‹ Vingt contes nouveauxChapitre 13 sur 19 · UN ACCIDENT I · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT I

tionnelle à Saint-Médard ; mais, en distinguant, à la lueur rouge de la lampe pendue à l'ogive de la chapelle, le court bourgeron blanc et les semelles à gros clous de l'homme agenouillé, l'abbé Faber songea que c'était quelque ouvrier ayant gardé sa foi de paysan et de bonnes habitudes de pratique religieuse. Sans doute la confession qu'il allait entendre serait aussi banale que celle de cette cuisinière de la rue Monge qui, après s'être accusée d'avoir fait danser l'anse du panier, se récriait toujours au seul mot de restitution. Le prêtre souriait même, en se souvenant de la formule sommaire employée par un faubourien qui venait lui demander un billet de confession pour se marier : « Je n'ai ni tué, ni volé. Fouillez dans^le reste. » Aussi le vicaire entra-t-il très tranquillement dans son confessionnal et, après s'être accordé une copieuse prise de tabac, ouvrit-il sans aucune émotion le petit rideau de serge verte qui fermait le guichet.

— Monsieur le curé... balbutia une voix rude qui s'eflforçait de parler bas.

— Je ne suis pas curé, mon ami... Dites votre Confiteor et appelez-moi : mon père.

L'homme, dont l'abbé Faber ne pouvait pas voir le visage baigné d'ombre, ânonna lentement la prière qu'il semblait se rappeler avec difficulté, puis il reprit sourdement :

— Monsieur le curé... non... mon père.,. Enfin

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excusez-moi si je rie parle pas comme il faut, mais je ne me suis pas confessé depuis vingt-cinq ans, oui, depuis que j'ai quitté le pays... Vous savez ce que c'est... un homme, à Paris... Et puis je n'étais pas plus mauvais qu'un autre et je me disais : Le bon Dieu doit être un bon enfant... Mais aujourd'hui, ce que j^ai sur la conscience est trop lourd à porter tout seul, et il faut que vous m'écoûtiez, monsieur le curé... J'ai tué un homme! L'abbé sauta sur son banc. Un meurtrier ! Il ne s'agissait plus ici des distractions à l'office, des mauvais propos contre le prochain et autres bavardages de vieilles fempies qu'il écoutait d'une oreille distraite et qu'il absolvait de confiance. Un meurtrier ! Ce front qui était si près du sien avait conçu Jet porté la pensée d'un crime ; ces mains jointes sur son confessionnal étaient peut-être encore souillées de sang ! Dans son trouble, où il y avait un peu de terreur, l'abbé Faber ne trouva que des paroles machinales :

— Confessez-vous, mon fils... La miséricorde de Dieu est infinie.

— Écoutez donc toute l'histoire, dit l'homme avec un accent où vibrait une profonde douleur. Je suis ouvrier maçon et je suis venu à Paris, il y a plus de vingt ans, avec un « pays », un camarade d'enfance... Nous avions déniché des nids et appris à lire à l'école ensemble... Quasiment un

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frèare, quoi?,., D s'appelait t^hîlippe... moi, je xh'appelle Jacques... C'était un grand et beau garçon; j'ai toujours été lourd et mal bâti... Pas de meilleur ouvrier que lui, tandis que je ne suis qu'un « sabot »•.. et bon, et brave, et le cœur sur la main... J'étais fier d'être son ami, de marcher à côté de lui^ fier qu'il me tapât dans le dos en m'appelant grosse bête... je l'aimais parce que je l'admirais, enfin ! Une fois ici, quelle chance ! on nous embauche tous les deux che2de même patron . . . mais le soir, il me laissiait seul, les trois quarts du temps; il allait s'amuser avec les camarades... C'était bien naturel, à son âge... il aimait le plaisir, il était libre, il n'avait pas de charges, au lieu que moi, je ne pouvais pas... J'étais forcé d'épargner, car j'avais encore ma mère infirme au pays, à cette époque-là, et je lui envoyais mes économies... Pour lors, je prends mes habitudes chez une âruitière de la maison où je demeurais, et qui mettait le pot-au-feu pour les maçons... Philippe ne dînait pas là, il s'était arrangé ailleurs, et, pour dire le vrai, la cuisine n'était pas fameuse... Mais la fruitière était une veuve, point heureuse, à qui je voyais que ma pratique rendait service; et puis, il faut être franc, j'étais tout de suite tombé amoureux de sa fille... Pauvre Catherine ! Vous saurez tout à .l'heure, monsieur le curé, ce qu'il en est advenu... Je suis resté trois

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ans sans pouvoir lui avouer que j'avais de Tamitié pour elle ; je vous l'ai dit, je ne suis qu'un jné*diocre ouvrier, et le peu que je gagnais était à peine suffisant pour moi et pour ce que j'envoyais à la maman; pas moyen de songer à s'établir... Enfin ma brave femme de mère s'en alla au ciel, je fus un peu moins gêné, je mis quelque argent de côté et, quand il me sembla qu'il y en avait assez pour me mettre en ménage, je parlai à Catherine de mon sentiment... Elle ne dit d'abord ni oui ni non. Parbleu ! je savaisbien qu'on ne me sauterait pas au cou; je n'avais rien d'un séducteur... Pourtant Catherine consulta sa mère, qui m'estimait comme ouvrier rangé, comme bon sujet, et le mariage fut convenu... Ah! j'ai eu quelques heureuses semaines. Je voyais que Catherine ne faisait que m'accepter, qu'elle n'était pas entraînée vers moi; mais comme elle avait bon cœur, j'espérais bien me faire aimer d'elle un jour, à force, à force !.., Bien entendu que j'avais tout raconté à Philippe, que je voyais chaque jour sur le chantier, et, quand Catherine fut ma promise, je voulus la lui faire connaître... Vous avez peut-être déjà deviné la suite, monsieur le curé.., Philippe était bel homme, très gai, très aimable, tout ce que je n'étais pas, et sans le faire exprès, bien innocemment, il rendit Catherine folle de lui... Ah ! c'est un franc et honnête cœur que celui de Catherine, et dès qu'elle

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