‹ Vingt contes nouveauxChapitre 14 sur 19 · UN ACCIDENT · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT

eut reconnu ce qu'elle éprouvait, elle me le dit tout de suite... Mais, là, tout de même, je n'oublierai jamais ce moment-là ! C^était le jour de la fête de Catherine et, pour la lui souhaiter, j'avais acheté une jeannette d'or que j'avais bien arrangée dans une boîte avec du coton... Nous étions seuls dans l'arrière-boutique et elle venait de me servir ma soupe. Je tirai ma boîte de ma poche, je l'ouvris et je lui montrai le bijou. Alors, elle fondit eh: larmes.

— • Pardonnez-moi, Jacques, me dit-elle, et gardez cela pour celle que vous épouserez... Moi, je ne peux plus devenir votre femme. J'en aime un autre... J'aime Philippe!

Certes, j'ai eu du chagrin alors, monsieur le curé, j'en ai eu tout mon soûl. Mais que pouvaisje faire, puisque je les aimais tous les deux ? Ce que je croyais être leur bonheur, pardi ! les marier ensemble; et comme Philippe avait toujours fait un peu la fête et qu'il était près de ses pièces^ je

lui ai prêté mon magot pour s'acheter des meubles. Donc ils se marièrent et tout alla bien dans les premiers temps, et ils eurent un petit garçon, dont je fus le parrain et que je nommai Camille, en souvenir de ma mère. C'est peu après sa naissance que Philippe commença à se déranger. Je m'étais trompé sur son compte; il n'était pas fait pour le mariage, il aimait trop le plaisir et la rigolade. Vous vivez dans un quartier de pauvres gens, monsieur le curé, vous devez connaître par cœur cette triste histoire-là... l'ouvrier qui glisse peu à peu dans la paresse et dans l'ivrognerie, qui tire des bordées de deux et trois jours, qui ne rapporte plus sa semaine et qui ne rentre au logis, tout vanné par la noce, que pour faire des scènes et pour battre sa femme. Eh bien, en moins de deux ans, Philippe était devenu un de ces malheureux-là. Dans les commencements, j'ai essayé de lui faire de la morale et quelquefois, rougissant de sa conduite, il a tâché de se corriger. Mais ça ne durait pas longtemps... et puis mes remontrances ont fini par l'agacer, et lorsque j'allais chez lui et qu'il surprenait mon regard triste sur la chambre démeublée par le Mont-de-Piété et sur la pauvre Catherine, toute maigrie et pâlie par le chagrin, il devenait furieux... Un jour, il eut l'audace de me faire, à propos de sa femme, qui est honnête comme la Bonne Vierge, une scène de jalousie.

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me rappelant que j'avais été amoureux d'elle autrefois, m'accusant de l'être encore, des bêtises et des infamies, quoi 1 que j'aurais honte de répéter. • . Ah ! ce jour-là, nous avons failli nous sauter à la gorge!... Je fis ce que je devais feire; je renonçai à voir Catherine et mon filleul, et quant à Philippe, je ne le rencontrai plus que par hasard, quand nous avions du travail sur le même chantier.

Seulement, vous comprenez bien, j'avais trop d'aflFection pour Catherine et pour le petit Camille ; je ne pouvais pas les perdre de vue tout à fait. Le samedi soir, quand je savais que Philippe était parti avec des camarades pour boire sa paye, je rôdais dans le quartier, je rencontrais l'enfant, je le faisais causer et, s'il y avait trop de misère à la maison, il ne revenait pas les mains vides, vous sentez. Je crois que ce misérable Philippe savait que je venais en aide à sa femme, et qu'il fermait les yeux, et qu'il trouvait cela conunode... Enfin j'abrège, car c'est trop aflKgeant. Des années ont passé, Philippe s'enfonçant toujours dans son vice; mais Catherine, que j'ai secondée autant que j'ai pu, a élevé son fils, et c'est maintenant un beau gars de vingt ans, bon et courageux comme elle... Il n'est pas ouvrier, 'lui; il s'est instruit, il a appris à dessiner dans les écoles du soir, et il est maintenant chez un architecte, où il gagne d'assez bons gages. Aussi, quoique l'intérieur soit toujours

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bien attristé par la présence de l'ivrogne, ça va déjà mieux, car Camille est excellent pour sa mère; et, depuis un an ou deux, quand je rencontrais Catherine — elle est bien changée, la pauvre femme ! ' — au bras de son garçon habillé en monsieur, cela me réchauffait le cœur.

Mais, hier soir, en sortant de ma gargote, je rencontre Camille et, en lui donnant une poignée de main, — oh! il n'est pas fier et il ne rougit pas de ma blouse tachée de plâtre, — je lui trouve l'air tout chose.

— Voyons, qu'est-ce qu'il y a?

— n y a qu'hier j'ai tiré au sort, me répond-il, que j'ai amené le numéro lo, un de ceux qui vous envoient crever de la fièvre aux colonies avec les soldats de marine; que, dans tous les cas, m'en voilà, pour cinq ans, qu'il va falloir laisser maman seule, sans ressources, avec le père, — et qu'il n'a jamais tant bu, qu'il n'a jamais été plus méchant, — et qu'elle en mourra, mon parrain, et que les pauvres gens sont maudits!

Ah! j'ai passé une horrible nuit! Songez donc, monsieur le curé, les vingt ans d'efforts de cette pauvre femme détruits en une minute, par la bêtise du hasard, parce qu'un enfent a fouillé dans un sac et y a pris un mauvais dé de loto ! Aussi^ ce matin, j'étais voûté comme un vieux par une nuit blanche en me rendant à la maison que nous

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sommes en txain de construire sur le boulevard Arago. On a beau avoir du chagrin, il faut travailler tout de même, n'est-ce pas? Donc, je grimpe tout là-haut, sur l'échafaudage, — nous avons déjà monté la maison jusqu'au quatrième^ — et je commence à poser mes moellons. Tout à coup, je me sens frapper sur l'épaule. C'était Philippe!... H ne travaillait plus maintenant que par caprice, et il venait faire une journée pour gagner de quoi boire, apparemment. Mais le patron, ayant un dédit à payer s'il ne finissait pas la bâtisse à une date fixe, acceptait le premier venu.

Je n'avais pas vu Philippe depuis assez longtemps et j'eus peine à le reconnaître. Brûlé et séché par l'eau-de-vie, la barbe toute grise, les mains tremblantes^ ce n'était plus qu'un vieillard, une ruine.

— Eh bien, lui dis-je, l'enfant a donc tiré un mauvais numéro ?

— Après? me répondit-il d'une voix rauque, avec un méchant regard* Est-ce que tu vas aussi

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m'embèter avec ça, toi, comme Catherine et Camille ?. . . Le garçon fera conmie les autres, il servira la patrie... Parbleu! je sais bien ce qui les chiffonne, ma femme et mon fils... Si j'étais mort, il ne partirait pas... Mais, tant pis pour eux! je suis encore solide au poste et Camille n'est pas fils de veuve.

Fils de veuve!... Ah! monsieur le curé, pourquoi a-t-il eu le malheur de dire ce mot-là? La mauvaise pensée m'est venue tout de suite, et elle ne m'a pas quitté pendant toute cette matinée où j'ai travaillé côte à côte avec ce malheureux. J'ai imaginé ce qu'allait souflnrir, la pauvre Catherine, quand elle n'aurait plus son garçon pour la nourrir et la protéger et qu'elle resterait toute seule avec ce misérable ivrogne, tout à fait abruti maintenant, devenu féroce, capable de tout... Onze heures sonnèrent à une horloge voisine, et les compagnons descendirent tous pour déjeuner. Nous étions restés les derniers, Philippe et itjoi; mais, en s'engageant sur l'échelle pour descendre à son tour, ne voilà-t-il pas qu'il me regarde en ricanant et qu'il me dit avec sa voix éraillée par le fil-en-quatre :

— Tu vois, on a toujours le pied marin... Camille n'est pas près d'être fils de veuve, va!

Alors je reçus au cerveau comme un coup de sang et de colère ! Je saisis dans mes deux mains

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