I. BELGIQUE
par LOUIS DUMONT-WILDEN
'est assez justement qu'on a fait dater la littérature belge de i*88o, époque où la fondation de la revue La Jeune Belgique marque le commencement du renouveau littéraire.
Avant cette date, il y eut, en Belgique, des écrivains qui n'étaient pas
tous sans valeur, au temps lointain n'existaient pas psychologiques les connaissons, à la période de Belgique s'est Etat indépenter avec quelque des poètes comdes romanciers Van Bemmel Greyson (1823ni (1844-1903), 1895), Margue- Wiele, sans par- Coster (1817mez(i832-i883), Belgique vit ses curseurs; ou de nier (1844- 191 3),
Emile Verhaeren
(Eau-forte de Charles Bernier)
Sans remonter où les nations comme entités telles que nous et en s'en tenant l'histoire où la constituée en dant, on peut ciconsidération me Van Hasselt, comme Moke, (1804-1874), 1900), Pergamede Reul (1832rite Van de 1er de Charles de 1879) et de Piren qui La Jeune véritables pré- Camille Lemonqui est demeuré
une des grandes figures de la littérature belge, et qui publia ses premiers livres peu après la guerre de 1870. Mais le mouvement de La Jeune Belgique fut la première manifestation d'un désir d'autonomie intellectuelle et littéraire, et c'est dans ce sens qu'on peut dater de lui la littérature belge contemporaine.
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Une page du manuscrit de Philippe II, d'ÉMiLE Verhaeren
Louis DUMONT-WILDEN
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
En 1895, le mouvement de La Jeune Belgique avait fait son œuvre et il se mourait. Max Waller, son fondateur, enlevé à 27 ans, en 1889, la Revue avait été dirigée depuis par Henry Maubel {^), puis par Ivan Gilkin {^) et dans les dernières années du siècle, elle avait continué à refléter fort exactement les aspirations d'une jeunesse qui, tout en demeurant fidèle à son pays, suivait avec passion tous les mouvements de la pensée française. C'était l'époque du «naturalisme», la prose massive de Zola passait pour l'expression de la force, et le style tarabiscoté des Goncourt engendrait les merveilles du « macaque flamboyant ». En poésie, Victor Hugo régnait encore du haut de son Himalaya ; Leconte de Lisle évoquait en des vers rigides comme de l'airain, une Grèce archéologique et une barbarie romantique. Le public découvrait Baudelaire ; Gustave Moreau imposait son goût bizarre et pédantesque aux arts plastiques. Mais les impressionnistes n'étaient plus unanimement considérés comme les destructeurs de l'art français.
La Jeune Belgique fut naturaliste, goncourtiste, parnassienne, hellénisante avec une conviction de néophyte. Elle fut baudelairienne avec ivresse, baudelairienne jusqu'au satanisme, sinon jusqu'à la messe noire, baudelairienne jusqu'à l'inconsciente parodie. Or, en 1895, tout cela commençait à se démoder à Paris. Une nouvelle génération s'était levée, la génération symboliste. Ceux de 1889, comme on les a appelés, arrivant à l'âge où l'on cherche à s'exprimer, se révoltaient contre ce que la formule naturaliste avait d'étroit et de brutal, et aussi contre une poésie à quoi ils reprochaient d'être uniquement formelle et verbale. Avec quelque raison, sans doute, mais aussi avec l'injustice de la jeunesse, ils ne voyaient chez les Parnas-
Fernand Séverin
(') Né à Bruxelles en 1860, mort en 191 5, Maubel tend à exprimer les nuances les plus fines et les plus fugitives du sentiment. Œuvres principales : Miette, Etude de Jeune Fille, Quelqu'un d'aujourd'hui. Bien qu'il se soit toujours tenu un peu en dehors du mouvement, on doit signaler parmi les écrivains de La Jeune Belgique, M. James Van Drunen (né au Havre en 1855). Œuvres principales (publiées hors commerce) : Flemm Oso, Elles, Forêts, Quillebœuf.
(') Né à Bruxelles en 1858. Œuvres principales : La Nuit (vers), Le Cerisier fleuri (vers), Prométhée (poème dramatique).
lOI
siens, fussent-ils Banville, Leconte de Lisle ou Heredia, que des faiseurs de vers sans âme. Par contre, ils admiraient exclusivement Verlaine, Rimbaud, Mallarmé et Moréas. Certains rêvaient de transporter dans la poésie française, la fluidité, l'imprécision musicale du lyrisme anglais. Et pour y parvenir, tentaient la grande réforme de la prosodie : le vers libre.
Ce fut la grande querelle dont nous percevons encore aujourd'hui les échos amortis.
En Belgique,elle eut un retentissement immédiat, et c'est elle qui provoqua la scission de La Jeune Belgique. C'est du reste à Liège, que l'école symboliste eut, en somme, sa première revue, La Wallonie (fondée en 1886), qui était dirigée par Albert Mockel (1), Henri de Régnier, Pierre-Marie Ohn.
Une quantité de jeunes publications suivirent le mouvement. A Gand, où, dès 1889, Maeterlinck avait publié ses Serres chaudes, d'une inspiration nettement symboliste, ce fut Le Réveil, excellente revue à laquelle collabora toute la jeune littérature de l'époque, et notamment un ' poète exquis qui, depuis son premier recueil, L'Ame en exil, paru en 1895, ^'^ P^^s publié que dans les revues, mais qui a donné notamment au Masque quelques poèmes parfaits : Georges Marlow. A Bruxelles ce fut L'Art moderne, que dirigeaient Edmond Picard (2) et Octave
(') Né à Liège en 1866. Œuvres principales : Chantefable unpeu naïve (vers), Propos et Littérature (critique), Clartés (vers). Contes pour les enfants d'hier.
n Né à Bruxelles en 1836, avocat, jurisconsulte, homme politique. Son œuvre considérable touche à tous les domames Ouvrages prmcipaux : Paradoxe sur l'Avocat, Mon Oncle le Jurisconsulte, L'Amiral. Théâtre : Charles le Téméraire, Jéricho, Psyché.
Maurice Maeterlink
LA LITTERATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
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Une page manuscrite du Grawû? 5^cre< de Maurice Maeterlinck
Maus (^). Et enfin, ce Coq rouge, né de la sécession d'une partie des collaborateurs de La Jeune Belgique, dont Emile Verhaeren, Eugène Demolder, Georges Eekhoud, Maurice des Ombiaux.
Tandis que les fondateurs de La Jeune Belgique, ceux qui se disaient les héritiers de Waller, les Giraud, les Gilkin, les Valère Gxlle entendaient rester fidèles à l'esthétique de 1880, les dissidents du Coq rouge adoptaient toutes les formules nouvelles qui étaient alors représentées par Le Mercure de France et La Revue Manche. Dans leur amour de la nouveauté, ils allaient des spéculations prosodiques de Robert de Souza aux divagations anarchistes dont La Revue blanche s'était fait une spécialité et auxquelles le Barrés de cette époque donnait un aspect de suprême dandysme philosophique. D'autres, dont Verhaeren, rêvaient de donner au socialisme l'art qui devait l'ennoblir et de préparer le peuple à son émancipation. Comme il est absolument impossible de séparer complètement la politique de la littérature, tandis que Le Coq rouge était d'extrême-gauche, La Jeune Belgique inclinait vers la droite. Pendant les premières années de cette période qui commence en 1895, toute la vie littéraire belge fut absorbée par cette querelle.
Elle n'avait guère de communication avec le public d'ailleurs. Tout cela se passait en vase clos. Les lecteurs, les acheteurs restaient profondément indifférents. La Belgique ignorait la littérature belge. Les revues les plus « célèbres » comptaient à peine quelques centaines d'abonnés, exigeaient de la
(() Né à Bruxelles en 1866, mort en 1919. Octave Maus a peu écrit, mais il a joué dans l'histoire de l'art et de la littérature belge le rôle d'un puissant animateur. Œuvre principale : Préludes (posthume).
Van Lerberghe
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
part de leurs rédacteurs de lourds sacrifices ; elles étaient toujours à la recherche du Mécène. Les livres ne se vendaient pas ; écouler une édition était un succès et la carrière d'homme dé lettres était essentiellement désintéressée.
Depuis, la plupart de ces jeunes héros de l'indépendance littéraire ayant pris de l'âge, étant devenus des personnages plus ou moins considérables dans les journaux, l'administration ou la politique, la littérature nationale a été en quelque sorte reconnue par l'Etat.
Les livres se vendent un peu mieux, les revues ont un peu plus d'abonnés, mais surtout, ah ! surtout, le métier d'écrivain, loin de desservir un homme dans sa carrière administrative est maintenant considéré comme un titre, et la Belgique
Camille Lemonnier
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a fini par avoir une sorte de littérature d'Etat. La fondation récente de l'Académie de langue et de littérature française n'a fait que consacrer cette évolution des idées.
Mais au moment dont nous parlons, ce mouvement ne s'esquisse pas encore, et il faudra attendre l'avènement d'Albert i^^ qui a toujours accordé à la littérature l'attention la plus sympathique pour voir naître cette protection officielle qui, d'ailleurs, n'est pas sans danger. Ce qui caractérise au contraire la littérature belge à ses débuts, c'est une allure de fronde, d'indépendance et de désintéressement. Elle suit toujours de très près le mouvement littéraire français, mais c'est aux écoles d'avant-garde que vont ses sympathies. Or, à Paris, à cette époque (vers 1895), une nouvelle génération vient d'apparaître et a cru apporter une
formule nouvelle ; au symbolisme a succédé le « naturisme ».
A peine formulée à Paris, la doctrine naturiste trouva des disciples enthousiastes en Belgique. Trois jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, Henri Van de Putte (1), André Ruyters (2) et Georges Rency (^), fondèrent une revue qui, par son intransigeance frondeuse, fit immédiatement quelque bruit : U Art jeune. Elle était en communication directe avec les chefs du mouvement parisien, Eugène Montfort, Saint- Georges de BouhéHer, Jean Viollis, Maurice Leblond. Ceuxci vinrent plusieurs fois à Bruxelles apporter la bonne parole. On se rencontrait chez Camille Lemonnier. L'écrivain déjà glorieux, encore en pleine force, et que l'on commençait à appeler « le maréchal des Lettres belges », s'était toujours fait gloire d'être l'ami, le protecteur des jeunes, mais il avait été particulièrement séduit par la théorie naturiste qui convenait merveilleusement à son tempérament. Peut-être est-ce à lui que l'on doit les rares ouvrages où la pure doctrine est complètement appliquée : Adam et Eve, Au Cœur frais de la Forêt, amples fresques lyriques où les beautés de la vie naturelle et primitive sont exaltées avec un débordant enthousiasme, sont de véritables
(') Né à Bruxelles en 1875. Œuvres principales: La Planète, Dictionnaire... cherchez un adjectif en ique. (') Né à Bruxelles en 1875. Œuvres principales : Les Mains gantées et les Pieds nus. Le Tentateur. (•) Né à Bruxelles en 1875. Fondateur et directeur de La Vie intellectuelle. Œuvres principales : Madeleine, Les Contes de la Hulotte, Figures littéraires.
Eugène Demolder
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
Georges Eekhoud
œuvres naturistes. Et, somme toute, on peut également rattacher au naturisme quelques-unes des œuvres principales de sa maturité. Le Vent dans les Moulins, Comme va le Ruisseau, Le petit Homme de Dieu, vastes poèmes en prose plutôt que romans, fresques somptueuses où il cherche à évoquer l'âme d'un pays.
Comme le naturisme français, le naturisme belge ne dura pas longtemps en tant qu'école. Le lien qui unissait les uns aux autres ceux qui s'en réclamaient ou qu'on put y rattacher, n'avait rien d'une discipline rigide comme pouvait l'être à la rigueur la prosodie symboliste. — Le naturisme était plutôt une aspiration juvénile qu'une esthétique. — Aussi, au bout d'un an ou deux, les rédacteurs de UArt jeune se séparèrent-ils pour s'en aller chacun de leur côté : Georges Rency
vers la critique (il dirige depuis dix ans La Vie intellectuelle), Henri
Vandeputte vers une poésie impressionniste, où il y a de curieuses
notations, de l'humanité et de la vie, mais qui est demeurée un peu amorphe,
André Ruyters vers le roman psychologique. Après la disparition de UArt
jeune, le mouvement naturiste en Belgique se prolongea quelque temps, dans
la revue Antée, qui fut fondée par Christian Beck (^),
écrivain très heureusement doué, esprit original mais
qui, après une vie d'aventures et de bohème, mourut
trop jeune pour donner toute sa mesure. Mais si
Antée groupait la plupart des épigones du naturisme,
cette revue évitait dès ses premiers numéros de formuler la doctrine. Elle ne fut bientôt plus qu'une
revue de jeunes, une revue de toutes les tendances
nouvelles, et qui, par une réaction contre le courant
nationaliste qui se dessinait déjà en Belgique, essayait
de réunir dans une même phalange les écrivains de
Paris et de Bruxelles, et s'efforçait d'être le moins
« belge » possible.
A ce moment, d'ailleurs, le temps des écoles et des
querelles esthétiques est passé. Une heureuse anarchie
Louis Delattre
(') Né à Liège en 1880, mort k Paris en 1917.
règne dans les lettres, et les revues qui survivent ou qui naissent et renaissent, comme Le Thyrse, La Vie intellectuelle, La Belgique artistique et littéraire , Le Masque, La Nervie, Le Flambeau, La Renaissance d'Occident, ne sont plus que des groupements d'amitiés ou des recueils littéraires sans doctrine ni ligne directrice.
La Belgique est un pays où les divisions politiques sont profondes. Elles Tétaient encore plus avant la guerre qu'aujourd'hui. Il y avait un monde catholique, et un monde non catholique — libéral, radical, socialiste — entre lesquels il n'existait pour ainsi dire pas de point de contact. Cette division devait se traduire dans le domaine littéraire comme dans le domaine politique. De là, l'existence en Belgique, durant toute la période que nous étudions, d'une littérature spécifiquement catholique qui a son importance. Eut-elle toujours l'approbation de l'autorité ecclésiastique qui, généralement, ne donne son appui sans réserve qu'aux plus fades productions de la « bonne presse » ? On en peut douter. Mais du moins s'efforça-t-elle constamment de ne pas mériter l'anathème et de défendre l'idéal chrétien, tout en gardant le souci de l'art.
C'était le beau temps des revues. La littérature catholique eut ses revues.
Sa principale citadelle fut d'abord La Revue générale, vénérable et importante publication qui avait pour directeur politique M. Charles Woeste, Ministre d'Etat, chef parlementaire de la droite, mais dont le directeur littéraire, le critique Eugène Gilbert, était un esprit juste et libéral qui, tout en maintenant très fermement le point de vue catholique, mettait un admirable scrupule intellectuel à juger les œuvres qui choquaient le plus violemment ses convictions intimes {^).
Avec plus d'ardeur et de combativité, un autre critique, M. Firmin Van den Bosch, menait le même combat et, tout en faisant les réserves dogmatiques d'usage, s'efforçait d'expliquer les écrivains modernes et de les faire admettre dans un public qui leur avait toujours été strictement fermé. La revue où il écrivait, Durendal, «revue catholique d'art et de littérature », était dirigée
(') La Revue Générale est dirigée aujourd'hui par M. Henri Davignon.
Henri Vandeputte, à vingt ans
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LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
par l'Abbé Henri Moeller qui a peu écrit lui-même, mais qui fut un excellent animateur. Parmi ses collaborateurs ordinaires, je citerai M. Henri Carton de Wiart (^) que son rôle politique n'a jamais arraché complètement à la littérature, Georges Virrès (2), à qui l'on doit toute une série de romans rustiques et provinciaux, parmi lesquels il en est d'excellents, Pol Demade, Henri Davignon, les poètes Frans Ansel, Thomas Braun, Pierre Nothomb, Victor Kinon.
Une revue qui dura moins longtemps, mais qui eut une certaine influence, La Lutte, groupa quelques-uns de ces mêmes écrivains, sous la direction pittoresque et prophétique de Georges Ramaekers (^), poète éloquent et dont le fougueux catholicisme s'apparente dans une certaine mesure à celui de Léon Bloy.
Enfin, vers la même époque, paraissait à Anvers, sous la direction d'Edmond De Bruyn, Le Spectateur catholique, revue qui défendait avec le même enthousiasme la pure doctrine religieuse, l'art le plus moderne et le régionalisme.
Pendant quelque temps, cette littérature catholique vécut assez à l'écart de l'autre. Mais l'effort même des critiques catholiques, comme MM. Eugène Gilbert et Firmin Van den Bosch, tendait à un rapprochement qui finit par s'opérer le plus naturellement du monde. Quelques années avant la guerre, la distinction s'effaçait, elle n'existe pour ainsi dire plus et c'est peut-être sur le terrain littéraire que la querelle des partis en Belgique a le moins d'âpreté.
Ce qui caractérise la vie littéraire belge de 1895 à 1920, c'est donc l'évolution du mouvement d'émancipation qui s'était dessiné vers 1880. Avant cette période, il ne serait venu à l'idée de personne en Belgique, ou ailleurs, qu'il pût y avoir une littérature belge indépendante de la littérature française.
A partir de 1880, la littérature belge se prend au sérieux et sans avoir une conscience très nette de ses directions se veut belge; à mesure que les années s'écoulent, elle se nationalise de plus en plus, non qu'elle veuille sortir du cadre de la littérature française auquel elle sent bien qu'elle ne peut échapper, mais tout en demeu-
Yvan GiLKiN
(•) Né à Bruxelles en 1869, avocat, député, ministre de la Justice, puis premier Ministre. Œuvres prmcipales : La Cité ardente, Les Vertus bourgeoises, Le Droit à la Joie.
(•) Pseudonyme de M. Henri Briers, né à Tongres en 1869. Œuvres principales : La Glèbe héroïque, La Bruyère ardente.
(») Né à Bruxelles en 1875. Œuvres principales : Le Chant des Trois Règnes, Le Roi détrôné.
Edmond Picard
rant dans ce cadre, elle s'efforce d'accentuer ses différences. Cependant, ce mouvement si vivant par le jeu des idées et l'ardeur des polémiques, qu'a-t-il produit en fait d 'œuvres ? Une agitation littéraire n'est pas nécessairement une littérature. Dans les innombrables articles, volumes et conférences que l'on a consacrés à la littérature belge, on s'accorde généralement à célébrer la période des débuts, le mouvement de La Jeune Belgique comme la période la plus brillante. Mais quand on voit quelles sont les dates des œuvres belges les plus saillantes, on constate qu'elles sont presque toutes postérieures à cette période d'effervescence. De 1880 à 1895,1a génération de Lfl^^ww^ Be/^/^we s'ébroue, jette sa gourme, s'essaye ; c'est quand la revue aura disparu, que les écrivains qui l'avaient fondée commenceront à travailler
sérieusement et à tenir leurs promesses. Quelques-uns
les ont tenues magnifiquement, et les noms de Giraud,
de Gilkin, d'Eekhoud, de Grégoire Le Roy, de Max
Elskamp, ont leur place dans l'histoire de la littérature
universelle de la fin du xix^ siècle.
Cependant,il faut bien constater que deux d'entre
eux seulement, Maeterlinck {^) et Verhaeren (2) ont
conquis la très grande notoriété, la notoriété universelle,
mondiale pour employer un mot à la mode. Si l'on songe
que l'on peut compter sur les doigts les écrivains français et anglais dont le nom a traversé les mers, la
Belgique n'a pas à se plaindre de cette proportion. Ils doivent cette gloire sonore à ce fait qu'ils ont
représenté, avec éclat, un moment de l'esprit — si vous
voulez de la sensibilité européenne — ou même, pour
Maeterlinck du moins, de la sensibilité américano-européenne. Ses drames poétiques, et particulièrement La
(') Né à Gand en 1862. Œuvres principales : Serres chaudes, Douze Chansons (vers), La Princesse Maleine, nîZ' ^^^"Sles, Les Sept Princesses, Pelléas et Mélisande, La Mort de Tintagiles, Monna Vanna, Joy-
zelle, L Oiseau bleu (théâtre), Le Trésor des Humbles, La Sagesse et la Destinée, La Vie des Abeilles, Le Temple enseveli, L Intelligence des Fleurs, L'Hôte inconnu (essais).
(0 La bibliographie d'Emile Verhaeren se trouve dans le chapitre Poésie (bibliographie).
ÎLSKAMP /
Max Elskamp
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LA LITTERATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
Maurice des Ombiaux
Princesse Maleine et Pelléas et Méltsande, sont, en effets les œuvres les plus caractéristiques du théâtre symboliste. Peut-être même le théâtre de Maeterlinck est-il le seul théâtre symboliste — car le théâtre d'Ibsen, que le symbolisme adopta, était né avant lui et son succès en Allemagne et dans les pays Scandinaves s'était développé en dehors de lui. — Son atmosphère légendaire, son esthétisme « préraphaélite » et anglo-saxon est l'atmosphère même du symbolisme, et ses personnages, petites marionnettes délicates manœuvrées par l'Inconscient sont l'expression la plus complète de la philosophie indécise qui est à la base du symbolisme. Je ne crois pas qu'il doive quelque chose à Bergson, mais- il est le produit du même climat moral, de la même réaction, contre l'intellectualisme positiviste et même cartésien qui a produit le bergsonisme.
Une étrange lumière crépusculaire régnait alors sur le monde de l'Intelligence, une vague inquiétude possédait les âmes énervées ; peut-être était-ce l'instinctive attente de la grande catastrophe } Un vague besoin religieux se superposait à l'irréligion générale, un besoin de se fondre dans un mysticisme sans limite et sans objet, un désir confus de prier devant le Dieu inconnu qu'on appelait l'Inconscient.
C'est à cet état d'esprit — oserai-je écrire : à cet état d'âme — que répondait l'œuvre de Maeterlinck. Et d'abord le Maeterlinck des «petits drames pour marionnettes », mais aussi et surtout le Maeterlinck des essais philosophiques et moraux : Le Trésor des Humbles , La Sagesse et la Destinée, Le Temple enseveli, etc., sortes de méditations religieuses à l'usage des gens qui n'ont pas de religion. Verhaeren, lui aussi, répondait à certain besoin de l'âme européenne, à ce moment climatérique qui va de 1900 à 19 14, mais avec plus de naïveté. Lui aussi, il satisfaisait ce vague besoin de mysticisme d'une époque irréligieuse. Mais avec la générosité d'une nature tout impulsive, son mysticisme à lui c'était le mysticisme de l'appel au peuple. Il fut, surtout à l'époque des Aubes et des Forces tumultueuses, le poète favori du socialisme international, Max Waller
Edmond Glesener
(Croqurs de M. G.-M. Stevens.)
de l'espérance messianique en la justice sociale. Poète français et grand poète français, l'Europe nouvelle saluait en lui, par surcroît, l'écrivain qui traduisait en français les émotions et les aspirations d'une âme germanique. Car ce flamand francisé avait une sensibilité toute germanique — germanique ! je ne dis pas allemande. — Cela ne répondait-il pas tout à fait aux désirs et aux illusions d'un certain cosmopolitisme ?
Mais ce qui fait la grandeur de Verhaeren, c'est que cette tendance à l'universalité s'alliait chez lui à un vigoureux instinct national. Son intelligence très ornée était toute française de formation, son cœur ingénu et un peu fruste était celui d'un Flandrien des rives de l'Escaut. C'est en Flamand naïf et émerveillé qu'il voyait le vaste monde et qu'il lui parlait. C'est pourquoi ce poète universel est en même temps un poète national. Il a exprimé l'inquiétude, l'espérance, le sentiment européen à un moment de son histoire ; il a exprimé l'âme de son pays natal dans ce qu'elle a d'éternel.
C'est donc leur actualité qui a fait le succès « mondial » de Maeterlinck et de Verhaeren. C'est aussi son actualité qui a permis à la gloire de Camille Lemonnier (^) et à celle de George Eekhoud {^) de franchir les frontières de leur pays. Le naturalisme alors triomphait. Ils furent des naturalistes belges et ils bénéficièrent des succès de l'école. Un Mâle est peut-être même une des œuvres les plus parfaites de l'école naturaliste. Mais, comme la plupart des romans de Lemonnier, ce beau livre a subi la dépréciation, sans doute momentanée, de tout ce qui se rattache au naturahsme, aujourd'hui terriblement démodé. L'écrivain, très sensible à tous les courants littéraires, avait bien cherché à se renouveler — on a vu plus haut avec quel enthousiasme il avait adopté la formule naturiste qui, dans une certaine mesure, était une tentative de conciliation entre le naturalisme et le symbolisme. Mais ce « visuel », ce descriptif était au fond
(') Né à Ixelles en 1844, mort en 1913. Il débuta par la critique d'art et, très «pénétré » de ses écrits, resta toujours très lié avec les artistes, tant en France qu'en Belgique. Ses romans sont extrêmement nombreux. Nous ne citerons ici que ceux qui apparaissent comme une date dans son œuvre : Nos Flamands, Un Mâle, Thérèse Monique, Happe Chair, Madame Lupar, Au Cœur frais de la Forêt, Adam et Eve, Le Vent dans les Moulins, Le Petit Homme de Dieu, Comme va le Ruisseau, L'Arche, Tante Amy, L'Hallali. On lui doit aussi un grand ouvrage descriptif et lyrique : La Belgique.
(') Né à Anvers en 1854. Œuvres principales : Kees Doorik, Kermesses, La Nouvelle Carthage, Les Fusiliers de Matines, Escal Vigor, Le Cycle patibulaire. Les Libertins d'Anvers.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
« Mes Amis », Groupe d'écrivains et d'artistes belges, tableau de M. G.-M. Stevens.
De gauche à droite : Jean de Mot, Edmond Glesener, Octave Maus, Kufferath, le sculpteur Rousseau, Van Zype, le musicien Flé, le peintre Khnopff, Yvan Gilkin, Bâcha, Henri de Groux,
DuMONT-WlLDEN, GiRAUD, DES OmBIAUX.
un naturaliste de tempérament ; il n'a jamais pu se faire aux formes plus dépouillées, plus psychologiques, plus « classiques » du roman moderne.
C'est encore leur actualité qui a permis à des poètes, comme Rodenbach (^), van Lerberghe (-), Albert Mockel, Grégoire Le Roy (^), Max Elskamp, de franchir la frontière belge et de s'élancer sur un plus vaste théâtre. Après avoir débuté à La Jeune Belgique, par des vers parnassiens légers et faciles — un peu trop faciles, — Rodenbach était venu habiter Paris, où il bénéficia de l'engouement de l'époque pour tout ce qui venait du Nord et oii il contribua à mettre à la mode les carillons, les béguinages et le charme un peu convenu des villes mortes. Il ne tarda pas à se rapprocher beaucoup de l'esthétique symboliste. Max Elskamp, lui, avait adopté le vers libre dès le début (1892). Sa poésie archaïsante et qui cherchait à rajeunir les vieilles formes populaires, fut immédiatement adoptée par l'école nouvelle. Il s'y est tenu fidèlement
(') Né à Tournai en 1855, mort à Paris en 1892. Œuvres principales : Les Tristesses, La Mer élégante, U Hiver mondain, La Jeunesse blanche (vers), Bruges la Morte, Le Carillonneur (roman), Le Voile (théâtre).
(') Né à Gand en 1861, mort à Bruxelles en 1907. Œuvres principales : Entrevisions, La Chanson d'Eve (vers), Pan (théâtre).
(') Né à Gand en 1862. Œuvres principales : Mon Cœur pleure d'autrefois, La Chatison du Pauvre (vers), jfoë Trimborn (contes).
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jusque dans ses derniers ouvrages, Sur les Routes de l'Exil et Les Chansons désabusées. Grégoire Le Roy, lui, dont les débuts connurent aussi la consécration d'une gloire parisienne, est revenu au vers régulier, ne conservant de la métrique symboliste qu'une souplesse et une liberté que la poésie moderne n'eût pas connues sans elle ; personne n'a chanté avec plus d'ampleur et d'émotion la sérénité pleine de regret d'une ardente maturité.
Quant à Charles Van Lerberghe et à Albert Mockel, ils comptent sans conteste parmi les maîtres du symbolisme. Mockel est un de ses meilleurs théoriciens. Mais ce n'est pas là son principal titre de gloire ; les purs poèmes de Clartés, si conformes pourtant à toutes les doctrines de l'esthétique nouvelle s'élèvent pourtant bien au-dessus des recettes d'école et c'est pourquoi ils leur survivront toujours. De même La Chanson d'Eve de Van Lerberghe qui apparaît encore aujourd'hui comme un des poèmes les plus musicaux, les plus originaux et les plus nobles de la fin du xix^ siècle. « Van Ivcrberghe est le poète de r « ineffable «, a dit fort justement Albert Mockel ; exprimer l'ineffable, c'est justement ce qu'avait tenté le symbolisme.
Ces poètes, ces prosateurs à qui il faut joindre Eugène Demolder (^), excellent écrivain descriptif que Paris aima à l'égal de Bruxelles, et dont un roman, La Route d'Emeraude, compte parmi les œuvres marquantes de la période que nous étudions, purent conquérir sur le vaste théâtre parisien la place qu'ambitionne quiconque écrit en français, parce qu'ils participaient au courant littéraire du moment.
Par contre, d'autres écrivains belges parmi lesquels il en est d'excellents, n'ont pas la place à laquelle ils auraient droit dans la vie littéraire française, parce qu'ils se sont exilés eux-mêmes dans un art un peu étroitement local ou parce qu'ils se sont attardés dans des formules vieilHes. Albert Giraud (2), par exemple, admirable artiste du vers, ne possède pas la gloire que son œuvre
(') Né à Bruxelles en 1862, mort à Essonnes (Seine-et-Oise) en 1917. Œuvres principales : Contes d'Yperdamme, La Route d'émeraude, Les Patins de la Reine de Hollande, Le Jardinier de la Pompadour.
(•) Pseudonyme de M. Albert Keyenbergh, né à Louvain en 1860. Œuvres principales : Hors du Siècle, Les Dernières Fêtes, La Guirlande des Dieux, La Frise empourprée. Le Laurier.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
Valère Gille
mérite, parce qu'il est demeuré purement parnassien' à une époque où il n'y a plus de Parnassiens. La postérité ménage parfois à de telles fidélités d'éclatantes revanches. Le très noble orgueil de Giraud y compte bien. Du moins, dès à présent, occupe-t-il dans son pays une très haute situation morale et littéraire.
On pourrait en dire autant de Gilkin dont La Nuit, qui est d'une inspiration toute baudelairienne, parut à une époque où l'opinion littéraire se désintéressait de Baudelaire et surtout du pessimisme blasphématoire de Baudelaire, et qui fit imprimer un grand et noble poème philosophique, Prométhée, en un temps où personne ne faisait plus de poème philosophique. Valère Gille, Fernand Severin, autres épigones de La Jeune Belgique sont dans le même cas.
Quant aux prosateurs de cette période, leur gloire reste parfois un peu... locale, parce que leurs sujets, leurs personnages ont un caractère exclusivement local. Il est bien rare qu'un roman de mœurs conquière le public universel ; il faut pour cela qu'on puisse y voir un chef-d'œuvre ou que le pittoresque exceptionnel du milieu éveille la curiosité universelle.
Les cinq lustres que nous examinons ont vu pourtant naître toute une pléiade de romanciers de terroir fort intéressants. Tandis que Léopold Courouble (^) écrivait d'une plume ironique et attendrie ses aimables romans de mœurs bruxelloises où l'on voit passer les Kaekebroek, les Plattebrood, les Capellemans, prototypes du Beulemans de Fonson et Wicheler qui parcourut, lui, les scènes du monde entier, une constellation de romanciers wallons se levait. C'était Hubert Krains C-^), peintre âpre et précis des mœurs de la Hesbaye, George Garnir (^), dont les romans rustiques. Les Charneux, La Ferme aux Grives ^ Les Dix Javelles, La Chanson de la Rivière, ont une fraîcheur agreste qui les apparente à l'œuvre d'André Theuriet, Louis Delattre (*), charmant conteur ironique et poétique à la fois et qui excelle dans le croquis de mœurs rurales, Maurice des Ombiaux {^') dont l'œuvre abondante et variée apparaît comme
(') Né à Bruxelles en 1862, avocat, journaliste, substitut du procureur d'Etat au Congo. Œuvres principales : La Famille Kaekebroek (suite de romans de mœurs bruxelloises).
(-) Né à WalefFes en 1862. Œuvres principales : Le Pain noir, Figures du Pays.
(') Né à Mons en 1862. Œuvres principales : Contes à Marjolaine, Le Charmeur, La Ferme aux Grives.
(•) Né à Fontaine-l'Evêque (Hainaut) en 1870. Œuvres principales : Une Rose à la Bouche, Contes de mon l'image. Les Carnets d'un Médecin de Village, Le Jeu des petites gens.
(') Né à Beaumont en 1868. Œuvres principales : Mes Tonnelles, Histoire mirifique de Saint-Dodon, Jeux de cœur. Le Joyau de la Mitre, Mihen d'Avène, Contes de Sambre-et- Meuse, Guidon d' Anderlecht , Le Maugré.
ANS
Cf^^
Albert Giraud (Croquis de M. G.-M. Stevens.)
une sorte d'illustration légendaire de toute la Wallonie, Edmond Glesener qui, dans Le Cœur de François Remy, 3. esquissé une sorte d'analyse pittoresque de l'âme populaire wallonne, tandis que dans la chronique d'un petit pays, il parquait en une sorte de fresque truculente, la Belgique d'avant la guerre, Hubert Stiernet, Georges Rency...
Le milieu flamand ou bruxellois a trouvé quelques bons peintres intimistes comme Abel Torcy, Sander Pierron, Frans Hellens, qu'une sorte de fantastique vaguement symbolique, mais souvent très savoureux, attire, Georges Virrès, Horace Van Offel. Enfin, tout un groupe d'écrivains très préoccupés de donner à la littérature une utilité nationale, se sont eflForcés de démontrer par des romans, soit historiques, soit actuels, l'espèce de symbiose qui s'opère au point de vue psychologique entre la Flandre et la Wallonie et qui est peut-être en train de créer une âme mi-flamande, mi-wallonne et spécifiquement belge. Ce sont Henri Carton de Wiart, Henri Davignon, et dans un de ses romans du moins, Fauquebois, Pierre Nothomb. Quelques-uns ont abordé le roman psychologique ou mondain avec certaines nuances bruxelloises, comme Gustave Van Zype, Paul André, Max Deauville, Morisseau, Marguerite Baulu. Enfin, un jeune romancier tué à l'ennemi, Prosper-Henri Devos, avait écrit quelques romans pleins de promesse oii il animait d'une vie puissante les rêveries de la jeunesse intellectuelle et artiste du Bruxelles de 1910 (^).
La production théâtrale n'a pas été aussi brillante que la production romanesque et poétique. Un grand nombre d'écrivains belges s'y sont essayés, mais presque toujours accessoirement, et sans grand succès, sauf Maetedinck, dont le théâtre a un caractère tout particulier. Bien peu s'y sont spécialisés et seuls, MM. Fonson et Wicheler, avec Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, ont vu leur réputation franchir la frontière. Les pièces austères et fortes de M. Van Zype, celle de M. Paul Spaak, aussi, eussent sans doute mérité meilleure fortune. Il leur a manqué je ne sais quoi : peut-être tout simplement la chance...
(') Pour être aussi complet que possible, il faut mentionner encore les remarquables études d'art et les brillants essais de Charles Bernard, Gustave Van Zype, Edmond Joly, Léon Hennebicq, Eugène Baie et certaines œuvres historiques ou scientifiques qui ont eu une influence considérable sur la pensée belge, comme la grande Histoire de Belgique, de M. Henri Pirenne, les admirables travaux de M. Frans Cumont sur la fin du paganisme, les études et histoires littéraires de MM. Dumont-Wilden, Maurice Wilmotte, Counson, Paul de Reul.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN BELGIQUE
Dans la génération nouvelle, on voit poindre quelques personnalités qui^ semblent pleines de promesses : Marguerite Duterme, Horace Van Offel, Paul Demasy, Fernand Crommelynck. Celui-ci, avec son Cocu magnifique, paraît même avoir trouvé une forme théâtrale inédite ; l'œuvre extrêmement intéressante et fort applaudie à Paris, paraît annoncer des œuvres nouvelles, pleines de sève et d'originalité.
Tel est, dans ses grandes lignes, le bilan de la Belgique littéraire avant 1914. Quelques personnes se sont attendues à ce que le grand bouleversement de la guerre fût le point de départ d'une sorte de renouveau intellectuel et littéraire. Peut-être le phénomène se produira-t-il un jour ; mais, en Belgique, pas plus qu'en France, la génération formée par la guerre ne s'est encore exprimée littérairement ; n'oublions pas que la rénovation de l'Europe, qui s'accomplit de 1789 à 18 15, ne s'est traduite dans les lettres que par le romantisme, et que la Société française de la Révolution et de l'Empire a eu pour premier peintre Balzac.
Ce n'est pas que la guerre n'ait fait naître en Belgique un grand nombre d'écrits. Mais il me semble qu'ils ont surtout une valeur documentaire. Les tragiques événements de 1914-1918 manquent du recul nécessaire pour entrer dans le domaine de l'art. Le roman de la guerre est encore à faire ; le poème de la guerre existe-t-il ? Facit indignatio versum, disait Juvénal. Le fait est que l'indignation produite par l'invasion allemande a fait jaillir beaucoup plus de mauvais vers que de bons. Il y a pourtant quelques beaux cris de colère dans Les Aigles rouges de la Guerre, de Verhaeren ; dansL^ Laurier, de Giraud, ainsi que dans les recueils de Marcel Wyseur et de Maurice Gauchez ; il y a de charmants poèmes dans La Rose à la Lance nouée, de Lucien Christophe, et les vers de Louis Boumal, qui mourut à la guerre, contiennent mieux que des promesses. Mais, dans les recueils des poètes soldats, ce qui domine, c'est un sentiment de nostalgie dont la guerre n'est que l'occasion. Ce n'est pas la guerre qui les a faits poètes. A peine la guerre finie, M. Maurice Gauchez s'est d'ailleurs empressé de publier un Hymne à la Vie où il n'est plus du tout question du grand drame.
Quant aux prosateurs, ceux d'entre eux qui ont fait la guerre ont presque tous publié des carnets de route, récits de bataille, souvenirs du front, qui ne tranchent guère sur la masse grisâtre de cette immense littérature de guerre, où les historiens de l'avenir trouveront peut-être beaucoup de renseignements psychologiques, mais dont les critiques littéraires ne retiendront, je crois, pas grand'chose. Parmi les meilleurs, il faut citer VYser, de Pierre Nothomb ; La Bataille de VYser, de Max Deauville ; Les Vainqueurs de VYser, de Jacques
Pirenne ; Six Mois de Guerre en Belgique, de Fernand Hubert Grimauty.
Mais, durant l'occupation, la plupart des écrivains de Belgique étaient demeurés au pays. Que faire dans une ville occupée par l'ennemi, à moins que l'on n'écrive ? Ces quatre années ont produit une sorte de littérature obsidionale, très intéressante au point de vue de la psychologie historique, mais un peu monochrome : iambes vengeresses, comme Les Lauriers rouges, d'Auguste Vierset ; notes pittoresques sur la vie au jour le jour, de M.George Garnir , Potirquoi pas ? Pendant VOccupation ; nouvelles de M. Glesener ; journal de M. Georges Virrès de M. Gheude ; de MM. Gilbart et de Thier ; de MM. Ooms et Louis Gille. Tous ces écrits traduisent une unanimité de sentiments qui montrent l'importance que l'invasion et l'occupation ont eu pour la formation de l'esprit public belge. Un des plus curieux de ces ouvrages est l'espèce de roman autobiographique de M. Ernest Verlant, L'Œil sur les Ostrogoths. Sous une forme romanesque un peu lâche, ces pages très vivantes retracent très fidèlement la vie intérieure d'un Belge d'une forte culture historique et philosophique pendant les premiers temps de l'occupation.
Et maintenant, des années ont passé. La vie a repris, mais il ne semble pas que la Belgique ait retrouvé son équilibre intellectuel. Toujours est-il que la production littéraire, en dehors de ces souvenirs de guerre, est assez pauvre. Quelques précieux recueils de vers, comme Les Chansons désabusées, de Max Elskamp et Les Chemins dans V Ombre, de Grégoire Le Roy. Mais ces deux livres ne font que préciser, dans leur ample maturité, de puissantes personnalités littéraires qui avaient déjà donné toute leur mesure. De même, le charmant recueil de M. Thomas Braun, A des Absents, n'ajoute rien de nouveau à un talent déjà formé depuis longtemps. Parmi les poètes nouveaux venus, je citerai M. Raymond Limbosch, M. Gaston Pulings, M^^e Marie Gevers, W^^ Claude Bernière et le Père Hugues Lecocq, dont les Quinze dévots mystères du Rosaire de Notre-Dame pour les gens de Wallonie sont d'une charmante poésie religieuse et folklorique. Parmi les romanciers dont le talent se dessine, je citerai M. André Bâillon, qui doit beaucoup à Charles-Louis Philippe, et qui nous donne de curieuses notations sur la vie la plus humble, et M. t'Serstevens, écrivain belge établi à Paris, dont le nom est connu depuis longtemps dans les milieux littéraires ; mais M. t'Serstevens paraît avoir acquis droit de cité à Paris, et je ne vois pas ce qui distingue son ceuvre de celles de ses confrères français.
Dans tous les cas, aucune œuvre importante ne s'est produite depuis la guerre, traduisant un esprit nouveau. Ce n'est que dans quelques années que la génération qui se forme, et qui a subi l'influence de ces temps troublés, pourra donner sa mesure.
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