‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 48 sur 83 · L' • ESTEREL • EN FEU · texte numérisé non relu

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Le dernier numéro de la Cocarde, de Maurice Barres.

LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

la tâche de venir chaque soir au journal et de livrer à l'imprimerie, feuillet par feuillet, des articles qui peuvent désespérer le plus adroit reporter, et le chroniqueur le mieux rompu aux difficultés du métier. Il n'y changea pas un mot quand il les réunit en une plaquette intitulée Dans le Cloaque. « Tout le jour, dit-il dans la préface, depuis neuf heures et demie du matin, nous entendions les témoins, ministres, anciens ministres, députés, magistrats, journalistes, banquiers. Nous ne cessions guère qu'à sept heures et, parfois, plus tard. Je n'avais que le temps de jeter en hâte mes impressions, mes images et mes raisons sur des feuillets que l'on me prenait un à un pour l'imprimerie. Les traces de cette rapidité ne sont que trop visibles. Si je passe outre et si je laisse réimprimer ces improvisations, c'est que telles quelles on y voit les couleurs toutes crues de la réalité... »

Admirable éloge du journalisme, voire et surtout du reportage. Mais, hélas! quel autre reporter peut se flatter d'étaler « les couleurs toutes crues de la réalité »? Et quel art dans ces pages hâtivement griffonnées! M. Maurice Barrés qui, jeune homme, rédigea L« Batte et les Taches d'encre, qui fut rédacteur en chef de la Cocarde, qui écrivit au Figaro, au Gaulois, à YEcho de Paris, était un maître journaliste. Et son nom vivra aussi longtemps par les articles que par les romans.

Mme Séverine est l'un des meilleurs journalistes de ce temps. On eût pu écrire ces mêmes mots en 1895. Elle a pris à son maître Jules Vallès le secret de l'ample phrase, parfois volontairement brisée et ensemble harmonieuse et furieuse. Elle lui a pris aussi l'amour des infortunés et les opinions extrêmes auxquelles elle demeure fidèle. Généreuse, hardie, passionnée, se flattant d'être journaliste et seulement journaliste, elle est cependant aussi, non une femme de lettres, mais un homme de lettres. Elle a été quand elle l'a voulu, au fond des mines ou au Vatican, un admirable reporter. Mais elle est surtout écrivain d'articles. Les Pages rouges, les Pages mystiques sont des pages en effet.

M. Paul Ginisty a écrit d'un style solide, avec goût et érudition, un grand nombre d'articles. Et notamment il a donné au Matin de bonnes chroniques. Longtemps directeur de l'Odéon, il est revenu au journahsme et même a fait pendant la guerre des reportages pour le Petit Parisien, Il est permis de supposer que pendant sa jeunesse il fut plus fort en thème qu'en version. Il a entrepris une anthologie du journalisme, qui compte deux volumes, et n'est point achevée, espérons-le. On ne croit pas reconnaître, dans ce travail considérable, et qui a nécessité de grandes recherches, une vive admiration pour la presse moderne. Mais quiconque voudra écrire sur le journahsme est contraint de lire un si consciencieux et judicieux ouvrage.

M. Francis Chevassu, qui collabora au Gil Blas, à la Liberté et au Figaro se rendit célèbre sur le boulevard par les étonnantes et fines chroniques qu'il appela « les grands enterrements » et où il imaginait les discours qui seraient prononcés sur la tombe des plus notoires contemporains par des orateurs qu'il choisissait lui-même avec malice. C'était un remarquable écrivain qui n'écrivit pas assez, par indolence naturelle, par amour des longues causeries où il était éblouissant et aussi par un souci de perfection qui paralysait sa main. Il fut chargé de la critique dramatique au Figaro^ mais il détestait le théâtre et se réfugia dans la ysa^ iii^^^ "^^^^^iZ^ il critique littéraire. Il faut regretter qu'il ait

|\ «^ II,,. j^ gj pgy dépensé son talent.

■ ii«»wp^. yi^ Jean de Bonnefon a traité les ques-

JEAN DE Bonnefon, par Rouveyre tions rcligieUSCS CU UU Style majCStUCUX et

compliqué. M. Julien de Narfon écrivit sur les mêmes matières avec plus d'élégance et de simplicité, encore qu'il aimât l'éloquence et les périodes de Bossuet.

M. Léon Bloy n'aura écrit que pendant peu d'années dans les journaux et notamment au Gil Blas. Mais c'était vraiment un journaliste, et peut-être un journaliste seulement. La majeure partie de son œuvre frénétique est constituée par le journal personnel qu'il tint toute sa vie, pour son coléreux plaisir. Il fut empêché par une complexion atrabilaire de trouver dans les gazettes les collaborations que méritait son talent singulier.

M. Adolphe Brisson est le gendre de Sarcey, et il lui succéda comme critique /// a

dramatique du Temps. A ce titre, il sera /// ^B/Z/lé"

parlé de lui en un autre chapitre. Mais avant de se consacrer au compte-rendu des pièces léon Bloy, par Rouveyre

LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

Adolphe Brisson

de théâtre et à la direction des Annales, M. Adolphe Brisson a fait d'excellents « reportages » et des interviews qui sont des modèles. Ses articles ont été heureusement réunis en volumes où l'apprenti journaliste pourra prendre d'utiles leçons et les Lenôtre de l'avenir, de précieuses informations. Le style en est estimable.

M. Pierre Giffard fut un chroniqueur populaire et un reporter toujours prêt à courir au bout du monde. Il écrivait vite, qualité nécessaire à un journaliste, mais dont il ne doit pas abuser. Il collabora au Petit Journal, au Matin, au Figaro. Rond, jovial, bon enfant, épris de sport, il fut le directeur du Vélo, ce qui lui était dû, puisqu'il avait été l'apôtre de la bicyclette. Un bon journaliste, qui savait tous les « trucs » du métier, mais qui ne laisse point de pages brillantes.

M. Emile Berr fut un pareillement bon reporter et un bon chroniqueur aussi, mais il n'écrivait rien qu'avec soin. Toute sa carrière, il la parcourut au Figaro. Il a laissé un recueil de reportages : Chez les Autres et de curieuses notes sur la vie et les mœurs : le Journal d'une Étrangère, le Journal de Sonia, V Invisible ami. Il était fin et de bonne culture. Sans doute était-il incapable d'une œuvre de longue haleine, mais ses réflexions, mises bout à bout, emplissaient cependant des volumes qui peut-être demeureront quand de vastes ouvrages auront disparu.

M. Ernest La Jeunesse gaspilla les plus beaux dons en une existence désordonnée. A vingt ans. Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires Contemporains l'avaient rendu soudain célèbre. C'était en 1896, et en 1912, publiant une réédition de cet ouvrage, il écrivait : « Qu'y a-t-il de commun entre l'adolescent timide, fiévreux, dévoré d'ambition inquiète et d'orgueil famélique, qui écrivait ces pages de marqueterie niellée... et ce gros homme patraque et résigné, esclave du jour, du soir et des faits divers, proie banale des caricaturistes et des gens de revues, qui promène par les boulevards une silhouette trop familière et le pire sourire d'horreur .^.. Passer longuement sans donner sa mesure dans le dégoût des à quoi bon ? Connaître tour à tour l'oubli, l'indifférence et la haine qui veille et ne désarme point... Avoir l'air d'un boufi'on gonflé, d'une vieille lune en décomposition, d'un accessoire de cotillon ou de brasserie, c'est peutêtre pittoresque et incohérent, mais ce n'est pas gai. D'autant que ça dure, que ça dure !... »

André Beaunier

Il est mort d'un cancer à la gorge, peu d'années après avoir écrit cette page

de tristesse. Il est vrai qu'il aura passé « sans

donner sa mesure » ni dans ses livres ni dans ses articles. Prodigieusement intelligent et cultivé, il se satisfit d'étonner et parfois de charmer ses commensaux de café. Entre ses débuts éclatants et sa fin douloureuse, il écrivit des centaines de « papiers » — pour employer le terme de l'argot professionnel. Aucun n'était indifférent, aucun peut-être ne fut parfait. Cependant il avait un grand talent et même des éclairs de génie.

M. André Beaunier, une des têtes les mieux meublées de ce temps, et portant son étonnante activité dans le roman, la critique et l'histoire littéraire, ne s'est pas refusé d'innombrables chroniques, ni même des articles politiques, écrits avec une extrême élégance.

M. Henri Bidou semble apte à accomplir avec éclat toutes les tâches du journalisme. Il excelle dans la chronique et dans la critique dramatique. Il fut pendant la guerre le critique militaire peut-être le plus avisé de la presse française et s'attache maintenant aux questions diplomatiques. Il a collaboré principalement au Journal des Débats et au Journal pour les études militaires.

M. Paul Souday, en dépit de son labeur de critique, trouve le temps d'écrire de charmants et judicieux articles d'actualité. On y trouve toujours l'attrait d'une vaste érudition, et souvent le charme du plus plaisant humour. On y trouve aussi un style simple et fort, appris des meilleurs maîtres. Son journal est le Temps.

M. Nozière apparut un jour brusquement dans la presse, et l'on se demanda pendant quelques semaines qui se cachait sous ce pseudonyme. Beaucoup crurent reconnaître Anatole France, qui ne démentit point. Ces premiers articles ont été recueillis en volume sous le titre : Henbi Bidou

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LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

Au temps d'Adrien, hommage au Temps où ils avaient été insérés et à M. Adrien Hébrard, le grand directeur qui les avait choisis. Depuis cette époque, M. Nozière a connu des succès comme critique et comme dramaturge. Il a néanmoins continué à écrire des chroniques, d'une plume légère et charmante, dans le Gil Blas et dans V Avenir.

M. Pierre Mille aussi a été introduit dans la presse par Adrien Hébrard, et pareillement a conquis la notoriété du premier coup. Il écrit en beaucoup de journaux, mais c'est au Temps qu'il donne le meilleur de son esprit. Ses chroniques sont toujours également aimables, originales et savoureuses.

M. Georges Montorgueil est un anecdotier infatigable. Il sait, sur Paris et les Parisiens, toutes choses. Ce qu'il n'a point vu ou entendu lui-même, il l'a appris dans les livres et les journaux que sa curiosité lui a fait dépouiller avec un soin incroyable. Directeur de V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, il n'a jamais cessé d'écrire, à VEclair pendant plus d'un quart de siècle, et ensuite au Temps.

Son style, il l'a fait, étant un ancien ouvrier. Et ce style est bon, vif, animé, parfois un peu trop paré.

Pierre Mille

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M. Francis Magnard avait inventé, au Figaro, le petit « filet » quotidien, qu'il rédigea avec talent.

M. Harduin, pubHa dans le Matin, pendant plusieurs années, un filet de même sorte qu'on appela mé-

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chamment le Magnard des pauvres. M. Harduin parlait de tout avec bonhomie. Ce n'était pas un grand écrivain, mais il composait soigneusement. Bourgeois voltairien, lecteur assidu de La Fontaine et très fin, il dissimulait sa finesse pour parler au public, qui ne l'en admirait que plus vivement, et il tâchait d'avoir sur toutes choses l'opinion la plus répandue.

M. Louis Forest, qui tient présentement sa place, est un journaliste convaincu de son rôle social. Son filet quotidien est une leçon quotidienne. Il ambitionne de mettre dans l'esprit public des vérités économiques, politiques et sociales. Bien qu'il soit fort instruit et cultivé, il s'impose le ton de

l'instituteur plutôt que celui du professeur. Il ne recherche pas les apprêts du style et les mots de l'argot courant ne l'effraient point, pourvu que chacun puisse les comprendre du premier coup. Il exprime, généralement, une idée grave qu'il prend, si l'on ose dire, par le petit bout. C'est essentiellement un didactique et un scolaire.

M. Clément Vautel, tout au rebours, se préoccupe moins de mettre dans la tête des lecteurs ce qui ne s'y trouve point que d'y remuer ce qui s'y trouve. Le bon sens a pour lui moins d'attraits que le sens commun, et peut-être ne faudrait-il pas le presser beaucoup pour lui faire dire que le sens commun est le vrai bon sens. En littérature, qu'on ne lui parle pas de Stendhal ou de Baudelaire. Le premier ne doit sa gloire qu'à l'engouement artificiel d'une coterie, et le second n'est qu'un poète malsain, dont les vers faisandés conviennent parfaitement aux débauchés des deux sexes. Les critiques littéraires sont à ses yeux des personnages prétentieux, inutiles et comiques, lesquels essaient vainement de diriger vers tel livre ou telle pièce un public dont l'instinct est mille fois supérieur à leur esthétique. Un bon fait divers vaut mieux que cent romans prétentieux. En politique, il tient pour la modération et la raison, hait les extrêmes. En somme, il représente assez exactement le petit bourgeois et les classes moyennes. Et ceci explique pour une bonne part la notoriété qu'il a conquise. Il eut grand succès à la Liberté^ où il fit ses vrais débuts. Au Matin, où il fut appelé à remplacer M. Harduin, il sembla un peu gêné et intimidé. On put craindre qu'il ne mentît à sa nature et ne prît un ton de prêcheur bougon. Il s'est épanoui au Journal.

Louis Forest

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LE JOURNALISME ET LES JOURNALISTES

Pbot. Manuel

La Fouchardière

M. Maurice Prax, qui fut d'abord un humoriste, rédige dans le Petit Parisien le « filet Magnard ». Il écrit avec goût, et sait garder de la gaieté et de l'esprit dans le bon sens.

M. de la Fouchardière est resté un humoriste. Il prend tantôt l'esprit d'un philosophe cynique, tantôt d'un moraliste presque chrétien, tantôt d'un théoricien anarchiste, tantôt d'un bourgeois scandalisé. Mais il est peut-être le journaliste le plus original qui ait surgi entre 1 910 et 1920. Toujours ses propos sont inattendus et ses paradoxes enferment le plus souvent une pensée fort profonde. De même, sous une apparente négligence, la forme est très subtile et d'une délicieuse élégance.

M. Robert Dieudonné a parfois écrit, à VŒuvre et au Figaro, en cinquante lignes, un vrai chefd'œuvre. Il sait se livrer à l'émotion sans tomber dans le ridicule. Son style est joU, nuancé, ^délicat.

M. Régis Gignoux, attiré par le théâtre et la critique, n'écrit plus que

rarement des chroniques. Celles dont il a orné le Figaro pendant plusieurs années ont révélé une charmante sensibilité et un talent enjoué avec gravité. Son exemple montre qu'il peut n'y avoir aucune différence entre le journalisme et la littérature.

M. Jean-Jacques Brousson écrit en lettré fort instruit et très ingénieux ; mais on pourrait lui reprocher un certain pédantisme dans les mots. Il aime excessivement les épithètes inusitées et les substantifs oubliés. Il semble qu'on ne puisse hre trop, et pourtant M. Brousson donne à craindre qu'il ait trop lu.

Citons encore l'aimable Maurice de Waleffe, le brillant Miguel Zamacoïs l'ingénieux Emile Vuillermoz, le spirituel Hervé Lauwick, MM. Emile Henriot, Gérard Bauer, François Poncetton, René Puaux, André Billy, Francis de Miomandre, Jean Lefranc dont les talents

Régis Gignoux

Zamacoïs

Pierre Veber

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