‹ Vingt-cinq ans de littérature françaiseChapitre 54 sur 83 · UNE LIBRAIRIE AU XVIII*' SIECLE · texte numérisé non relu

UNE LIBRAIRIE AU XVIII*' SIECLE

Abel Hermant, ni les Rosny n'étaient encore parvenus^au grand public. Pierre Loti avait publié ses ouvrages les plus célèbres, Huysmans, aussi, Alphonse

ÉDITION UT LIBRAIRIE

Daudet était sur le point de disparaître. Anatole France, seul parmi les importants auteurs de la veille, n'avait pas achevé son œuvre. Son Lys rouge était récent il allait écrire VOrme du Mail, V Anneau d'Améthyste, Monsieur Bergeret à Paris, Crainquebille. Des jeunes apparaissaient, mais peu connus ehcore du grand public. Les Déracinés n'avaient pas encore vu le jour. Paul Adam, malgré quinze volumes, demeurait un auteur pour initiés. Henri de Régnier ne devait publier La double Maîtresse qu'en 1900. Avec ceux de sa génération, les symbolistes, il professait encore le mépris du grand public et n'écrivait pas encore pour celui-ci. En 1895 les éditeurs éprouvaient donc le sentiment que les grands auteurs qui avaient fait leur fortune avaient terminé leur carrière, ou du moins qu'ils s'étaient tellement imposés qu'il ne restait plus aucun effort à accomplir pour les répandre. Ces auteurs étaient devenus pareils à des firmes universellement connues, sortant périodiquement un article dont la vente est assurée automatiquement et sans efforts. Quant aux jeunes, puisqu'ils ne faisaient aucune avance au public, et semblaient des auteurs difficiles, ils ne paraissaient guère intéressants pour l'éditeur ni le libraire. Il faut d'autre part noter que Charpentier, qui avait lancé Zola, qui avait aimé la littérature et l'art, venait de laisser sa maison, une maison toute faite, pleine de grands noms, à M. Fasquelle,que l'éditeur Ollendorf était surtout l'éditeur de Maupassant, mort depuis plusieurs années, et qu'il avait repris à Havard, en déconfiture. Que peu de temps auparavant, la liquidation du fonds Dentu était survenue, rendant les éditeurs prudents, et qu'ils préféraient se consacrer au succès de deux ou trois auteurs d'un rapport sûr, comme pour Anatole France etPierre Loti, Calmann-Lévy, pour Huysmans, Stock, pour Bourget, Lemerre, que de courir des risques avec des inconnus.

A la génération nouvelle, il fallait donc des éditeurs nouveaux. Il en naquit. Ce n'était pas de grosses maisons s'occupant d'affaires considérables, nanties d'un personnel nombreux, dirigées par quelque riche traitant roulant carosse et entretenant des comédiennes, mais en général de très modestes boutiques, où l'on venait causer, où l'on ne rencontrait qu'un employé ou deux, où les auteurs étaient mal payés, par acomptes excessivement minimes, quand ils l'étaient, où l'on faisait du tout petit commerce, mais où l'on aimait en somme la littérature, ou tout au moins les livres. Un Liseux s'était ruiné, était mort de faim à ce métier. Vanier, qui éditait Verlaine et les premiers symbolistes, avait de quoi manger, sans doute, mais ne s'enrichissait pas. Cependant, la Veuve Tresse publiait le Thé chez Miranda, de Moréas et Paul Adam, Chair ?nolle de ce dernier, et de petits romans naturalistes. Bailly, à l'enseigne de l'Art indépendant, imprimait Tête d'Or, de Paul Claudel, et les ouvrages de Stanislas de Guaita, la Plume, les livres d'Henry Becque, de Laurent Tailhade, de Jean Moréas. Mais tous ces

petits éditeurs, assez bohèmes, qui faisaient paraître plaquettes et volumes, dont leurs grands confrères auraient ri, si on les leur avait proposés, et qui cependant devaient plus tard acquérir pour les bibliophiles une valeur singulière, avançaient en tirailleurs, loin les uns des autres, sans ensemble, sans tactique. Ils étaient pareils aux petits marchands de tableaux de la même époque, qui aimaient la peinture, et gardaient chez eux des trésors qu'ils cédaient aux amateurs pour quelques louis, en attendant que de puissantes sociétés commerciales organisassent le trafic, selon les méthodes modernes et fissent de l'Art une des industries les plus rémunératrices.

C'est le Mercure de France qui, le premier, tenta de grouper tous ces efforts dispersés, de réunir les auteurs des nouvelles générations, et de faire de l'édition régulière avec ces écrivains encore irréguliers. Il publia, généralement à compte d'auteur, c'est-à-dire les auteurs payant eux-mêmes les frais de l'impression, en des livres de tout format, et d'aspects très divers, mais presque toujours soigneusement imprimés, les symbolistes, puis les naturistes, et plus tard les unanimistes. C'était, le plus souvent, un petit imprimeur de la rue de Seine, Renaudie, dont la presse roulait dans un atelier ouvert sur la rue, et qui travaillait avec deux ou trois ouvriers, qui fabriquait ces livres. Il avait de beaux caractères, et aimait son métier. On retrouvera son nom à la dernière page de beaucoup de livres parus sous la firme du Mercure, aux environs de 1895.

Cependant un des ouvrages du Mercure de France, avait rencontré une fortune inattendue, foudroyante et prodigieuse pour l'époque. C'était un roman d'un jeune écrivain, qu'un article de François Coppée, dans le Journal, avait soudainement lancé. On ne parlait que d'Aphrodite, de Pierre Louys. Tout le monde lisait Aphrodite. Dans ces temps candides encore, on était un peu scandahsé par le sujet, mais c'était un charme de plus. Ce livre était d'une horreur charmante et son auteur subitement connaissait la gloire. Il faut s'arrêter un instant sur cet article de François Coppée qui est très caractéristique du temps. La pubhcité littéraire alors n'existait pas, les grands éditeurs se bornaient à faire paraître dans les quatre ou cinq principaux journaux de Paris un « écho » de six lignes sur les livres d'importance qu'ils publiaient. En revanche, si la réclame payée n'était pas usitée, la plupart des journaux, plus littéraires qu'aujourd'hui — bien qu'ignorant les « courriers littéraires » — acceptaient de leurs chroniqueurs un article de tête sur un livre. Et ces chroniqueurs s'appelaient : François Coppée, Jean Lorrain, Octave Mirbeau, etc. Ainsi avaient été révélés au public le nom de Maeterlinck, plus tard celui de Louis Bertrand, et combien d'autres. C'est Zola qui avait habitué les journaux à parler des livres, à s'intéresser à la littérature. 11 est vrai que tout le siècle avait été littéraire, et la presse de

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