‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 47 sur 83 · I. — Les Chroniqueurs · texte numérisé non relu

I. — Les Chroniqueurs

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En 1895 vivent encore quelques-uns de ces « maréchaux » dont M. Hug^.. Le Roux attend depuis sept ans la mort avec une juvénile impatience. Hen^ Fouquier était un maréchal, Henri Rochefort aussi, Aurélien Scholl aussi. Emmanuel Arène était au moins général, comme Jules Claretie, et d'autres avaient droit aux plus honorables galons.

Henry Fouquier écrivait avec aisance et finesse, élégamment, et, en une heure, sur tout sujet qui se présentait. Au sein du plus grand tumulte il remplissait sans trouble des petits feuillets. Il semblait avoir tout lu et tout vu, et en tout cas comprenait tout, Parisien spirituel et lettré, philosophe que le boulevard aimait et qui jugeait le boulevard sans naïveté ni snobisme. Peut-être a-t-on méconnu la profondeur de cet esprit. C'est parfois une faute de n'être pas pédant un peu et nul n'avait moins de goût que lui pour l'étalage de l'érudition.

Jules Lemaître, traçant son portrait (^), laisse voir un étonnement qui le mène à l'admiration :

«C'est l'esprit le plus facile, le plus alerte, le plus adroit, le plus prêt sur toutes choses. Il sait tout ou du moins devine tout et semble s'être tout assimilé... Il n'ignore rien de tout ce que les esprits originaux de ce siècle ont senti et pensé ; il le repense avec une hardiesse légère... Il porte au plus haut point ce don de « réceptivité » que Proud'hon attribue aux mieux douées d'entre les femmes. Et il a d'ailleurs, dans les moindres mouvements de sa sensibilité et de sa pensée, une grâce d'un charme si pénétrant que, si je ne puis l'appeler féminine, je ne sais vraiment de quel autre nom la nommer. »

\ Il est facile de s'expliquer que Jules Lemaître, qui n'était arrivé à la légèreté

(i) Les Contemporains, troisième série.

AURÉLIKN DCiiULL

et à une miraculeuse aisance qu'après avoir dépouillé la robe magistrale, ait cru reconnaître en Fouquier un talent féminin, c'est-à-dire intuitif. Mais je ne suis pas certain de la justesse de ce jugement. Il y a des esprits mâles qui, pourtant, savent se donner l'élégance de paraître deviner ce qu'ils connaissent parfaitement, et qu'ils ont déduit avec précision. Henry Fouquier bâtissait ses impalpables chefs-d'œuvre sur des fondations très solides. Une vaste culture ne lui laissait rien ignorer des anciens ni des modernes. Et s'il avait tempéré la philosophie de l'école par celle des clubs, des salons et de la rue, il n'oubliait pas de penser suivant de rigoureux préceptes, mais peut-être était-il trop charmant

pour qu'un critique, fût-ce Jules Lemaître lui-même, pût le prendre tout à fait au sérieux. Que peut-on dire d'Henri Rochefort qui n'ait été dit déjà cent fois, et beaucoup mieux qu'on ne le pourrait tenter .? Les aventures et les mésaventures de sa vie appartenaient déjà à l'Histoire en 1895, et véritablement il se survivait. Le temps n'était pas très éloigné où il allait perdre Y Intransigeant, et donner au Figaro et à la Patrie ses derniers articles. Jusqu'au dernier jour il garda de la verve, de la gaieté, des mots, et un style plus durable peut-être qu'on ne pense, en dépit de sa familiarité débraillée. Mais le meilleur de son talent est dans les cahiers rouges de la Lanterne. Il n'en surpassa point la drôlerie et l'entrain. On peut les relire aujourd'hui, et rire encore à leurs échos pourtant si lointains. Aurélien Scholl donnait encore de ci de là un article. Il ne devait mourir qu'en 1902. « Il fut le roi du Boulevard quand il y avait un Boulevard », a écrit M. Paul Ginisty. Mais en 1895 déjà il n'y a plus de Boulevard et le roi détrôné est bien las. Il faut laisser le soin de parler de lui à ceux qui écriront l'Histoire du Journalisme sous le Second Empire.

Jules Claretie, en revanche, qui était à peine de quelques années son cadet, continua jusqu'à sa mort, en dépit de ses fonctions d'administrateur de la Comédie-Française, en dépit d'une foule de travaux, à être un journaliste actif. Quand nous le rencontrons en 1895, il Y a dix ans déjà qu'il publie au Temps, sous le titre de « La Vie à Paris », ces articles qu'il continuera près de vingt ans

Buste de Rochefort, par Rodin

LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

encore, et qui eussent suffi à le rendre célèbre, s'il ne l'eût été. Un style simple, aisé, selon la bonne formule du journalisme de jadis, où l'on exprimait sans embarras ce qu'on voulait dire, où l'on ne songeait point à ressusciter les vieilles façons désuètes de parler, et où les archaïsmes paraissaient aussi blâmables que les néologismes. En outre, l'homme avait beaucoup vu, étant passionnément curieux. Il avait su regarder ses contemporains ; il s'était intéressé à leurs œuvres, à leur vie, à leurs propos. La collection de ses articles est un réservoir inépuisable de mots, d'anecdotes, de faits significatifs. L'historien y pourra puiser et le dramaturge et le romancier et le moraliste. Car Jules Claretie était tout cela. Il commençait à publier ses mémoires quand il mourut. On sent comme il les faut regretter quand on lit ses amusants Souvenirs du Dîner Bixio, édités récemment par son fils et qui n'eussent été qu'un chapitre dans un ouvrage d'un prodigieux intérêt.

M. Abel Hermant devait lui succéder sans le faire oublier. C'est un écrivain qui trouvera en un autre chapitre les éloges qui lui sont dus. Il semble qu'il n'accomplisse point sa besogne de journaliste avec le même amour qu'il donne à son œuvre romanesque.

L'œuvre essentielle de Francisque Sarcey fut la critique dramatique et je ne dois point parler ici des critiques. Mais, en 1895, après avoir chronique en maintes gazettes, il écrit encore dans le Temps de courts billets, malicieux et débonnaires. Un jour Mirbeau lui reproche, dans un furieux article, d'aimer... mais doit-on dire ce que Mirbeau reproche à Sarcey d'aimer, et même de manger ? Non, en vérité, on ne le peut point. Le bonhomme néanmoins ne se trouble pas, et sans se boucher le nez, répond avec sa candeur paisible : « M. Mirbeau prétend que j'aime le... Comment le sait-il? Je n'ai jamais mangé chez lui. » Les rieurs furent de son côté. Aussi bien, ses lecteurs l'adoraient et je connais de vieux abonnés qui le regrettent encore après un quart de siècle et conservent dans leurs tiroirs d'anciennes coupures jaunies, signées de son nom.

Emmanuel Arène fut un des derniers chroniqueurs de la grande école. Il fut en outre un journaliste capable de rédiger un journal entier, si son indolence le lui eût permis. Il aurait écrit avec une aisance pareille l'article de tête, le filet politique, les échos, les faits divers, le feuilleton de critique dramatique,

Francisque Sarcey

ANS

le compte-rendu de la Chambre, etc. Tout, enfin. Au Matin, à VËclair, au Figaro surtout, il dépensa une verve naturelle et employa toutes les ressources d'un style séduisant et facile. Il n'avait point la haute culture ni le talent athénien de Fouquier, mais il en pouvait donner l'illusion. Dans la polémique, il s'irritait vite et tombait volontiers dans une violence surprenante, qui ne ménageait pas les mots. Parisien sceptique brusquement redevenu Corse et bouleversé par un sang impétueux.

• Emile Bergerat avait déjà cinquante ans en 1895, mais il était ce chroniqueur singulier, primesautier et de style hardi, grand inventeur de mots, pétulant, loquace et caustique qui amusait le lecteur en l'effarant un peu. M. Hugues Le Roux parcourait le monde après avoir parcouru Paris et envoyait aux journaux, sans renoncer à faire œuvre de romancier, de beaux articles bien écrits. M. Emile

Faguet, connu comme professeur, comme philosophe et comme critique, mais ne se résignant point à passer une heure sans écrire, et ayant d'ailleurs des idées sur tous les hommes et sur toutes choses, entassait chroniques sur chroniques, articles de revue sur articles de revue, volumes sur volumes. Les chroniques, dont nous avons seulement à nous occuper, étaient vives, alertes, pénétrantes, parfois un peu paradoxales, jamais indifférentes au public. M. René Doumic, aujourd'hui directeur de la Revue des Deux- Mondes, grand professeur lui aussi, enrichit le Gaulois de chroniques excellentes, fines et sages, toujours composées avec un soin extrême. Disons seulement de M. Jules Lemaître que le meilleur de son œuvre journalistique est dans les Contemporains. Il donna au Temps de délicieux « billets » et à VEcho de Paris des articles politiques qui, sans doute, n'ajouteront rien à sa gloire.

M. Etienne Grosclaude fut un humoriste grand ami du calembour et philosophe pourtant à sa manière. « Est-ce moi qui suis fou ? demandait Jules Lemaître à son propos. Je trouve dans ces facéties conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention charentonnesque... N'avez- vous pas été frappés, dans les trop nombreuses citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de nécessité ? N'a-t-on point cette impression que l'auteur, ne pouvait pas ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés ? Ce signe est un

Emile Faguet, par Rouveyre

LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

de ceux auxquels on reconnaît les belles œuvres. » Après avoir enchanté Paris de chroniques inimitables et invraisemblables, M. Grosclaude, soudain, se mua en homme d'affaires, partit pour Madagascar, colonisa, négocia, remua des capitaux, et puis revint, n'ayant rien perdu de son esprit, mais l'employant à de plus graves sujets que naguère.

M. Alfred Capus fut son ami intime et commença, lui aussi, par publier des articles fantaisistes, auxquels ce futur homme de théâtre donnait le plus souvent la forme dialoguée. On n'ose soutenir qu'il restera grand 'chose de ces articulets qui eurent le plus vif succès lorsqu'ils parurent. Mais, de longues années après ses débuts, M. Alfred Capus publia dans le Figaro, en 1912 et 1913, des chroniques hebdomadaires qui sont de véritables chefs-d'œuvre. Ils lui valurent, pour partie, son élection à l'Académie et lui acquirent une réputation supplémentaire parmi tous les lettrés. Ces chroniques emplissent ^^^m^m^^ deux volumes intitulés Les Mœurs du Temps. On ^^K/SÊÊ ^im.^ y apprend à connaître un observateur qui surpasse ^^^^■™»^>'^-'^-^ le Mercier du Tableau de Paris et un moraliste intransigeant sans le savoir, ou du moins sans l'avouer et en souriant. La langue est belle, simple, et digne d'un homme de goût. C'est dans ces chroniques que M. Alfred Capus a donné toute sa mesure de journaliste et non point dans les « filets » politiques qu'il rédigea au Figaro et au Gaulois pendant ses dernières années.

Maurice Barrés

Est-ce ici, est-ce plus loin qu'il faut placer M. Maurice Barrés, prince du journalisme.? « Je ne sais, disait-il, ce qui restera de moi, mais j'aurais été le premier chroniqueur de mon temps. » Il faut prendre ici le mot chroniqueur dans toute son étendue. Dans Leurs Figures, dans V Appel au Soldat, même dans les Déracinés, Maurice Barrés est un journaliste, mais qui s'est donné le temps de réfléchir, de composer et d'arranger, et qui raconte une histoire achevée. Mais, toute sa vie, il a écrit pour les journaux des articles admirables, et il a été, quand il l'a voulu, le premier des reporters. En 19 14 notamment, il a donné à VEcho de Paris une suite de compte-rendus de la Commission parlementaire nommée pour enquêter sur l'affaire Rochette, au lendemain de l'assassinat de Gaston Calmette. Cet illustre écrivain, depuis longtemps académicien, s'imposa

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Directeur Poétique: l'AOBICE BARRES

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