n'a que dix ans et passe, comme le Petit Journal, pour une feuille exclusivement réservée aux concierges. Que pourrait bien dire John Lemoine, s'il revenait parmi nous ? Il n'est pas à croire que le Temps lui-même, voire le Journal des Débats, trouverait grâce devant ses yeux. Les feuilles les plus graves lui paraîtraient singulièrement frivoles, et il se plaindrait encore de n'y pas trouver assez d'idées. Pour l'écriture, peut-être bien, s'il la méprisait, qu'il aurait tort. Car, en vérité, le journalisme, qui croit avoir réalisé de grands progrès, n'a guère fait que retourner à ses origines premières. Il est redevenu gazette, et œuvre de nouvellistes. Mais aussi a-t-il retrouvé son style, vif et rapide, souvent blâmable, mais parfois louable. Après tout, John Lemoine n'a pas laissé dans la littérature une trace plus profonde que n'en laisseront la plupart des journalistes de nos jours. Qui lit encore les deux volumes (je ne crois pas qu'il y en ait davantage) où il a sauvé quelques articles ? Faut-il écrire une chronique comme un chapitre d'un long ouvrage ? Oui, pensaient John Lemoine et les journalistes de son temps. Mais sans doute, ils se trompaient. Voltaire n'a pas écrit Candide de la même plume que V Histoire de Charles XII ou VEssai sur les Mœurs. On ne raconte pas une histoire de même sorte à la fin d'un dîner ou à la tribune d'une assemblée. Or, ce ne sont plus des dissertations que la presse offre maintenant à ses lecteurs, ce sont des anecdotes et des causeries sur ces anecdotes. Moins d'idées ? Oui. Moins de style } Non, mais un style différent.
Néammoins, en 1895, la transformation de la presse n'est pas achevée. Les journaux ne se permettraient pas encore de se passer d'articles de tête. Ils ne sacrifient pas entièrement le commentaire au fait, comme ils s'y résoudront plus tard. Le problème n'est pas encore de rassembler un nombre indéfini de
lecteurs, ce qui entraîne l'obligation de ne déplaire à personne, et par conséquent de ne prendre parti sur rien. Les « reporters » sont venus au monde, et déjà on s'accorde à prévoir qu'ils finiront par prendre toute la place, mais les chroniqueurs demeurent et régnent. Suivant le mot qu'a écrit dans le Temps, en 1888, M. Hugues Le Roux : « Quand on sera débarrassé de tous les vieux maréchaux de la chronique que l'on laisse, par respect, mourir dans leurs commandements, avec tous leurs galons fanés sur le bras, le reportage triomphera définitivement. » Le reportage a triomphé, en effet, pendant plusieurs années, et l'on a pu croire, jusqu'en 1914, qu'il parviendrait à chasser des journaux toute chronique, toute critique, toute polémique, en somme tout jugement au profit du récit, et que peu à peu la presse entière se vouerait exclusivement à l'information. Mais la guerre a ramené par force, dans la moindre gazette, la doctrine. Il a fallu raisonner expliquer, encourager, à l'heure où la population déconcertée par la catastrophe n'osait plus se fier à ses petites lumières. Il a été nécessaire, non plus seulement d'informer le lecteur, mais de l'instruire ; et le lecteur s'est habitué à sa leçon quotidienne. Ainsi, au moment 011 j'écris, l'article renaît, et voisine partout, même dans les feuilles qui se flattent d'impartialité, avec le récit du reporter. Celui-ci même semble avoir perdu son impassibilité ancienne. Il juge, il s'indigne parfois, il morigène souvent. Son rôle n'est pas aussi prépondérant qu'on l'avait prévu, mais il est grand. En revanche, le chroniqueur a repris ou gardé une place en politique, en diplomatie, en littérature, et dans l'étude des mœurs. On peut dire que la presse d'information pure, qui a existé pendant quelques années, de 1905 à 19 14 approximativement, n'existe plus.
Il ne peut être question d'étudier ici, ni même de citer tous les écrivains qui, pendant les vingt-cinq ans qui font l'objet de cette histoire, ont collaboré aux journaux. Ou bien nous devrions nommer à peu près tous les hommes de lettres, romanciers, historiens, dramaturges ou philosophes et tous les hommes politiques de quelque réputation. Nous sommes obligés de nous en tenir à la définition de Sainte-Beuve : « On n'est pas journaliste pour mettre de temps en temps des articles dans les journaux ; on l'est pour être prêt à y écrire n'importe sur quoi, à toute heure et à toute minute. » Encore, même parmi ceux qui remplissent cette condition première, avons-nous dû choisir les plus connus. Nous ne nous dissimulons pas que nous commettons ainsi de grandes injustices. Il y a eu et il y a d'excellents journalistes anonymes. Le public ignorera toujours, par exemple, les noms d'un Edgar- Verdeau, d'un Armand Lézy, d'un Adrien Bourse, qui ont obscurément dépensé beaucoup d'esprit et d'émotion, servis par un talent véritable, en des journaux d'où les signatures sont bannies. D'autre part, et même parmi les journalistes qui ont liberté de signer, ceux à qui la
LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES
Fortune a donné la notoriété n'étaient pas toujours ceux qui la méritaient le mieux. Mais une Histoire est bien contrainte de suivre les caprices de la renommée.