UN ACCIDENT
les montants de l'échelle à laquelle Philippe s'accrochait en criant : « A moi ! » et, d'un seul eflFort, je la fis basculer dans le vide!...
n a été tué raide et Ton a cru à un accident, mais maintenant Camille est fils de veuve et il ne partira pas!...
Voilà ce que j'ai fait, monsieur le curé, et ce que j'avais besoin de dire à vous et au bon Dieu ! Je m'en repens et j'en demande pardon, c'est clair... mais il ne me faudrait pas voir passer Catherine, dans sa robe noire, toute heureuse au bras de son fils ; je serais capable de ne plus regretter mon crime... Pour éviter ça, j'émigrerai, je m'embaucherai pour l'Amérique. Quant à la pénitence... tenez, monsieur le curé, voici la jeannette d'or que Catherine m'a refiisée quand elle m'a avoué qu'elle était amoureuse de Philippe; je l'avais toujours gardée, en souvenir des seuls bons jours que j'aie eus dans ma vie.. Prenez-la et vendez-la... l'aigent sera pour les pauvres.
Jacques se releva-t-il absous par l'abbé Faber?
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Ce qui est certain, c'est que le vieux prêtre n'a pas vendu la jeannette d'or. Après en avoir versé le prix ou à peu près dans le tronc de l'église, il a suspendu le bijou, comme un ex-voto, sur l'autel de la chapelle de la Vierge, où il va souvent prier pour le pauvre maçon.
Scénario
'ai vu autrefois, dans une table d'hôte de la rue du Dragon, où je déjeunais souvent avec un étudiant en droit de mes amis, l'un des fous ou des imposteurs qui se sont fait passer pour Louis XVII.
C'était un vieillard d'assez haute tailfe, sec et maigre, au teint vineux, au nez suffisanunent bourbonien, à qui son poil blanc de vieux sanglier donnait un faux air de ressemblance avec le populaire Béarnais du Pont-Neuf. Signe particulier : il était amputé d'un bras, et la manche de sa décente redingote noire était proprement repliée sous son aisselle. Je crois que ce bonhoname, dont la mort a été signalée, en son temps, par plusieurs jour-
naux, était plutôt un insensé qu'un fripon; car son visage respirait l'honnêteté et la franchise. Bien qu'il fût facile, m'a-t-on dit alors, de lui faire raconter ses infortunes de Dauphin méconnu en lui oflFrant une demi-tasse, je n'eus jamais cette curiositié, et aucun des jeunes gens qui prenaient leurs repas à la table d'hôte de la rue du Dragon ne céda au cruel caprice de s'amuser du pauvre vieux. Ils le traitaient tous avec les égards dus à son âge et, par cet instinct naturel qui fait que les Orientaux considèrent les fous comme sacrés, ils n'excitaient jamais et respectaient au contraire sa démence. Ayant imité leur réserve, j'ai donc vu seulement, et non connu, ce soi-disant Roi très chrétien, ce prétendu Fils aîné de l'Église, qui tant de fois, en ma présence, a chipoté ses œufs brouillés au fromage et trempé dans le dernier verre de bordeaux de sa demi-bouteille un biscuit à la poussière.
Mais Ife seul aspect de ce vieillard qui se donnait pour l'auguste martjrr du Temple, devait forcément faire rêver un jeune poète, attiré déjà par les décevantes aventures du théâtre, et ce feux Dau* phin, que le hasard mettait sur ma route, me fit concevoir, à cette époque, un sujet de drame, dont, selon toutes probabilités, je ne tirerai jamais parti, mais que j'ai le caprice d'esquisser à grands traits aujourd'hui.
Un gentilhomme, ami personnel du comte de Provence, le comte de***, a fait la campagne d'Amérique et adopté les idées libérales que l'armée de Lafayette rapporta dans les plis de sen drapeau. La Révolution éclate, il s'y jette d'abord à corps perdu; mais bientôt les excès le dégoûtent et l'épouvantent, il se retire, et lé Feuillant ne devient pas un Jacobin. Pourtant, tout en ayant horreur des violences du parti populaire, il déplore la politique incertaine ou perfide de la Cour; la fuite à Varennes l'indigne, et, au Dix Août, il n'est pas, l'épée à la main, sur l'escalier des Tuileries.
Mais la captivité, le jugement, la mort du Roi, celle de la Reine surtout, emplissent de remords cette âme scrupuleuse; il se reproche, — hii noble, resté, dans le fond de son cœur, fidèle à la cause royale, — ses doutes et ses hésitations, et, pour expier son inaction passée, il forme le projet, il se donne la mission de délivrer l'enfant royal, retenu prisonnier au Temple.
Il y réussit. Les moyens romanesques employés*
pour l'évasion importent peu. On en trouvera plusieurs — et l'on n'aura que l'embarras du choix — dans les chimériques récits de Mathurin Bruneau, d'Hervagault, du baron de Richemont, de NaundorflF, etc. Le comte de*** parviendra-t-il à enlever le Dauphin dans un cheval de carton, artifice renouvelé des Grecs et de la prise de Troie ? Substituera-t-on au roi Louis XVII un enfant idiot, sourd et muet, qu'on laissera dans son cachot? Toutes ces folies ont été racontées, comme des événements très vraisemblables, par de graves historiens, par M. Louis Blanc lui-même, si je ne me trompe. Le dramaturge a bien le dioit de les admettre et d'en faire son profit.
Donc voilà l'enfant délivré, mais dans quel état lamentable ! Les barbares traitements auxquels il a été soumis par ses bourreaux l'ont amené au dernier degré de l'état que les hommes de science appellent la misère physiologique. Tout son corps n'est qu'une plaie; il ne parle plus, et, — détail essentiel — sa raison est égarée et il a perdu la mémoire.
Son sauveur, après avoir mis le Dauphin en lieu sûr et l'avoir entouré de soins dévoués, se demande ce qu'il doit faire. Rendra-t-il le jeune prince à ses parents ? Aux yeux de l'aocien compagnon d'armes de Lafayette, du gentilhomme libéral, les fi-ères de Louis XVI font une 'guerre impie à la France en
la combattant avec les étrangers ; si Tenfant leur était remis, ils le nourriraient certainement des préjugés de TAncien Régime, et, s'il devait un jour monter sur le trône, il serait un mauvais roi. Alors le rêveur, l'idéologue, conçoit un dessein étrangement hardi : — garder l'enfant, s'enfuir avec lui en Amérique, profiter de sa folie momen-» tanée pour lui faire croire, quand son intelligence se réveillera, qu'il est le fils d'un humble colon, lui donner la saine et vigoureuse éducation du travail et de la pauvreté, et plus tard, lorsque les circonstances l'exigeront et le permettront, lui révéler le secret de sa naissance et lui dire :
— Tu croyais être simple citoyen dans un pays libre?... Eh bien, tu es (le Roi de France? Va régner sur ton peuple et donne-lui la liberté !
D est bien entendu — on ne fait pas de mélodrame sans une ficelle, sans une « croix de ma mère » quelconque, — qu'il existe une preuve matérielle, indéniable, de l'identité du Dauphin ; et, puisque nous nous lançons dans la fantaisie, que diriez-vous de trois fleurs de lys tatouées sur son bras par le comte de***, qui serait parvenu à porter ce fait à la connaissance de Madame Royale, la sœur et la compagne de captivité de Louis XVII ?
Le comte de*** mène à tien sa singulière entreprise. Après avoir prévenu les Princes de l'évasion et du nouveau sort de leur neveu, il parvient à
^'embarquer à Nantes avec Tenfant malade, passe en Amérique et s'établit à la Louisiane, où il achète une petite plantation avec les derniers rouleaux de louis qui restent dans sa ceinture de fugitif. Lk, le jeune prince, après une très longue convalescence, se rétablit; et, comme pour aider le comte dans ses projets, des lacunes subsistent dans la mémoire de Tenfant, qui ne garde de son passé qu'un terrible mais très confus souvenir.
Les années s'écoulent, et, tandis que là-bas, sur le vieux continent. Napoléon bouleverse et rebouleverse la carte d'Europe, le fils de Louis XVI devient un beau, fier, intelligent et courageux jeune homme; et son soi-disant père, le gentilhomme planteur, qui veille chaque soir, dans sa maison de planches, sur VÉmlt de Rousseau, soumet son élève au régime d'une éducation libérale et philosophique.
La nouvelle des désastres de la Grande Armée en K^ussie, celle de la bataille de Leipzig, inspirent au comte de*** de graves réflexions. H prévoit que l'Empire va s'écrouler et il sent approcher l'heure où il devra livrer au Dauphin le secret de sa royale origine, Une maladie le surprend alors, une maladie mortelle; il rédige pour son ancien ami, — pour le comte de Provence, devenu Louis XVIII, — ime missive solennelle qu'il signe et timbre de ses armes, et, sentant venir l'agonie, il
fait des aveux complets au jeune homme stupéfié, lui remet la lettre et meurt.
Hein ? Quelle scène ! Et le monologue auprès du cadavre ! Vous les devinez, et rien ne s'oppose, n'est-ce pas ? à ce que Tauteuf répande ici des torrents d'éloquence. Mais je ne trace qu'un scénario sommaire, qu'un plan écrit au courant de la plume, et je suis forcé de précipiter les événements.
Débarqué au Havre dans les derniers jours du mois de mars 18 14, le jeune prince arrive à Paris en même temps que les Alliés, et c'est à la barrière Clichy, derrière la queue et les ailes de pigeon du vieux Moncey, que nous le retrouvons, un fusil à la main. Car au bruit du Canon, qu'il croit entendre pour la première fois, — il n'était qu'un petit enfant, au Dix Août, — il obéit à son instinct de patriote, et l'un des derniers coups de feu qui défendent l'Empereur est tiré par le chef de la maison de France I
C'est un « eflFet », comme on dit en argot de théâtre, ou je ne m'y connais pas.
Grièvement blessé à l'affaire de Clichy, le jeune homme est recueilli et soigné dans une famille parisienne, et la fille de la maison... Mais il suffit; vous voyez poindre l'intrigue d'amour. Quand il est remis sur pied, tout est dit : la Restauration est faite, Louis XVIII sur le trône, et l'Ancien
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Régime rétabli, ou à peu près. Mon Bourbon libéral ne souffrira pas cela; il se fera reconnaître de son oncle, réclamera ses droits et ouvrira pour son peuple une ère d'indépendance et de prospérité.
Je vous préviens que je vais déshonorer Louis XVin et lui distribuer un « troisième rôle » , un rôle de traître ; mais les auteurs dramatiques sont sans pitié et sacrifieraient père et mère à une situation.
Nous voici arrivés à la scène entre Louis XVII et Louis XVin, à la scène capitale, à la « scène à faire », comme dit notre ami Sarcey.
Le Roi ne peut pas douter de la bonne foi du jeune homme qui est devant lui. Il a jadis été prévenu par le comte de *** de l'évasion du Dauphin et, dans la lettre qu'on lui présente, il reconnaît bien, non seulement l'écriture, mais les idées de son ancien amî. Donc, le plan du comte a réussi ; il rend à la France un prince qui a pardonné à la Révolution, qui en a accepté, qui en appliquera les principes. Tout en JBrémissant à cette pensée, Louis XVin a d'abord un mouvement vraiment royal. Il veut obéir à la loi essentielle de la monarchie héréditaire, et cette couronne, qu'il a si longtemps désirée, attendue, il la déposera aux pieds du chef de la dynastie. Si cruel que soit le sacrifice, il l'accomplit ; il ouvre ses bras à son neveu, et, après une longue étreinte, il le traite avec le
plus profond respect, lui dit « Sire » et « Votre Majesté », et, se tenant debout sur ses jambes de podagre, il l'oblige à s'asseoir devant lui, dans son fauteuil royal.
Mais ce n'est qu'un éclair d'attendrissement et de générosité. L'ambitieux, le rusé politique ne tarde pas à reparaître. S'autorisant de son âge et de sa parenté, il interroge le jeune homme, lui oflxe des conseils, lui demande quels sont ses projets. En quelques mots, Louis XVII expose sa politique ; il donnera toutes les libertés, accomplira toutes les réformes. Alors le vieux Bourbon, sincèrement convaincu d'ailleurs qu'il perdra la France en la livrant à ce révolutionnaire, conçoit une pensée coupable :
— Ainsi, dit-il au jeune prince, — car la discussion s'est échauflFée — votre idéal est celui des assassins de votre famille et du Roi-Martyr qui fut votre père ?
— Je me souviens seulement, répond le Dauphin, de la parole qu'il a pronotrcée sur l'échafaud et que le roulement des tambours de Santerre n'a pu étouflfer : Je pardonne à mes ennemis l
C'en est trop ! Le vieux roi jette au feu la lettre du comte de ***, seule preuve de l'identité de son neveu, et lui adresse ces horribles mots :
— Le Dauphin est mort prisonnier au Temple... Je ne vous connais pas... Vous êtes un faussaire ou
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un aliéné... Sortez, ou, je vous fais mettre dehors par les laquais !
Indigné d'un déni de justice aussi audacieux, aussi criminel, le prince veut lutter. Impossible ! Enfin, après les Cent-Jours, et ayant eu à surmonter bien des obstacles, il parvient jusqu'à sa sœur, cette Madame Royale qui partagea sa captivité et qui est devenue la duchesse d'Angoulême. Elle est fort émue par le visage bourbonien du jeune homme, par les trois fleurs de lys tatouées sur son bras ; mais ce ne sont pas là des preuves positives, et, pour jeter le trouble dans l'esprit de la duchesse, un ordre du Roi à la police secrète multiplie les Faux-Dauphins. Enfin, las d'être confondu avec des fous et des intrigants, dégoûté, découragé, le malheureux renonce à la lutte et rentre dans une obscurité où il est consolé du moins par l'amour d'une humble et tendre femme, de qui le trône l'eût séparé à jamais.
• Mais ce n'est pas le dénouement; il est, je vous prie de le croire, un peu plus corsé que cela. Ce dénouement — ou plutôt cet épilogue —r a lieu sur une barricade, dans une rue de Paris, en juillet 1830, et là, le chef de la maison de Bourbon, Louis XVn, roi de France et de Navarre, se fait tuer pour les droits du peuple, en criant : a Vive la République ! »
SCÉNARIO l8l
Tel est le w très horrificque « mélodrame que m'inspira, vers l'âge de vingt ans, la vue du pauvre vieux manchot qui mangeait si piteusement ses œufs brouillés à la table d'hôte de la rue du Dragon. Je trouvais jadis ce plan superbe ; aujourd'hui j'ai moins de confiance.
Je croyais alors un peu, comme on a pu voir, aux idées révolutionnaires et aux œuvres d'imagination pure. Depuis lors, j'ai bien changé. Je considère les choses de la politique avec un indulgent scepticisme, et, — rare exception parmi mes contemporains, — je n'ai dans ma poche aucune Constitution, destinée à assurer le bonheur du peuple français. Qiiant aux inventions arbitraires et compliquées des romans-feuilletons et des pièces du Boulevard du Crime, je les vénère sans doute; mais je les donnerais toutes bien volontiers pour une seule page écrite en bonne et solide prose ou — ce qui vaut mieux — pour quelques beaux vers.
De plus, la légende des Dauphins s'est eflFondrée; mon savant ami, M. de Chantelauze, est en
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train d*en démolir les dernières ruines. Je renonce donc à écrire mon Louis XVII, qui d'ailleurs ressemble trop aux Faux Smerdis et aux Faux Démé" trius des tragiques abolis du siècle dernier.
C'est assez dire que, si un jeune auteur dramatique, envieux de la gloire de M. Adolphe d'Enneiy, voulait développer ce scénario et le fedre siffler au théâtre des Nations, je serais coulant sur la question des droits d'auteur.
Le Soir d'Automne
TRE aimé n'est que doux, il faut aimer pour avoir Tillusion du bonheur; et nul ne sait mieux cette vérité que le célèbre musicien Michel Paz, le seul auteur de valses qu'on puisse nommer après Chopin. Si Ton connaît quelques-unes de ses bonnes fortimes, ce n'est pas par son indiscrétion, — ce délicat artiste est le moins fat des hommes, — mais par la publicité qu'elles ont eue, malgré lui ; et les plus flatteuses sont restées ignorées de tous. Quand le blond Slave aux yeux noirs s'assied au piano et dégante lentement ses belles mains pâles, les femmes le regardent avec un battement de cœur et se rappellent l'histoire de cette belle jeune fille russe, doucement repoussée par lui, qui s'est tuée, à Nice, en s'attachant sur le nez et sur la bouche
une poignée d'ouate trempée dans du chloroforme ; mais elles ne se doutent pas que le chifire du fin mouchoir auquel le compositeur s'essuie les doigts avant de préluder, a été brodé avec les cheveux d'une altesse.
Michel Paz a refusé les deux millions de dot de la jeune Russe comme il s'est dérobé là-bas, dans le Nord, au royal adultère qui s'offrait à lui. Il a fait cela sans aucun mérite, il n'aimait pas. Mais que de fois n'a-t-il pas cédé, cet homme d'imagination voluptueuse et mélancolique? A combien de femmes n'a-t-il pas abandonné sa vie, rarement par vanité, assez souvent par caprice du désir, presque toujours par surprise, par attendrissement du cœur, — hélas ! jamais par amour.
Et pourtant, si ! Il a été amoureux pour de bon, jadis, il y a bien longtemps, lorsqu'il courait le cachet à travers fes boues de Paris et qu'il était, le soir, timbalier à l'Ambigu.
Ah ! le triste, l'horrible amour ! Pour une actrice de dixième ordre, pour une fille entretenue! Avec toutes les hontes et tous les dégoûts du partage, avec les jalousies impuissantes et rageuses de l'amant pauvre, à qui la comédienne, aux heures d'indulgence, jetait de sa voix menteuse, comme un os à ronger, cette phrase qui le crucifiait :
— Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque je n'aime que toi ?
LE SOIR d'automne 185
Il a brisé cette chaîne après plusieurs années d'esclavage, au moment où la gloire lui souriait, et où sa Valse des Nixes entraînait en même temps dans son rythme tourbillonnant ks femmes en robes de cour sur le parquet ciré de Compiègne et les grisettes en toilettes de deux sous sur les planches poussiéreuses de l'Élysée-Montmartre. Depuis lors, il est devenu le fameux Michel Paz ; il a parcouru l'Europe en donnant des concerts et il a rapporté, pêle-mêle au fond de sa malle, des billets doux dans toutes les langues et des ordres de tous les pays. Mais ayant sucé dans sa jeunesse un lait amer et fortifiant aux mamelles de la bonne nourrice Pauvreté, il est demeuré un homme simple et sans sottise. Il ne porte jamais sa brochette, et, quand il relit ses vieilles lettres d'amour et qu'il revit par le souvenir toutes ces liaisons d'un an ou d'un jour, dans lesquelles s'est usée sa vie, il se rappelle souvent, avec un regret dont il rougit, les soirs d'hiver où, après le spectacle, pauvre musicien de théâtre, il courait se poster, dans la rue basse, près de l'entrée des artistes, les pieds dans la boue, attendant cette femme qui, les trois quarts du temps, s'en allait au bras d'un autre homme, et qu'il avait aimée pourtant, aimée à en vouloir mourir.
— Il n'y a de bonheur que pour celui qui aime, se dit alors Michel, en proie au spleen cruel du li-
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bertin sentimental, et il sent monter à ses yeux la larme qui ne coule pas, la larme rare et douloureuse des gens nerveux.
C'est dans cet état d'âme que. Tan dender, chassé des bains de mer par le mauvais temps, Michel Paz se trouvait à Paris, dans le Paris désert du mois de septembre*
Un jour que, selon son habitude, il flânait sans savoir où, en poursuivant une mélodie rebelle, il fut réveillé en sursaut par le martial accord d'un orchestre de cuivres, et il^ s'aperçut que le hasard de la promenade l'avait mené jusqu'au Luxembourg, près de la fontaine Médicis, où la musique militaire donne en été, vers cinq heures du soir, des concerts en plein vent.
La brutale fanfare avait chassé sa rêverie. H alla jusqu'à la terrasse voisine, s'accOuda à la balustrade, admira le vieux palais italien, le bassin où glissaient deux cygnes, les promeneurs marchant le long des boulingrins, le beau ciel pommelé et truite de l'arrière-saison; puis, tout à coup, il vit
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à deux pas de lui^ assise sur une chaise de paille, une jeune femme qui le regardait avec une attention singulière.
Une fine et charmante blonde, à teint de rousse, avec des yeux d'or et un joli nez droit, aux narines passionnées. Et quel air sage et décent dans sa correcte toilette, chapeau et corsage de velours bleu et jupe d'étoffe anglaise à carreaux! Et quelle grâce dans le geste de son bras un peu grêle, ganté de suède jusqu'au coude, et de sa main posée sur la béquille de porcelaine de son en-tout-cas !
Au premier coup d'œil [de Michel, la jeune femme rougit, honteuse de sa curiosité surprise. Mais le musicien avait mis son chapeau à la main*
— Aurais-je eu le [plaisir de vous voir déjà, madame, et aurais-je le malheur de ne pas vous reconnaître ?
Elle devint pourpre de confusion et murmura, en baissant les yeux :
— Non, monsieur, vous ne me coimaissezpas...
C'est moi qui vous connais»
Il s'assit auprès d'elle; on causa. Elle l'avait vu, il y avait trois ans, une seule fois, au concert Colonne, le jour où il avait conduit lui-même sa Suite dWchestre. Et Michel, flatté, rapprochait sa chaise. Conmient ! elle ne l'avait vu qu'une seule fois et elle ne l'avait pas oublié. Qui donc était-elle? — Oh! rien d'extraordinaire. Elle s'appelait Lucie;
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elle demeurait tout près, rue Gay-Lussac, avec sa sœur qui était veuve, sa sœur aînée qui avait toujours été une personne très sérieuse et à qui elle abandonnait l'éducation de son petit garçon. — Un enfant ? elle était donc mariée ? Nouvelle rougeur. Non, elle n'était pas mariée ; et les confidences devenaient plus intimes. Elle voyait toujours celui qu'elle appelait « le père de son petit garçon », mais plus rarement maintenant, en ami.. Elle n'avait pas toujours été sage, mais c'était fini : elle allait avoir vingt-quatre ans, elle était une vieille femme, et elle aimait mieux vivre tranquille avec sa sœur, sur leurs petites rentes, et aussi en travaillant un peu, — toutes les deux avaient appris les. modes, — et elle venait quelquefois au Luxembourg écouter la musique militaire, en attendant l'heure d'aller chercher son gamin, qui était dans un externat de la rue Royer-CoUard.
Elle parlait ainsi, avec une naïve et presque enfantine confiance, d'une voix douce et sourde, les yeux baissés et en dessipant des ronds dans le sable du bout de son ombrelle. Michel l'écoutait, souriant, tout étonné de prendre un intérêt attendri à cette banale histoire, et il éprouvait un sentiment triste en remarquant la légère flétrissure des tempes de la jeune femme, où l'été qui venait de finir avait mis, sur cette délicate ppau de blonde, quelques faibles taches de rousseur.
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Comment un homme à bonnes fortunes tel que Michel Paz s'arrêta-t-il à cette aventure quelconque ? Par l'inconséquence du prodigue qui vient de dissiper une fortune et qui se baisse pour ramasser une épingle. Mais le lendemain, le surlendemain, il revint au Luxembourg, il revit Lucie; elle lui avoua que, le jour où elle l'avait vu au concert Colonne, il lui avait plu — oh ! mais plu ! — et que, l'autre fois, quand il s'était accoudé, tout près d'elle, à la balustrade, elle l'avait regardé, bien qu'elle fût perdue d'émotion, dans l'espérance qu'il lui parlerait.
Le roman, ainsi commencé, devait arriver bien vite à la page où se trouvent toujours trois lignes de points suspensifs et qui fait tomber en langueur les pensionnaires qui la lisent en cachette. Mais, où Michel le dédaigneux, le blasé, n'avait espéré d'abord qu'une insignifiante fantaisie, il goûta un plaisir qui le surprit.
C'était si bon cet amour qu'il n'avait qu'à accepter, cet amour sans coquetterie, sans marchandage, cet amour-peuple, simple comme un instinct! Michel demeurant avec sa mère, et Lucie avec sa sœur, leurs premières intimités eurent pour théâtre une aflfreuse chambre d'hôtel, attristée par f acajou et le damas grenat, avec un lit à bateau et une gravure style troubadour, représentant un chevalier armé de toutes pièces en train d'écrire avec sa
dague un nom de femme sur l'écorce d'un hêtre. Mais, dans ce vulgaire asile, Michel, malgré ses trente-cinq ans et ses nombreuses campagnes dans la galanterie, avait senti son cœur battre — oh ! comme il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé! — en attendant l'heure de l'arrivée de Lucie, les yeux fixés sur la pendule, où un Galilée en zinc bronzé montrait du doigt une mappemonde. Quels gentils déjeuners ils avaient faits, assis à côté l'un de l'autre sur le divan aux ressorts énervés, et quelle douce minute lorsque, — au dessert, les serviettes jetées sur la table, — Lucie se serrait, timide, contre l'épaule de Michel et, prenant délicatement la main de l'artiste, qui lui paraissait un être supérieur, un demi-dieu, qu'on ne devai: toucher qu'avec précaution, elle la portait à ses lèvres et la couvrait de baisers rapides, légers, presque respectueux !
Michel Paz s'abandonnait à cet amour, qui le chatouillait jusque dans les coins les plus secrets de son cœur. Il lui arrivait de penser à Lucie très souvent, aux moments les plus inattendus. Il se rappelait tout à coup un vrai mot d'amoureuse qu'elle lui avait dit : « Donne-moi nos rendez-vous d'avance, pour que j'aie bien le temps d'y penser ! » et, la bouche entr'ouverte par un involontaire sou* rire de bonheur, il songeait au joli nez droit de sa maîtresse, et surtout à sa manière ardente de serrer